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29 janvier 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Pourquoi y a-t-il des personnes gauchères? La science l’ignore… mais cherche!

Photo: Shutterstock

Une personne sur 10 environ est gauchère. Pourquoi ? Les spécialistes des neurosciences, de la génétique et de la paléontologie se grattent encore la tête à ce sujet… le plus souvent de la main droite !

Souris d’ordinateur, ouvre-boîte, scie mécanique : les objets du quotidien sont conçus pour les personnes droitières. Et quand ce ne sont pas les objets, c’est la culture qui est droitière ! Pensons à la poignée de main, par exemple. Dans de nombreux pays africains et asiatiques, l’utilisation de la main gauche est très mal vue, surtout pour manger. Chez nous aussi, la main gauche a eu le mauvais rôle. On connaît presque tous et toutes une personne qu’on a forcée à écrire de la droite à l’école, alors qu’elle était gauchère. Ce malaise ne date pas d’hier. À l’époque romaine, « à gauche » et « mauvais » se disaient tous les deux sinister, le mot à l’origine de « sinistre ».

Selon un recensement publié en 2020, près de 11 % de la population mondiale est gauchère. Si la gaucherie, ou sinistralité, ignore les frontières et traverse les siècles, c’est parce qu’elle est inscrite dans notre cerveau. L’hémisphère droit contrôle les mouvements du côté gauche du corps, tandis que l’hémisphère gauche gère ceux du côté droit. Toutefois, chez une personne droitière, l’hémisphère gauche exerce un contrôle plus fin que le droit. C’est l’inverse chez un individu gaucher.

Mais pourquoi l’évolution humaine a-t-elle favorisé l’hémisphère gauche pour la dextérité ? Pourquoi la sélection naturelle a-t-elle retenu 10 % d’individus gauchers, plutôt que 0 %, 50 % ou 100 % ? Les scientifiques avaient des hypothèses, mais voilà que la génétique vient maintenant proposer les siennes ! Et plusieurs questions subsistent.

Une chaîne de tubuline. Image: Wikimedia Commons

Une clé pour mieux comprendre le cerveau

Si des mutations confèrent un rôle très mineur dans la gaucherie à Tubb4 et à d’autres gènes, la fonction normale de ces gènes pourrait par contre se révéler importante dans l’établissement de l’asymétrie du cerveau et le partage des tâches entre les hémisphères. C’est ce que pensent plusieurs neuroscientifiques.

Tubb4 et plusieurs de ces gènes servent à fabriquer des protéines de la famille des tubulines. Or, la tubuline entre dans la composition du « squelette » des cellules. Dans les neurones, ce « squelette » peut faire pousser des « branches », les axones. Ceux-ci se connectent à d’autres neurones pour former des réseaux qui ont chacun leurs fonctions dans chaque hémisphère et dans la communication inter-hémisphère. Ces processus neuronaux requièrent de nombreux gènes, dont fort possiblement Tubb4. En étudiant le rôle de celui-ci, les scientifiques pourraient déterminer avec quels autres gènes il collabore, et ainsi acquérir une meilleure vision de la mise en place de l’asymétrie dans le système nerveux.

Les dés de la génétique sont jetés !

Chez l’humain, la dominance manuelle commence à se manifester entre 4 et 6 ans. Toutefois, elle est prévisible chez l’embryon dès l’âge de 8 semaines post-conception par l’observation des mouvements des bras. Le hic, soulevé par des scientifiques en 2017 dans la revue eLife, c’est qu’à cet âge, les connexions du cerveau avec les membres ne sont pas encore fonctionnelles. Cela signifie que les mouvements sont contrôlés par la moelle épinière et que c’est donc par elle que s’établirait la dominance manuelle. Le cerveau se contenterait de prendre acte de la situation vers 15 semaines de développement.

D’après les travaux de ces scientifiques, à 8 semaines, la moelle épinière embryonnaire distingue déjà bel et bien la droite de la gauche, malgré son apparente symétrie. Certains des gènes actifs dans les cellules à droite de l’axe central de ce cordon situé dans la colonne vertébrale ne sont pas actifs à gauche. Et vice-versa. La moelle épinière, dont émergent les nerfs, peut donc contrôler différemment les membres gauches et droits. Ces gènes sont-ils activés par des signaux extérieurs à l’embryon ou par le programme génétique de ce dernier ?

Jusqu’à présent, la recherche de signaux environnementaux n’a pas abouti à des résultats convaincants. Des scientifiques se tournent donc vers la génétique et ses plus récents outils d’analyse de l’ADN à grande échelle. Objectif : trouver des mutations souvent présentes dans l’ADN des individus gauchers, mais rarement ou, mieux, pas du tout, chez les droitiers. Résultats ? Les mutations détectées ont très peu d’effet individuellement et ne sont présentes que chez un très faible pourcentage des personnes gauchères, selon des études publiées en 2019 dans Brainen 2020 dans Nature Human Behaviour et en 2024 dans Nature. Dans cette dernière recherche, l’analyse des gènes de 38 043 individus gauchers et de 313 271 droitiers a montré qu’une mutation du gène Tubb4 est présente chez les personnes gauchères 2,7 fois plus souvent que chez les droitières. Malgré cette faible proportion, c’est la mutation la plus significative découverte à ce jour. Si bien que Tubb4 est devenu le nouveau gène vedette de la gaucherie, même si la mutation se retrouve chez seulement… une personne gauchère sur 1000 !

Pour le leader de l’équipe, Clyde Francks, de l’Institut Max Planck de psycholinguistique, aux Pays-Bas, l’incapacité de plusieurs équipes à trouver des marqueurs génétiques forts pour la gaucherie indique que des facteurs aléatoires seraient à l’œuvre. Ce n’est pas rare chez l’embryon. « Il doit exister un programme génétique pour la dominance à droite, explique Clyde Francks. Mais ce serait un programme qui prédispose fortement, au lieu de déterminer strictement. » Autrement dit, ce programme ressemblerait à un de ces dés à 10 faces souvent utilisés dans les jeux de rôle, mais avec un D sur neuf faces et un G sur une seule face. Et des mutations occasionnelles, comme dans Tubb4, piperaient parfois ce dé en faveur des gauchers.

Ce programme génétique nous a été légué par nos ancêtres préhistoriques. Or, chez eux, la communication gestuelle, le partage d’outils asymétriques ou l’apprentissage du maniement des outils, tous déterminants pour la survie, auraient été beaucoup plus faciles si tous les membres du groupe avaient eu la même main dominante. Était-ce le cas ? Début de réponse dans une caverne espagnole !

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Quelle est votre main dominante ?

Facile ! C’est celle avec laquelle vous écrivez. Mais cette réponse est en fait un raccourci pour une réalité plus complexe. « La majorité des gens sont soit fortement gauchers, soit fortement droitiers, dit Yves Joanette, neuropsychologue à l’Université de Montréal. Mais il y a aussi des gauchers et des droitiers faibles, ainsi que des ambidextres [habiles des deux mains]. »

Les ambidextres naturels sont rares : moins de 1 % de la population. Plusieurs ambidextres sont en fait des gauchers qui ont appris à écrire, voire à vivre, en droitiers. On trouve ainsi des gens dont la main dominante varie selon la tâche à exécuter. Par exemple, le joueur de tennis Rafael Nadal écrit de la main droite, mais il tient sa raquette dans la gauche. Alors, gaucher ou droitier ? « Cela montre surtout que le cerveau peut s’adapter au cours d’une vie », résume Yves Joanette.

La dominance par les dents

Dans la province de Burgos, la grotte de Sima de los Huesos est célèbre pour ses fossiles prénéandertaliens vieux de 500 000 ans, très proches d’Homo rhodesiensis, l’ancêtre africain d’Homo sapiens. En 2011, l’anthropologue David Frayer, de l’Université du Kansas, a rapporté que ces fossiles, ainsi que ceux d’individus néandertaliens isolés à travers l’Europe, étaient majoritairement droitiers. Pour cela, son équipe a exploité un comportement préhistorique admis en paléoanthropologie, soit que nos ancêtres Homo utilisaient leurs mâchoires comme une troisième main. Ils pouvaient trancher, par exemple, un morceau de peau animale tendue entre les dents et une main avec un silex tenu dans la main la plus habile.

Immanquablement, l’outil atteignait parfois les dents par accident et y traçait des stries. Pour 16 des 18 fossiles examinés, le sens des stries correspondait à l’utilisation de la main droite. Puis, en 2016, avec la même méthode, l’équipe de David Frayer a établi que la dominance manuelle était déjà présente chez un Homo habilis tanzanien de 1,8 million d’années : il était droitier. La dominance, vraisemblablement droitière, semble donc être constante chez le genre Homo.

Qu’en est-il des grands singes, dont le dernier ancêtre commun avec nous a vécu il y a plus de 5 millions d’années ? L’équipe du primatologue William Hopkins, de l’Université de l’État de Géorgie, aux États-Unis, s’est penchée sur la question en observant 777 grands singes en captivité, presque tous dans des zoos américains, manipuler divers objets. Résultats publiés en 2011 dans le Journal of Human Evolution : de 65 à 70 % des chimpanzés et 75 % des gorilles seraient droitiers, tandis que les orangs-outans seraient gauchers à 66 %. La tendance à posséder une main dominante apparaît par conséquent très ancienne chez les primates.

De son côté, David Frayer n’est pas convaincu par cette hypothèse. Une dominance fortement marquée est le propre du genre Homo, souligne-t-il aujourd’hui auprès de Québec Science. Mais pourquoi la main droite ? « Ça me semble lié à l’évolution du langage, répond le paléoanthropologue. Cette autre aptitude humaine dépend de régions cérébrales le plus souvent situées dans l’hémisphère gauche, tout comme la dominance manuelle à droite. » Mais n’est-ce pas là qu’une corrélation ? « Oui, mais le langage ne produit pas de fossiles. C’est le mieux qu’on puisse faire [actuellement dans ce domaine] », reconnaît David Frayer.

Pour expliquer la colocalisation du langage et de la dominance manuelle dans l’hémisphère gauche, on peut invoquer la communication gestuelle, antérieure au langage parlé. Celle-ci aurait été facilitée par la proximité entre l’aire cérébrale de la communication pré­langagière, déjà à gauche, et celle de la dominance manuelle, nouvellement formée. Toutefois, cette hypothèse favoriserait plutôt un programme génétique « droitier » à 100 % ! Le mystère des 10 % de personnes gauchères persiste donc !

Pour droitiers et droitières seulement !

En 2020, dans le European Journal of Neuroscience, une équipe de l’Université Dalhousie, à Halifax, a calculé que, sur plus de 1000 études en neurosciences portant sur plus 30 000 sujets, on comptait seulement de 3 à 4 % de personnes non droitières. De fait, dans les campagnes de recrutement de volontaires pour des recherches basées, par exemple, sur l’imagerie cérébrale, « ne pas être droitier ou droitière » fait souvent partie des critères d’exclusion. Les scientifiques préfèrent en effet travailler avec des personnes droitières, dont les cerveaux sont plus uniformes. Cela facilite l’interprétation des résultats, surtout quand le but est de voir des différences entre des cerveaux occupés à différentes tâches.

Pourtant, dès 2014, dans Nature Reviews Neuroscience, des scientifiques néerlandais, dont Clyde Francks, réclamaient qu’on s’intéresse plus aux individus gauchers. La découverte de l’implication de Tubb4 et d’autres gènes dans la gaucherie est peut-être en train de leur donner raison (voir Une clé pour mieux comprendre le cerveau).

La gaucherie dans l’arène

Plusieurs études se sont penchées sur les avantages potentiels des personnes gauchères de notre époque, notamment sur le plan cognitif. Quand elles ne se contredisent pas, ces études ne rapportent que des différences superficielles. Sauf dans un domaine : le sport ! Mais pas n’importe quels sports ; ceux qui reposent sur l’opposition, comme l’escrime ou le tennis. La raison est bien connue : les personnes droitières, beaucoup plus nombreuses, ne sont pas habituées à affronter des adversaires gauchers. Elles sont déstabilisées par la feinte ou le coup droit effectués dans « l’autre sens », alors que les individus gauchers ont appris à anticiper les gestes droitiers. Ils sont ainsi surreprésentés parmi l’élite de plusieurs sports d’opposition, surtout ceux où le temps de réaction face à l’adversaire est très court. Par exemple, dans les sports de raquette, une étude de 2017 publiée dans la revue Animal Behaviour dénombrait 9 % de joueuses et joueurs gauchers au squash contre 26 % au tennis de table.

Et surtout, d’après une étude publiée en 2019 dans Scientific Reports, sur 13 800 athlètes de la boxe et des arts martiaux mixtes professionnels, les pourcentages de gauchers et de gauchères oscillent, selon la discipline, entre 14 % et 23 %, ce qui est plus élevé que dans la population en général. Et ces athlètes ont plus de succès que leurs adversaires droitiers ! Or, selon les paléoanthropologues, nos ancêtres devaient parfois se battre pour séduire une éventuelle partenaire sexuelle ou accéder à la nourriture, pour protéger leurs petits ou leur territoire. Autant de combats essentiels à la survie personnelle et collective, pour lesquels nos aïeux gauchers auraient été avantagés, pour autant que le trait « gaucher » puisse être transmis à la génération suivante dans le groupe, même en absence d’un gène particulier pour ce caractère. Une conjecture que les paléo­anthropologues appellent l’hypothèse du combat rapproché (fighting hypothesis).

Si nos ancêtres gauchers ont profité de leur statut minoritaire, leur faible nombre impliquait en retour une très forte majorité droitière. Or, comme on l’a vu plus haut, quand un pourcentage très élevé de gens utilisent la même main dominante, cela bénéficie à ce groupe. C’est ainsi qu’un programme génétique « droitier » par défaut, mais qui laisse aléatoirement de la place aux gauchers, aurait pu être retenu au cours de notre évolution.

Pour faire le pont entre la génétique et les neurosciences, les scientifiques auront besoin de l’aide des embryologistes afin de comprendre la mise en place de ce programme chez le fœtus. Chose certaine, ces spécialistes en auront plein… les deux mains !

Le mythe du cerveau inversé

Les hémisphères du cerveau gaucher sont-ils vraiment inversés par rapport à ceux du cerveau droitier, comme on l’entend souvent ? « Pas vraiment, répond Yves Joanette, neuropsychologue à l’Université de Montréal. Regardez les neurones du langage. Chez les droitiers, ils sont concentrés majoritairement dans l’hémisphère gauche. Or, chez les gauchers, ces neurones restent à gauche dans 70 % des cas ! » Autrement dit, les cerveaux gaucher et droitier sont simplement organisés différemment, avec une certaine souplesse, surtout chez le cerveau gaucher.

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