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26 février 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Casse-tête: les bienfaits pour le cerveau

Photo: Shutterstock

Les casse-tête portent vraiment bien leur nom, car cette activité ludique fait travailler plusieurs zones du cerveau simultanément. À vos morceaux !

En 2020, durant la première période de confinement, le fabricant de casse-tête Ravensburger, un des plus gros acteurs de l’industrie, a vu ses ventes augmenter de 370 % aux États-Unis. L’isolement et le besoin de s’éloigner des écrans après de longues journées de télétravail ou d’école à la maison ont incité de nombreuses personnes de tous âges à renouer avec ce passe-temps ou à le découvrir.

Depuis, bien que la vie ait repris son cours normal, l’engouement ne s’est pas tari. « Ils sont encore plus populaires que pendant le confinement parce que les gens qui ont commencé à en faire à cette période continuent », affirme l’historienne des casse-tête Anne Williams, également professeure émérite d’économie au Bates College, dans le Maine. Cette Américaine née à Montréal a notamment publié l’essai The Jigsaw Puzzle: Piecing Together a History, qui retrace l’histoire de ce jeu de patience.

Sur les réseaux sociaux, diverses célébrités allant du comédien québécois Théodore Pellerin à l’écrivain Stephen King, en passant par des membres du clan Kardashian et l’acteur hollywoodien Hugh Jackman, ont partagé des clichés les montrant avec le fruit de leur labeur.

Il y a de quoi se réjouir de la montée en popularité des casse-tête. Derrière son apparente simplicité, cette activité mobilise de nombreuses habiletés cognitives, démontre une étude allemande publiée dans la revue Frontiers in Aging Neuroscience en 2018.

Menée par le chercheur en neuro­science et en psychiatrie Patrick Fissler, alors à l’Université d’Ulm, cette étude est la première à s’être penchée rigoureusement sur les effets des casse-tête sur le cerveau, selon le scientifique.

On peut notamment y lire que « la régulation des émotions pénibles par la pratique des casse-tête pourrait prévenir des états de stress chronique qui peuvent avoir un impact négatif sur le vieillissement cognitif et la démence à long terme ». Rien de moins !

Attention ! prévient toutefois le chercheur : ces effets varient d’une personne à l’autre. « Pour certains de nos participants, c’était très relaxant, mais, pour d’autres, ça restait une activité frustrante ou carrément désagréable », expose celui qui est désormais affilié aux Services psychiatriques de Thurgovie, en Suisse.

Effets thérapeutiques

Chez les personnes de la première catégorie, les bienfaits des casse-tête sur la santé psychologique sont indéniables. « Quand mon fils de 21 ans est décédé en 2018, c’est la seule chose que j’étais capable de faire et qui m’apaisait. Tout le reste me demandait trop de concentration. Je n’ai pas arrêté depuis, et ça m’aide encore », confie Sonia Boivin, une adepte de casse-tête qui réside à Sherbrooke. « Ce fut ma thérapie », souligne Micheline Plamondon, qui a traversé un deuil semblable.

Plusieurs mordus de puzzles soutiennent que ce loisir leur permet de ralentir et de se détendre. Pour Chantal Comtois, une sexagénaire, il s’agit de la « seule activité au monde qui me permet de me vider complètement la tête ». « C’est un passe-temps qui me fait décrocher complètement », soutient quant à elle Marie-Josée Vinet, une retraitée du milieu de la santé qui est tombée sous le charme de ce passe-temps pendant la pandémie.

Placer un morceau de casse-tête au bon endroit est perçu comme une récompense par le cerveau. Il sécrète alors de la dopamine, un neurotransmetteur qui procure un sentiment de satisfaction. « C’est aussi une tâche qui requiert une grande concentration sur une longue période, ce qui maintient un état semblable à de la méditation », ajoute Patrick Fissler.

Bien qu’ils contribuent à la détente, les puzzles ne peuvent se substituer aux anxiolytiques pour traiter les troubles anxieux, nuance toutefois le neuro­psychologue québécois Mathieu M. Blanchet, qui se spécialise dans l’évaluation des troubles neurodéveloppementaux et de troubles neuroacquis. « Leurs bienfaits sont vraiment dans l’effet du moment présent. C’est un moment d’arrêt où il n’y a pas de pression, avance-t-il. Ça amène le cerveau dans une phase de pleine conscience. Le cerveau peut alors enfin se mettre à se relaxer, ce qui permet au corps de se désactiver, de se désengager et de moins sécréter de cortisol, l’hormone du stress. »

Stimulations multiples

Déplorant le « peu d’intérêt à financer ce genre d’étude, puisque les gens font déjà des casse-tête », Patrick Fissler a pu mener son projet grâce au soutien financier du fabricant Ravensburger, qui n’a été nullement impliqué dans le processus, sauf pour fournir les casse-tête employés par les participants et participantes.

L’étude a été menée auprès de 100 personnes de plus de 50 ans peu familières avec cette activité. Toutes ont reçu de l’information sur la prévention du déclin cognitif et ont signalé les changements qu’elles ont apportés, ou pas, à leurs habitudes de vie. En même temps, la moitié de ce groupe devait faire des casse-tête pendant cinq semaines à raison d’au moins une heure par jour – les cobayes ont assemblé en moyenne 3589 pièces en 49 heures. « De cette analyse, nous avons établi une très forte corrélation : les personnes qui ont fait beaucoup de casse-tête ont de meilleures habiletés cognitives », poursuit le chercheur, qui a soumis les cobayes à une série de tests standardisés.

Cela s’explique par le fait que la pratique des casse-tête stimule jusqu’à huit fonctions cognitives simultanément, révèlent les résultats : la perception visuelle (reconnaître des objets et des motifs), la praxie constructive (reconstituer un tout à partir d’éléments séparés), la rotation mentale (faire pivoter mentalement les pièces), la rapidité cognitive et le balayage visuel (trier les pièces), le raisonnement perceptif (intégrer différentes informations pour élaborer des stratégies), la flexibilité cognitive (alterner différentes stratégies), ainsi que la mémoire de travail et épisodique (retenir l’emplacement spatial et les images du puzzle).

« Lorsqu’on regarde un morceau de casse-tête, l’information se rend d’abord dans les yeux pour ensuite atteindre le lobe occipital du cerveau. De là, elle circule dans la voie ventrale et la voie dorsale du cerveau. La première traite l’image et la deuxième, son emplacement. C’est un travail très complexe et stimulant pour le cerveau, car il doit intégrer ces informations pour s’en servir par la suite », décrit Patrick Fissler.

Signe que les casse-tête sont bien plus qu’un simple passe-temps, ils servent aussi dans le cadre du test Wechsler, la référence internationale pour évaluer l’intelligence et établir des diagnostics neurologiques. Mathieu M. Blanchet les emploie d’ailleurs régulièrement dans sa pratique.

Un des éléments de cette batterie de tests consiste à résoudre un casse-tête, explique celui qui exerce dans un cabinet à Boucherville. « On montre aux gens un casse-tête de six morceaux, mais seulement trois d’entre eux sont bons. Les patients doivent établir lesquels colleraient ensemble. Ça permet d’analyser la capacité de résolution de problème, ainsi que les capacités d’adaptation, de flexibilité et de rotation mentale. On peut évaluer beaucoup de fonctions ainsi. »

Et chez les enfants ?

Les casse-tête ont initialement été conçus comme un outil éducatif pour les enfants au milieu du 18e siècle. « Ils sont encore aujourd’hui utilisés à des fins pédagogiques, souligne l’historienne Anne Williams. Ils travaillent la dextérité manuelle, la reconnaissance des couleurs et des formes, et ils permettent aux enfants d’apprendre la patience, ainsi que la persévérance. »

Peu d’études scientifiques documentent leurs effets chez les plus petits, déplore Patrick Fissler. « C’est dommage et étonnant parce qu’il s’agit d’un des jeux les plus communs », note-t-il. Seules trois études ont été publiées entre 1990 et 2014 et elles font une corrélation entre la pratique du puzzle et le développement des compétences spatiales chez les jeunes enfants.

Plus récemment, en 2020, une étude de l’Université d’East Anglia, au Royaume-Uni, publiée dans la revue Child Development, a établi à quatre ans l’âge où les enfants font des casse-tête en analysant les images sur les morceaux, et non en y allant simplement par essai et erreur. « On voit que plus les jeunes enfants en font, meilleurs ils sont dans les tâches de rotation mentale », observe pour sa part Mathieu M. Blanchet.

Photo: Shutterstock

Pas d’effet miracle

Mais il faut prendre l’activité au sérieux et s’engager à long terme si on veut qu’elle ait un effet bénéfique sur le cerveau. Patrick Fissler et son équipe ont ainsi calculé qu’une personne doit assembler au moins 9100 morceaux de casse-tête par année pour en ressentir les bienfaits sur le plan cognitif. La recherche démontre par ailleurs que les bénéfices sont directement liés au niveau de difficulté du puzzle. Ainsi, mieux vaut faire 9 casse-tête de 1000 morceaux par année que 90 de 100 pièces.

Chez les personnes âgées, les résultats de l’étude menée par Patrick Fissler avancent l’hypothèse qu’en stimulant plusieurs zones du cerveau, les casse-tête auraient le potentiel de ralentir le déclin cognitif, ainsi que les symptômes de démence et d’Alzheimer.

Chantal Thibault, une adepte de ce loisir, constate personnellement les bienfaits qu’il a chez sa mère, qui souffre d’Alzheimer. « Je lui apporte deux casse-tête de 300 morceaux par semaine. Ils renforcent sa mémoire, car ils obligent son cerveau à se souvenir des formes, des couleurs et des motifs. »

Bien entendu, cet effet est limité. « On ne peut pas arrêter le déclin cognitif, mais on peut le ralentir ou stabiliser la situation, surtout si on a des prédispositions à la démence ou à l’Alzheimer. Pour une personne en début d’Alzheimer, faire des casse-tête est un bon facteur de protection, mais ce n’est pas un remède miracle », soutient Mathieu M. Blanchet.

Il rappelle que les entraînements cognitifs doivent aller de pair avec une hygiène de vie saine, qui comprend notamment une alimentation variée, un sommeil régulier, de l’activité physique et des interactions sociales.

À vos marques, assemblez !

Cette lecture vous a donné envie de vous lancer dans la résolution d’un casse-tête ? Avant de commencer à trier des centaines de petits morceaux, voici quelques recommandations pour maximiser votre plaisir.

Selon l’historienne et collectionneuse Anne Williams, trois critères s’imposent. « D’abord et avant tout, il y a l’image : vous ne voulez pas passer des heures à assembler une image qui ne vous plaît pas. Ensuite, il faut trouver un casse-tête qui correspond à ses capacités, c’est-à-dire qui représente un certain défi, mais qui ne sera pas écrasant. Le plus gros casse-tête offert sur le marché comporte 60 000 morceaux ; je ne voudrais jamais le faire ! Enfin, la coupe des pièces est aussi à considérer. Certains nouveaux casse-tête ont des contours irréguliers ou des formes particulières, ce qui peut jouer sur le niveau de difficulté. »

Si l’idée de passer des heures à imbriquer des morceaux de carton vous donne de l’urticaire, pas de panique ! D’autres activités stimulantes ont des bienfaits semblables sur le cerveau. Patrick Fissler, qui s’intéresse particulièrement aux effets des loisirs sur la santé cognitive et le bien-être psychologique, recommande la lecture, ainsi que les jeux de société ou encore les jeux de cartes.

Le mot d’ordre est de ne surtout pas ralentir le rythme de son activité cérébrale, ce qui peut être un piège pour les personnes à la retraite. « On dit toujours que le cerveau est comme un muscle et qu’il faut l’entraîner, explique Mathieu M. Blanchet. En fait, ce n’est pas du tout comme un muscle, mais il faut néanmoins le garder actif afin d’éviter son déclin cognitif. »

Six pièces de l’histoire du casse-tête

Vers 1750
Le casse-tête aurait été inventé par John Spilsbury, rapporte l’historienne Anne Williams. À l’époque, il servait strictement d’outil éducatif. « Les premiers casse-tête étaient des cartes géographiques, dit-elle. Assembler les pièces aidait les enfants à mémoriser les lieux. »

1933
En plein cœur de la Grande Dépression, le puzzle connaît une popularité inédite auprès du public américain. En février 1933, les fabricants ont produit 10 millions de casse-tête par semaine, avance l’historienne. « Il n’y avait pas autant de passe-temps qu’aujourd’hui, ce qui a contribué à leur popularité. »

1939-1945
Les rationnements d’essence durant la Deuxième Guerre mondiale limitent les déplacements de la population. Souvent confinées à la maison, les familles suivent les nouvelles du front en écoutant la radio tout en faisant des casse-tête.

1960
La compagnie américaine Springbok met sur le marché des modèles de casse-tête de qualité supérieure, ce qui ravive l’intérêt pour ce loisir.

1990
La marque canadienne Wrebbit lance une collection de casse-tête en trois dimensions qui connaît un vif succès chez les jeunes.

2020
Les périodes de confinement ravivent l’engouement pour les casse-tête. Depuis, de nouvelles compagnies se sont lancées dans la production de puzzles et se sont mises à « créer des designs nouveaux et très intéressants », observe Anne Williams.

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