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28 avril 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Les serviettes et les tampons hygiéniques sont-ils risqués pour la santé?

Photo: Shutterstock

Parfums, pesticides, métaux lourds, PFAS… dans les dernières années, des études ont montré la présence de substances toxiques dans les produits menstruels. Faut-il s’en inquiéter ?

La composition d’un tampon dans une boîte Tampax Pearl, trouvée dans un des rayons d’une pharmacie montréalaise, est plutôt simple. Le petit cylindre d’une blancheur immaculée — telle une perle ! — contient pourtant trois plastiques dérivés du pétrole : polyester, polypropylène, polyéthylène, en plus du coton, de la rayonne et des « particules de fibres ».

Et ce ne sont que les composants ajoutés intentionnellement et déclarés par les fabricants. Qu’en est-il des substances qui découleraient d’une contamination environnementale ou du processus de blanchiment ?

L’été dernier, une étude menée par une équipe de l’Université de Californie à Berkeley a provoqué une onde de choc sur les réseaux sociaux. Publiée dans la revue Environment International, elle révélait la présence de 16 métaux lourds dans des tampons hygiéniques. Quatorze marques différentes ont été testées, certaines étiquetées bio. Tous les métaux recherchés ont été détectés dans l’une ou l’autre des marques, et certains modèles de tampons présentaient des « concentrations moyennes élevées » de métaux toxiques, comme l’arsenic et le cadmium. Idem pour le plomb, associé à un risque de cancer accru et à des problèmes cardiovasculaires et rénaux, qui, lui, a été détecté dans tous les tampons, sans exception.

Alertée par ces recherches, la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis a lancé en septembre 2024 une étude interne pour évaluer en laboratoire les métaux présents dans les tampons. Santé Canada dit pour sa part analyser les résultats de l’étude californienne et « prendra des mesures nécessaires si des dangers pour la santé sont identifiés », selon une communication transmise à Québec Science.

Cette révélation n’est toutefois pas une totale surprise. Au fil des ans, des analyses ont montré la présence d’une variété de produits chimiques dans les articles menstruels : phtalates, parabènes, dioxines, retardateurs de flammes… Des études, dont une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, en France, datant de 2019, ont même rapporté des traces de pesticides et d’herbicides, dont le glyphosate, dans les tampons et les serviettes.

En 2023, la compagnie Thinx a réglé une action collective de 5 millions de dollars américains concernant ses culottes menstruelles. Des analyses en laboratoire avaient révélé, dans ces sous-vêtements présentés comme biologiques et réutilisables, des quantités importantes de substances perfluoroalkylées et poly­fluoroalkylées (communément appelées PFAS). Ces « polluants éternels » font partie d’une famille de composés utilisés comme imperméabilisants dans de nombreux produits de consommation, des emballages alimentaires à la peinture, en passant par les vêtements.

Une série d’analyses séparées, commandées entre 2020 et 2022 par le site américain Mamavation, spécialisé dans la surveillance de la toxicité des biens de consommation, et par l’organisme sans but lucratif Environmental Health News, a d’ailleurs trouvé des PFAS dans 65 % des culottes testées, mais aussi dans 48 % des serviettes hygiéniques et d’incontinence et dans 22 % des tampons (une vingtaine de marques testées dans chaque catégorie).

Ces données sont inquiétantes. Une vie de menstruations exige l’utilisation de 11 000 protections en moyenne, portées chacune plusieurs heures. Comment se fait-il que des produits en contact avec les muqueuses de la vulve et du vagin aient une composition si douteuse ? Et quels sont les risques pour la santé ? « On sait qu’il y a des produits nocifs, mais on manque de détails. Les autorités s’intéressent peu à la santé des femmes. Alors, aux menstruations, n’en parlons pas », déplore Élise Brunot, directrice générale du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF), qui organise depuis 2020 des campagnes en lien avec les menstruations et l’accès gratuit aux produits menstruels, notamment.

Un cocktail opaque

La préoccupation au sujet des substances toxiques est récente « même dans les milieux féministes, poursuit-elle. On nous demande des solutions, alors on propose aux femmes la coupe menstruelle et les culottes, mais pour ces produits non plus, il n’y a pas d’études [sur les risques] ».

Le site de Women’s Voices for the Earth (WVE), un organisme américain qui milite pour l’élimination des produits toxiques affectant la santé des femmes, répertorie le nombre d’études portant sur les substances chimiques dans les produits menstruels : seulement 32 depuis 2002, souvent à petite échelle. « Il est difficile d’obtenir des financements pour ce genre d’études. Les personnes qui décident des grosses subventions ne veulent pas entendre parler de vagins ni de sang menstruel », lance sans ménagement Alexandra Scranton, directrice scientifique de la recherche pour WVE.

En 2014, l’association avait elle-même testé les serviettes Always de Procter & Gamble et y avait découvert du chloro­éthane, du chloroforme et du styrène, lequel est classé comme cancérigène probable par le Centre international de recherche sur le cancer. « Il y a peu de recherche, certes, mais il y a de bonnes raisons de s’inquiéter », estime-t-elle.

Les produits menstruels tels qu’on les connaît ont fait leur apparition dans les années 1920, avec les premières serviettes jetables. Les tampons ont été officiellement inventés et brevetés en 1931. Avec le temps, on a ajouté à ces protections des agents de blanchiment, des parfums et des composés chimiques pour les rendre plus absorbants, plus souples ou moins odorants.

De plus, le coton lui-même est souvent contaminé, tout comme la rayonne (fabriquée à base de cellulose de bois ou de coton). Certains métaux présents dans les sols, comme le plomb, le cuivre, le zinc et le cadmium, « s’accumulent dans les plantes qui sont récoltées et utilisées pour les tampons », souligne l’étude de Berkeley pour expliquer la présence de ces contaminants.

Jenni Shearston, l’épidémiologiste autrice principale de l’étude, montre du doigt la pollution des sols, la proximité des cultures avec des usines ou encore l’ajout intentionnel de certains métaux lors du processus de blanchiment des produits.

Un risque relatif

Faut-il alors se débarrasser de tous les produits menstruels jetables ? Les remplacer par des bouts de tissu fixés avec des épingles, à la manière de nos ancêtres ? « Pas si vite », répond Anna Pollack, professeure en santé mondiale et communautaire à l’Université George Mason, en Virginie. « Tous les jours, nous sommes exposés à des contaminants chimiques, dans la nourriture qu’on mange, l’eau que l’on boit. En ce moment, on est en train d’ouvrir la boîte de Pandore des produits menstruels, mais ça ne veut pas dire qu’il faut jeter tous les tampons à la poubelle », relativise la chercheuse, qui s’est récemment intéressée au sujet.

Dans une étude parue en 2019 dans la revue Environmental Epidemiology, Anna Pollack et des collègues, qui se penchaient sur les hormones féminines, ont mesuré le taux de métaux, notamment de plomb, dans le sang de 259 femmes de 18 à 44 ans. Résultat : il n’y avait pas de différence notable entre les femmes qui portaient des tampons et celles qui n’en utilisaient pas. Il reste que l’échantillon demeure petit et commence à dater, fait remarquer la professeure, la cohorte ayant été suivie de 2005 à 2007.

Quoi qu’il en soit, la présence de contaminants dans les produits menstruels n’est pas forcément corrélée à des risques avérés pour la santé. L’étude californienne, par exemple, n’a pas établi si les métaux lourds contenus dans les protections « fuient » ou non dans l’organisme. L’équipe compte poursuivre les analyses pour y voir plus clair. De plus, les quantités mesurées demeurent infimes, et les sources d’exposition aux métaux lourds dans l’environnement sont multiples. Par exemple, l’eau demeure une source beaucoup plus importante d’exposition au plomb, reconnaît Jenni Shearston, qui est chercheuse post­doctorale à l’École de santé publique de l’Université de la Californie.

L’épidémiologiste juge néanmoins les résultats « inquiétants », puisqu’aucune quantité n’est sans risque. Le plomb s’accumule en outre dans l’organisme au fil du temps, et les tampons sont une source à laquelle une personne peut être exposée de manière répétée sur quatre décennies.

Par ailleurs, les muqueuses qui entrent en contact avec les tampons et les serviettes sont hautement perméables. « Les produits chimiques absorbés par voie vaginale peuvent être plus susceptibles de circuler dans tout le corps avant d’être détoxifiés par le foie », poursuit Mme Shearston.

Outre les métaux, la plupart des contaminants – comme les parabènes ou les phtalates – trouvés dans les produits menstruels ont des effets perturbateurs endocriniens. Ils interfèrent avec les signaux hormonaux et, là encore, même des doses infimes peuvent avoir un effet.

Des études épidémiologiques font des liens entre l’exposition à ces perturbateurs et l’endométriose, cette maladie inflammatoire très douloureuse qui touche une personne menstruée sur dix, ou encore les fibromes utérins. Aucune étude ne fait encore le lien direct entre les protections et ces maladies. « L’important, c’est de poser des questions scientifiques, parce qu’on utilise des protections sur 40 ans. L’idée n’est pas de semer la panique », affirme Jenni Shearston.

Le vent tourne ?

L’opacité et le manque de données sont décriés par des associations féministes d’ici et d’ailleurs depuis longtemps. En France, des années de mobilisation ont poussé le gouvernement à exiger des fabricants qu’ils détaillent la composition des protections périodiques. Un décret est entré en vigueur en 2024, même si ces mêmes associations le jugent trop peu contraignant. Aux États-Unis, les États de New York et de la Californie ont légiféré en ce sens en 2019 et en 2020 respectivement.

Au Canada, dans un mémoire soumis fin 2022 au Parlement dans le cadre de la modernisation de la Loi sur la protection de l’environnement, des organismes, dont le RQASF, avaient demandé notamment davantage de transparence au sujet de la composition des produits menstruels. Mais un changement dans la législation est loin d’être acquis. À ce jour au Canada, comme aux États-Unis, ces produits sont réglementés à titre de dispositifs médicaux, ce qui veut dire que les entreprises ne sont pas tenues d’inscrire tous les composants…

En 2023, l’Institut santé et société de l’Université du Québec à Montréal a réalisé une revue de la littérature portant sur les effets potentiels des produits menstruels sur la santé et l’environnement. Il s’agit là d’un des rares documents faisant mention du sujet au Québec.

Melany Juárez, qui a participé à l’élaboration du document, estime qu’il faut pousser pour des régulations plus serrées au Canada, notamment sur le détail de la composition des produits. « Il s’agit surtout de laisser les femmes prendre une décision informée sur ce qu’elles insèrent dans leur corps », souligne la biologiste. Elle s’est intéressée aux effets des perturbateurs endocriniens sur la santé des femmes à l’Institut national de la recherche scientifique, sous la supervision de la professeure Isabelle Plante.

« De plus en plus, on se rend compte que les perturbateurs endocriniens à faible dose [comme ceux décelés dans les protections menstruelles] peuvent avoir des impacts plus intenses sur notre corps. On voit des cas de puberté précoce, des problèmes de thyroïde ou d’obésité… On ne peut pas faire de lien de cause à effet, mais la petite dose ne devrait pas nous rassurer », poursuit celle qui est désormais courtière en innovation au CHU Sainte-Justine.

En attendant les études, Alexandra Scranton croit que le vent tourne, du moins aux États-Unis. « Depuis 10 ans, il y a beaucoup plus de discussions sur la place publique à ce sujet. Plus de projets de loi », dit-elle. À titre d’exemple, un projet de loi fédéral, le Robin Danielson Act, qui vise à établir un programme de recherche sur les risques posés par les substances chimiques dans les produits menstruels, a été présenté au Congrès en octobre 2023. « On travaille là-dessus depuis des années. Au début, on ne pouvait même pas obtenir une audience ! » dit-elle, consciente que le nouveau gouvernement pourrait mettre à mal les efforts consentis jusqu’ici. « Mais il reste beaucoup à faire pour comprendre l’impact des substances chimiques dans les protections et s’assurer que ces produits sont sécuritaires. » Tranquillement, les tabous tombent, croit-elle toutefois.

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