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10 avril 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue: Dis-moi ce que tu manges, je te dirai pour qui tu votes

Illustration: Pauline Stive

Nos habitudes alimentaires ou nos goûts musicaux révèlent-ils nos allégeances politiques ? C’est le postulat de recherche de la politicologue Catherine Ouellet.

Dire que l’année 2025 a commencé avec fracas est un euphémisme. Entre la démission de Justin Trudeau, la course à la chefferie du Parti libéral, la guerre commerciale imposée par les États-Unis et les tensions géo­politiques exacerbées, la scène politique nord-américaine est profondément déstabilisée.

Que nous réservent les élections fédérales et les municipales québécoises ? Comment cerner et prédire le comportement de l’électorat dans un contexte aussi houleux, où presque tous les sujets deviennent polarisants ?

Catherine Ouellet, professeure en science politique à l’Université de Montréal, est spécialisée en politique québécoise et canadienne. Elle s’intéresse à l’opinion publique et au lien entre le « style de vie » et les choix politiques. Le « grano » gauchiste et le propriétaire de pick-up de droite ne sont peut-être pas des clichés si infondés, finalement…

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Québec Science Depuis la pandémie, on remarque un accroissement de la polarisation entre les camps politiques. C’est évident aux États-Unis, mais est-ce le cas chez nous aussi ?

Catherine Ouellet C’est quelque chose que l’on note partout. D’abord, on observe une polarisation idéologique de la population, ce qui signifie que les opinions sur différents dossiers sont de plus en plus éloignées et incompatibles.

Mais on remarque aussi, et c’est presque plus inquiétant, une polarisation affective. On parle ici de ressentiment, d’émotions de plus en plus négatives à l’égard de l’Autre, de celui qui pense différemment. Cela se caractérise par une méfiance accrue, parfois même de la haine envers les gens qui appartiennent à un autre groupe.

C’est plus fort aux États-Unis – pour différentes raisons, on peut penser à la structure du système bipartisan, au rôle des médias, qui ont des biais partisans assumés, ou encore au populisme de droite, qui trouve davantage écho auprès de l’opinion publique américaine –, mais la tendance s’observe au Canada aussi. Depuis quelques années, on remarque d’ailleurs une hausse des menaces de mort à l’égard des élus, du vandalisme sur des pancartes électorales…

Les réseaux sociaux sont souvent pointés du doigt comme amplificateurs du phénomène. Leur modèle d’affaires repose sur la génération de contenus, la maximisation des interactions et le nombre de clics… Les algorithmes exposent les individus à des informations qui renforcent leurs opinions existantes tout en leur suggérant des contenus de plus en plus extrêmes, homogènes et décontextualisés. Avec Meta qui a mis fin à son programme de vérification de l’information, ces dynamiques ne peuvent que s’aggraver.

QS Il semble que de plus en plus de sujets auparavant banals et non politisés, comme les moyens de transport, sont aujourd’hui source de polarisation. Vous faites même le postulat que ce sont des marqueurs d’orientation politique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

CO Mes recherches portent en effet sur le lien entre notre style de vie et nos préférences politiques.

Je suis partie d’un processus assez inductif quand j’ai commencé à m’intéresser à la question : j’avais l’impression que selon l’endroit dans lequel j’étais, dans différents quartiers de ma propre ville, selon le type de café ou de boutique, même le style vestimentaire des gens, je pouvais deviner certaines sensibilités politiques.

Le lien est évidemment assez intuitif, mais très peu étudié. J’ai donc voulu le vérifier de façon empirique, mais aussi théoriser cette idée selon laquelle la bulle culturelle et sociologique dans laquelle on vit, la façon dont on occupe notre quotidien, est cohérente avec certaines valeurs et donc avec certaines prédispositions politiques.

QS Cela n’a-t-il pas toujours été le cas ?

CO Le vote a traditionnellement été prédit à partir de caractéristiques socio­démographiques comme la religion, le revenu, la classe sociale… Au Canada et au Québec, les clivages linguistiques et la région d’appartenance entrent évidemment aussi dans l’équation. Cette approche sociologique du vote remonte à la création des sondages aux États-Unis, dans les années 1940.

Mais aujourd’hui, on assiste à une fragmentation politique, sociale et culturelle qui rend parfois les liens plus poreux entre les groupes classiques. On peut penser au fameux vote ouvrier, devenu très hétérogène, mais qui auparavant se mobilisait en faveur de la gauche. Ou encore à la baisse du niveau de religiosité, qui reconfigure la relation entre appartenance religieuse et préférences politiques.

Par ailleurs, la recherche en science politique montre que les gens, à moins d’être des mordus de politique, votent rarement en fonction d’un programme politique, mais sont plutôt influencés par des facteurs psychosociaux. Si on veut vraiment prédire le vote, on peut le faire en évacuant toute question à saveur politique. C’est un peu le pari que j’ai fait, en étudiant le style de vie. Je l’appréhende comme un marqueur de socialisation, qui permet de tracer les contours de nouveaux sous-groupes qui ont une cohérence politique.

QS Comment l’avez-vous vérifié dans votre thèse ?

CO J’ai cocréé une application appelée Datagotchi, dans laquelle on répond à environ 35 questions portant sur les habitudes alimentaires, les choix vestimentaires, les déplacements, les passe-temps, les goûts musicaux, etc. Disponible sur cellulaire ou sur notre site Internet, elle se veut à la fois ludique et éducative.

À la fin du questionnaire, l’application prédit le vote de l’usager en fonction des caractéristiques propres à son style de vie. C’est un projet mis sur pied avec Yannick Dufresne et Simon Coulombe, respectivement professeurs au Département de science politique et à celui des relations industrielles à l’Université Laval.

Nous avons lancé l’application pour la première fois dans le cadre des élections fédérales canadiennes en 2021. Nous l’avons aussi déployée en 2022 au Québec pour les élections provinciales, en partenariat avec La Presse canadienne ; en 2024 aux États-Unis avec des questions un peu différentes ; et on est actuellement en discussion avec différents partenariats médiatiques pour les fédérales de 2025.

QS Qu’ont montré ces premières expérimentations ?

CO D’abord, on voit que les individus qui ont un style de vie similaire sont plus susceptibles de partager des préférences politiques. Pour certains partis, surtout ceux aux extrêmes du spectre idéo­logique, le style de vie est même un assez bon indicateur du vote.

Au-delà de l’aspect prédictif, on voit aussi que certaines caractéristiques du mode de vie, telles que le type de voiture ou les activités de loisirs, sont clairement associées à différents groupes politiques dans l’esprit des gens. Malgré les effets potentiellement délétères des jugements basés sur l’apparence ou les stéréotypes, les gens sont généralement assez bons pour deviner les préférences politiques des autres en se basant sur leur style de vie. Du moins, dans les contextes canadien et québécois !

QS Cela signifie-t-il que nos habitudes traduisent, à notre insu, nos intentions politiques ?

CO Plus jeune, j’ai fait du pointage électronique pour un parti politique. J’appelais les gens et je les questionnais sur leurs intentions de vote. Je me suis tellement fait raccrocher au nez ! C’est un sujet délicat, les gens ne veulent pas parler de leurs préférences électorales.

Pourtant, aujourd’hui, ils donnent tellement plus d’informations sans s’en rendre compte ! Nos préférences et nos activités quotidiennes, des plus aux moins triviales, laissent de plus en plus souvent des traces numériques, quand on magasine en ligne, par exemple, lorsqu’on accepte les témoins (cookies) d’un site Internet ou qu’on permet à notre téléphone de nous géolocaliser. Ces informations peuvent être récupérées à des fins politiques, notamment dans des contextes où la législation autorise les techniques de ciblage les plus poussées, comme aux États-Unis.

QS Que voulez-vous dire ?

CO Aux États-Unis, les partis politiques peuvent acheter à des courtiers de données des data brokers, soit des banques de données très précises des géants du Web comme Amazon, Apple ou Google, par exemple, puis les croiser avec les données du recensement.

Le but est de faire du microciblage d’électeurs de façon extrêmement fine. C’est un peu ce qui s’est passé avec le scandale de Cambridge Analytica en 2018 [l’entreprise avait siphonné les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs et utilisatrices de Facebook, principalement américains, pour envoyer des contenus ciblés favorisant l’élection de Donald Trump en 2016]. Nos recherches ont donc aussi un objectif de conscientisation, car les gens ne réalisent pas toujours que ce type de marketing politique existe.

Certains vont dire que le marketing politique, au final, permet aux partis de se coller à l’opinion publique. Mais le problème, c’est que les segments d’électeurs n’ont pas tous la même importance : certaines voix ont un potentiel de rendement électoral beaucoup plus élevé puisqu’elles se situent dans des circonscriptions considérées comme des champs de bataille, par exemple.

QS Comment peut-on se protéger de ce type de ciblage ?

CO Au Canada, les partis utilisent aussi des données liées au style de vie, mais les modalités d’accès et d’utilisation sont beaucoup plus strictes. Le financement des partis est aussi beaucoup plus encadré ; par exemple, les dons individuels sont plafonnés. Techniquement, tout cela limite l’influence d’ultrariches sur le déroulement d’une élection. Cela dit, c’est compliqué, dans un monde où tout est numérisé, d’empêcher totalement les partis politiques de collecter des informations sur nous. Mais quelqu’un qui veut réduire son empreinte numérique pourrait par exemple utiliser des navigateurs, des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux décentralisés, qui permettent une navigation sans traçage, ou encore modifier les paramètres de confidentialité de ses applications ou de son téléphone pour limiter la personnalisation des publicités ou bloquer les trackers. Mais, plus généralement, je pense qu’être conscient de ces pratiques est la première étape. Il faut aussi s’informer, diversifier ses sources d’information afin d’éviter d’être enfermé dans une bulle algorithmique. Et surtout, tenter d’être juste assez sceptique face aux messages qui sont trop bien alignés avec nos préoccupations politiques.

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