Photo: Erik Karits/Unsplash
Dans l’hémisphère Nord, les tiques sont les parasites qui transmettent le plus de maladies, dont la maladie de Lyme. Le Québec n’est plus épargné, mais la résistance scientifique s’organise.
Matin de juillet au parc national de la Yamaska, en Montérégie. Il fait chaud et, pourtant, me voilà étouffant en pantalon, avec un chandail à manches longues et des souliers de marche bien fermés. « Rentre le bas de ton pantalon dans tes chaussettes, m’enjoint Jessica Hainault, sinon les tiques pourraient passer par là. » Les tiques sont le sujet de maîtrise de l’étudiante en sciences vétérinaires à l’Université de Montréal (UdeM). J’accompagne aujourd’hui son équipe dans ses activités de recherche sur l’adaptation de ces acariens parasites à l’environnement québécois.
« Les tiques sont en train de nous envahir ! » me dira plus tard, en visioconférence, Patrick Leighton, professeur au Département de pathologie et microbiologie à la Faculté de médecine vétérinaire de l’UdeM. Non seulement elles sont de plus en plus nombreuses, mais elles transmettent aussi un nombre croissant de maladies. Et de plus en plus souvent !
La plus préoccupante est la tique à pattes noires, parfois appelée « tique du chevreuil » (Ixodes scapularis). Elle est connue pour transmettre la maladie de Lyme, causée par la bactérie Borrelia burgdorferi. Déjà bien installée en Estrie et en Montérégie, elle occupera la majorité du Québec habité, y compris le sud de l’Abitibi-Témiscamingue et le Bas-Saint-Laurent, d’ici 2030, selon les projections de l’Institut national de santé publique du Québec.
Depuis les années 2000, le nombre de cas de maladie de Lyme monte en flèche au Québec. Ainsi, on a répertorié 2 cas en 2004, 123 en 2014 et 681 en 2024, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux. La situation est similaire aux États-Unis. Le nombre de cas rapportés y a presque triplé ces dix dernières années (89 469 en 2023). Mais ce ne serait que la pointe de l’iceberg chez nos voisins du Sud. Selon un rapport de recherche de 2021, seul un cas sur quatre y serait adéquatement rapporté. Au Québec, où la maladie est à déclaration obligatoire, on craint malgré tout qu’un nombre important de cas soient mal diagnostiqués.
Les autorités sanitaires de la province sont si préoccupées qu’en cas de piqûre de tique, il est possible depuis 2018 de se procurer une dose de doxycycline, un antibiotique efficace contre la Borrelia, sans prescription médicale, directement à la pharmacie. Une sorte de « pilule du lendemain » des activités dans la nature.
Comme si ce n’était pas assez, la tique à pattes noires propage aussi d’autres maladies, quoique plus rarement, comme l’anaplasmose (causée par une bactérie), la babésiose (par un parasite) ou l’encéphalite de Powassan (par un virus). Pour Alex Carignan, infectiologue-chercheur à l’Université de Sherbrooke, « face à la maladie de Lyme, on est en mode réactif. Avec ces autres maladies en croissance, il faut passer en mode proactif ». C’est pour cela qu’il a lancé la Chaire de recherche sur la maladie de Lyme et les infections émergentes l’année dernière. Cette chaire est une des nouvelles initiatives québécoises contre les maladies transmissibles par les tiques. Parallèlement, on intensifie les recherches sur les comportements de ces dernières sur le sol québécois… qu’on étudie en portant des vêtements longs.
Une maladie sournoise

Photo: CDC/James Gathany
Le premier signe de la maladie de Lyme est aussi le plus typique, mais il n’est pas toujours présent : une éruption cutanée en forme de cible qui s’agrandit autour du site de la piqûre. Celle-ci apparaît de quelques jours à quelques semaines après l’infection. Puis surviennent des symptômes épars rappelant ceux de la grippe. Après quelques semaines ou quelques mois sans traitement, la bactérie cause des atteintes articulaires, neurologiques et cardiaques, avec un risque de séquelles. Toutefois, si elle est traitée rapidement avec des antibiotiques, elle se guérit le plus souvent.
À bord d’Air Tique
Comment expliquer l’invasion de notre territoire ? Tout d’abord, par les changements climatiques. L’élévation de la température favorise la survie des tiques, et le raccourcissement des hivers leur procure plus de temps pour passer d’un stade de développement à l’autre et se reproduire. L’autre facteur, c’est l’augmentation de leur nombre au sud de la frontière.
Le nord-est des États-Unis est en effet l’un des grands foyers de la maladie de Lyme en Amérique du Nord. Or, « depuis 30 à 50 ans, on a fait beaucoup de reboisement après de grandes périodes de coupes forestières dans cette région. De plus, la gestion de la faune et la régulation de la chasse ont mené à une forte augmentation des populations de chevreuils [cerfs de Virginie] », relate Patrick Leighton. Résultats : plus de cerfs de Virginie sur un plus grand territoire. Comme c’est sur la peau de ces cervidés que les tiques à pattes noires se reproduisent, leur nombre a explosé dans le nord-est des États-Unis.
Cela dit, « au cours de sa vie, une tique seule ne parcourt pas plus de 3 m, dit Patrick Leighton. C’est ma statistique préférée à propos de cet acarien. Elle ne fait que monter dans la végétation pour aller s’agripper à un rongeur ou à un chevreuil qui passe et qui la transportera plus loin ». Ainsi, pour voyager rapidement sur de grandes distances, elle compte plutôt sur la voie des airs !
Au printemps, les tiques parasitent aussi des oiseaux migrateurs, qui font une pause en revenant du Sud. Elles restent accrochées dessus de 3 à 4 jours. « Sachant que ces oiseaux parcourent jusqu’à 200 km par jour, elles peuvent se retrouver de 600 à 800 km plus au nord », résume Patrick Leighton. En fin de compte, l’invasion du Québec par les tiques résulte d’un plus grand nombre de tiques qui décollent du Sud et qui réussissent à survivre toujours plus au nord grâce à un climat de plus en plus favorable.

Infographie: Danielle Sayer avec éléments de Shutterstock
L’enfer, c’est les hôtes
Et les tiques n’arrivent pas seules. Au Québec, de 20 à 25 % d’entre elles sont porteuses de la Borrelia, une bactérie qu’elles acquièrent en mordant un animal infecté, au stade de larve ou de nymphe. Ce pourcentage atteint même 50 % dans certains secteurs, notamment en Estrie. La densité en tiques des lieux fréquentés par les adeptes de plein air est donc un important facteur de risque pour la maladie de Lyme. Qu’est-ce qui influe sur cette densité ? C’est une des questions auxquelles tente de répondre Parcs en santé, un projet lancé en 2024 et dirigé par l’épidémiologiste Cécile Aenishaenslin, professeure à la Faculté de médecine vétérinaire de l’UdeM et directrice principale de maîtrise de Jessica Hainault, au sein d’un partenariat regroupant, entre autres, des municipalités et la Société des établissements de plein air au Québec.
Ce projet porte sur six parcs localisés sur l’île de Montréal, en Montérégie et en Estrie. Tous souffrent au minimum de deux problèmes liés à la présence de cerfs de Virginie : une surabondance de ces cervidés et la présence de tiques. Une situation vécue, par exemple, au parc Michel-Chartrand à Longueuil, au sud de Montréal, qui a fait les manchettes en raison de sa surpopulation de cerfs de Virginie et de l’abattage qui s’en est suivi.
Peut-on réduire la densité de tiques en réduisant celle des cerfs de Virginie ? La chercheuse et ses collègues se serviront de l’abattage partiel des cerfs dans le parc longueuillois, et dans d’autres parcs, ainsi que de zones excluant les cervidés grâce à des grillages, pour déterminer si c’est le cas. Une des appréhensions de Cécile Aenishaenslin serait que les tiques apprennent « à se reproduire aussi facilement sur un autre hôte, comme un rongeur ».
Autre moyen envisagé pour réduire le nombre de tiques : le beurre d’arachide enrichi à l’acaricide ! Quand un hôte des tiques, comme la souris à pattes blanches, en mange, son sang devient toxique pour les acariens qui le piquent. Lors de ses recherches au doctorat sous la direction de Patrick Leighton, le médecin vétérinaire Jérôme Pelletier a déposé des boîtes contenant cette nourriture dans une région infestée de tiques, près de Bromont, en Estrie. Le nombre de ces parasites a-t-il diminué ? D’après les résultats publiés en 2024 dans le Journal of Medical Entomology, « ça fonctionne, mais l’effet n’est pas si grand, note Patrick Leighton. Il faudra combiner plusieurs types d’interventions pour voir un effet significatif ». Et pour ça, il faudra mieux connaître le comportement des tiques au Québec.
Des Parcs en santé pour tout le monde
Le projet Parcs en santé comprendra bientôt une composante importante de science citoyenne. « Le public pourra participer à des ateliers et aux discussions sur les méthodes et l’interprétation des données avec les scientifiques, explique Cécile Aenishaenslin. On fera aussi de l’éducation sur les liens entre la biodiversité, les cerfs, les tiques, les animaux domestiques et la santé humaine. Mon collègue Martin Leclerc, de l’Université du Québec à Chicoutimi, a posé des colliers GPS à des cerfs, ainsi qu’une étiquette à l’oreille. Une couleur pour chaque parc. L’objectif, c’est de voir le rayon de déplacement des cerfs, possiblement d’un parc à un autre. Nous compterons sur le public pour nous envoyer des photos de cerfs avec leur étiquette colorée. » Pour en savoir plus : parcsensante.com.
- Jessica Hainault et Marilou Guité effectuent un relevé de la végétation. Photo: Donald Robitaille
- Jessica Hainault en train de « passer la flanelle ». Photo: Donald Robitaille
Bienvenue chez les tiques
Voilà qui nous ramène au parc de la Yamaska, un de ceux suivis par Parcs en santé. Nous venons d’arriver à la parcelle de forêt surveillée par Jessica Hainault, qui souhaite déterminer les conditions environnementales propices aux tiques. Première étape, changer la carte photo et les piles de la caméra accrochée à un arbre. Elle sert à détecter la présence des cerfs de Virginie. Au sol, une sonde mesure l’humidité et la température. Les tiques aiment l’humidité et la chaleur, mais pas se retrouver en plein soleil. Puis, pour évaluer la densité des parasites, on « passe la flanelle ». Cela consiste à parcourir la parcelle étudiée en tirant un grand morceau de tissu blanc d’un mètre carré qui traîne au sol. Les tiques sont perchées sur la végétation et « agrippent tout ce qui passe », dit Jessica Hainault, aidée dans cette tâche par deux autres étudiantes.
On ne repère ce jour-là sur le drap blanc qu’une nymphe à peine plus grosse que le point à la fin de cette phrase. Maigre récolte. Jessica Hainault enferme l’acarien dans un tube d’alcool à des fins d’analyses. Puis, avec une collègue, elle s’attelle à la dernière tâche au programme aujourd’hui : faire l’inventaire des plantes de la parcelle pour établir un possible lien entre la végétation et la présence de tiques. Pour cela, les chercheuses déroulent un ruban à mesurer à partir d’un piquet et commencent à identifier chaque plante le long du ruban. Ensuite, Jessica Hainault déplace le ruban tendu comme une aiguille de montre, tout en laissant le piquet en place, et le duo effectue un autre relevé le long du ruban. Et ainsi de suite, en déplaçant le ruban dans le même sens, jusqu’à ce qu’elles aient fait un tour complet. Terminé pour aujourd’hui. Tout le monde a hâte d’enlever ses vêtements trop chauds !
De la forêt au laboratoire
À l’Université de Sherbrooke, les scientifiques de la nouvelle Chaire de recherche sur la maladie de Lyme et les infections émergentes suivent des gens qui ont été piqués par une tique. Le but : améliorer les connaissances sur la maladie de Lyme, mais aussi détecter des pathogènes plus rares ou nouveaux, transmis par les tiques. « Notre projet pilote portait sur 20 patients, qui nous ont apporté la tique à pattes noires qui les a piqués, décrit Véronique Noël, coordonnatrice de la Chaire. On a effectué un prélèvement sanguin à leur première visite, puis à 14 jours, 30 jours et à trois mois. » Ces échantillons sont précieusement conservés pour de futures analyses. En parallèle, on maintient une base de données avec les profils démographiques et les dossiers médicaux des sujets.
« Dans cette cohorte, deux patients ont souffert d’une insuffisance rénale aiguë, mais temporaire, à un mois post-piqûre alors qu’ils présentaient peu de symptômes. C’est une coïncidence intrigante », raconte Alex Carignan, le directeur de la Chaire. S’agirait-il d’un symptôme rare ou négligé de la maladie de Lyme ou d’une autre maladie transmise par les tiques, connue au Québec ou non ? « On sait que certains virus associés à des tiques peuvent causer des insuffisances rénales, note le médecin. On attend présentement des résultats d’analyse. »
La base de données définitive comptera bien sûr plus de dossiers, y compris ceux de personnes piquées par d’autres tiques que celles à pattes noires – il existe pour l’instant 12 espèces au Québec. Cela augmentera les probabilités de trouver d’autres « coïncidences intrigantes ». Dans le cas de la maladie de Lyme, elle pourrait aussi servir à évaluer, dans notre contexte québécois, l’efficacité des vaccins à venir chez des personnes qui ont été piquées. Ou encore à revoir le traitement préventif standard à la doxycycline juste après une piqûre, qui date un peu, selon le Dr Carignan.

Le médecin-chercheur déplore aussi que les analyses faites sur les tiques prélevées sur les personnes piquées soient trop rarement portées aux dossiers médicaux… quand elles sont faites. Le diagnostic se fonde en effet sur l’examen des patients et patientes et leur risque d’exposition. Les gens qui consultent pour des symptômes ignorent souvent qu’ils ont été piqués par une tique ou ne l’ont pas conservée. Mais, pour la recherche, il est important d’établir les liens entre les maladies ou les symptômes et les pathogènes présents dans une tique, d’autant qu’elle peut en injecter plusieurs en même temps.
Pour l’instant, les tests d’identification des microorganismes présents dans les tiques sont effectués au Laboratoire national de microbiologie, à Winnipeg. L’équipe du Dr Carignan tente de mettre au point d’autres tests pour détecter elle-même plus de pathogènes plus efficacement.
L’autre souci à propos de la prise en charge des personnes piquées, c’est le manque d’expérience du personnel médical dans les régions où les cas sont encore rares. « Les patients reçoivent les soins appropriés de plus en plus rapidement au Québec, constate Alex Carignan, mais il reste du travail de sensibilisation à faire auprès des professionnels de la santé. Pour ça, nous avons lancé une étude pour évaluer les connaissances des médecins, des pharmaciens et des infirmières praticiennes spécialisées. » À l’UdeM, Patrick Leighton et Cécile Aenishaenslin ne s’opposeront certainement pas à cette initiative. Les deux sont catégoriques : les tiques continuent d’arriver et elles sont là pour de bon.

Illustration: Shutterstock
Quelques trucs de prévention
Faut-il désormais randonner tout le temps en pantalon et en chandail à manches longues ? Oui si on travaille à l’extérieur, par exemple, et si on passe beaucoup de temps au contact de la végétation. « Mais si je reste au milieu du sentier, je ne vais pas adopter le même niveau de protection », dit Cécile Aenishaenslin, épidémiologiste à l’Université de Montréal. Le DEET de 10 à 30 % (selon l’âge) et l’icaridine 20 % sont deux produits chasse-tiques – et chasse-moustiques – recommandés par Santé Canada. Pour la chercheuse, le plus important reste toutefois l’inspection de la peau au retour de la randonnée.
Mais pas de panique si on trouve une tique enfoncée dans notre peau ! Une fois qu’elle a piqué, une tique a besoin d’environ 24 h avant d’être prête à s’abreuver et à transmettre les pathogènes. Pour la retirer, il n’y a qu’une méthode recommandée. Avec des pinces effilées, pincer la tique par la tête le plus près possible de la peau, et la retirer d’un mouvement lent et continu. Pour en savoir plus en cas de piqûre, voir une vidéo et défaire quelques mythes, consulter les sites de Santé Canada et ticktool.etick.ca.

