Un réservoir souterrain le long de l’aqueduc d’Hadrien. Photo: heatheronhertravels.com
À Athènes, un aqueduc romain réhabilité approvisionnera la ville en eau pour lutter contre le gaspillage d’eau potable, tout en reconnectant la population à son histoire.
Dans le quartier de Chalandri, dans le nord d’Athènes, l’aqueduc d’Hadrien se fait discret. Sur un modeste chantier de construction d’une nouvelle place publique, un simple couvercle donne accès à un puits menant à la canalisation construite il y a près de 2000 ans.
« Sous nos pieds se trouve un réservoir de décantation de l’aqueduc, explique Christos Giovanopoulos, gestionnaire de projet pour la réhabilitation de cette infrastructure millénaire. Le réservoir permettait aux éléments lourds de sédimenter et à l’eau propre de continuer sa course. »
L’aqueduc d’Hadrien capte l’eau de nappes phréatiques des environs et l’achemine par des canalisations souterraines jusqu’au centre-ville, en traversant huit municipalités. Long de 24 km et accessible par environ 300 puits, il a servi à transporter de l’eau jusqu’à la fin des années 1920 avant d’être remplacé par un réseau moderne. Bien que plusieurs sections aient été endommagées, l’aqueduc est encore fonctionnel, mais son eau était jusqu’à récemment rejetée à la mer. Une véritable perte pour la capitale grecque, qui manque régulièrement d’eau et cruellement d’espaces verts.
Avec moins de 10 % de son territoire couvert par des arbres, Athènes figure parmi les villes les moins végétalisées d’Europe. Elle est aussi l’une des plus chaudes. En été, le mercure dépasse parfois les 40 °C pendant plusieurs jours. L’automne dernier, une sécheresse prolongée a fait émerger un village englouti au fond du lac Mórnos, principal réservoir d’eau potable situé à 200 km de la ville.
Un réseau parallèle
La restauration de l’aqueduc d’Hadrien est donc bienvenue. Sur le chantier, Christos Giovanopoulos indique un autre puits situé à quelques mètres du réservoir antique. « On a construit un nouveau réservoir adjacent à l’ancien pour recueillir l’eau de l’aqueduc », explique-t-il. De ce réservoir, un nouveau réseau de 4 km de canalisations modernes acheminera l’eau dès le mois de juin vers des écoles, des espaces publics, des bornes-fontaines et des centaines de foyers dans ce quartier de 74 000 habitants. Le but : fournir de l’eau non potable pour les usages extérieurs, comme l’arrosage ou le nettoyage, et ainsi contribuer à préserver l’eau potable.
Face à l’enthousiasme citoyen, une distribution par camions, qui iront remplir des réservoirs privés, sera aussi mise en place pour desservir un plus grand territoire.
Selon la compagnie d’approvisionnement en eau et d’assainissement d’Athènes (EYDAP), ce système pourrait permettre d’économiser près de 100 000 m3 d’eau potable par an, voire un million de mètres cubes si d’autres municipalités suivent l’exemple.
Mais la restauration de l’aqueduc d’Hadrien va bien au-delà de l’économie d’eau. Le chantier s’inscrit dans l’ambitieux projet Cultural H.ID.RA.N.T. (Cultural Hidden IDentities ReAppear through Networks of WaTer), qui vise à renforcer le patrimoine culturel et la participation citoyenne grâce à l’amélioration d’un réseau d’infrastructures bleu-vert connectées à l’aqueduc romain. Lancée en 2020, l’initiative a bénéficié d’un soutien de 3 millions d’euros de la part du Fonds européen de développement régional. Elle réunit la Municipalité de Chalandri, 2 groupes citoyens, 13 écoles et 8 partenaires spécialisés, dont un institut de recherche et un institut de développement régional, une société d’architecture et d’urbanisme et des organismes culturels.

Stefania Gyftopoulou au sentier du ruisseau Rematia. Photo: Miriane Demers-Lemay
Un quartier vert et connecté
Le projet Cultural H.ID.RA.N.T. a déjà permis de créer et d’irriguer 8500 m2 de nouveaux espaces verts et publics connectés à l’aqueduc et à ses ramifications, en concertation avec la communauté. À travers un grillage, Stefania Gyftopoulou désigne une cour d’école qui vient d’être réaménagée avec le concours des élèves, qui ont utilisé des matériaux perméables et planté de la végétation. « Nous voulions développer et expérimenter un modèle urbain durable centré sur le bien-être et la participation des citoyens », dit cette urbaniste et cogestionnaire du projet Cultural H.ID.RA.N.T., qu’elle pilote pour la Municipalité avec Christos Giovanopoulos.
Un peu plus loin, là où se trouvait un ancien stationnement commercial illégal, on a aménagé un accès au ruisseau Rematia, qui coule à travers le quartier de Chalandri. Il y a une dizaine d’années, les berges du ruisseau ont été restaurées par la Municipalité, après des décennies de lutte pour sa préservation par une association locale. Cultural H.ID.RA.N.T. porte le projet plus loin : Stefania Gyftopoulou rêve que les gens du quartier puissent se rendre à pied au centre-ville, en suivant le sentier longeant le ruisseau, véritable veine de fraîcheur au cœur d’une ville bétonnée.
« L’une des missions du projet était aussi de ramener à la surface l’héritage de l’aqueduc d’Hadrien, en allant au-delà de simples panneaux informatifs », explique de son côté Ioulia Skounaki, responsable de la gestion du patrimoine archéologique pour Cultural H.ID.RA.N.T. et rattachée à l’Institut méditerranéen pour la nature et l’anthropos (MedINA).
Mais comment valoriser un ouvrage invisible ? « Nous avons créé un outil collectif pour que les gens continuent à réfléchir à l’histoire locale et à leur patrimoine », explique l’archéologue. Des témoignages ont été recueillis auprès de la population du quartier, des écoles ou des spécialistes locaux, d’anciennes photos ont été récupérées, et le tout a été intégré à une plateforme d’archives numériques.
« En Grèce, le patrimoine archéologique est une affaire étatique. Nous n’avons aucun modèle de gestion collective ou participative, observe Ioulia Skounaki. Avec ce projet, nous avons montré qu’il est possible de gérer ces monuments de façon plus ouverte et inclusive, sans compromettre leur conservation. »
Pour ancrer le projet dans la vie locale, de nombreuses activités ont été organisées, comme un festival de l’eau incluant des promenades environnementales et historiques suivant le tracé de l’aqueduc. Depuis son lancement, l’initiative a permis à Chalandri de recevoir de nombreuses distinctions à l’échelle mondiale. D’autres municipalités traversées par l’aqueduc montrent à présent de l’intérêt pour reproduire la formule. Aujourd’hui, Athènes partage même son expertise en régénération bleu-vert avec cinq autres villes européennes. Près de deux millénaires après sa construction, l’aqueduc d’Hadrien irrigue de nouvelles manières de penser l’urbanisme durable.