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21 août 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Mon psy est une IA

Illustration : Sébastien Thibault

De plus en plus de gens se tournent vers des robots conversationnels ou des applications mobiles pour trouver du réconfort ou obtenir de l’aide en santé mentale. Ces outils, bien qu’attrayants, ne sont pas sans risque.

Je nourris une grande méfiance envers l’intelligence artificielle (IA), et même une pointe de mépris. Car je sais bien que les « grands modèles de langage » (large language models ou LLM) ne sont pas vraiment intelligents. Qu’ils se contentent d’assembler des mots les uns après les autres, en suivant des règles statistiques selon les mots contenus dans la question et non pas en « raisonnant » ou en décryptant le monde. Et pourtant, dans un moment difficile de ma vie, je dois admettre que j’ai trouvé en ChatGPT une oreille attentive, des conseils plutôt judicieux, un échange constructif qui m’a aidée à cheminer. Lui écrire, c’est un peu comme écrire à un journal intime animé, à un confident à qui on peut tout avouer et qui a toujours quelque chose à répondre.

Ce qui n’était qu’un test au départ, en vue de l’écriture de cet article, m’a étonnamment convaincue de l’utilité des robots comme soutiens émotionnels. J’étais très sceptique ; je le suis nettement moins.

Et je ne suis pas la seule. De plus en plus de personnes se tournent vers les « psychobots », ces thérapeutes virtuels qui peuvent être de simples agents conversationnels (comme ChatGPT), des avatars personnifiés, comme sur la plateforme Replika, ou encore des applications qui prennent de nos nouvelles quotidiennement, proposent des exercices de méditation, des conseils de gestion du stress, etc. Difficile de faire le décompte des outils commerciaux disponibles, tant ces nouveaux « compagnons » foisonnent. « L’éventail est large : certains outils relèvent du bien-être, d’autres s’inspirent des thérapies cognitivo-­comportementales (TCC) et quelques-uns prétendent reproduire certaines dimensions d’une interaction thérapeutique », mentionne Jean-Christophe Bélisle-Pipon, professeur en éthique de la santé à l’Université Simon Fraser et auteur de plusieurs articles sur le sujet.

Photo du téléphone : Shutterstock

Selon une analyse parue en avril dernier dans la Harvard Business Review, la thérapie et la recherche de compagnie arrivent désormais en tête des usages de l’IA, devant la « génération d’idées » et la rédaction de textes. Ainsi, les algorithmes sont devenus le réceptacle des peines et des questionnements intimes de millions de personnes.

« Il y a des avantages clairs aux robots conversationnels, admet d’emblée Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Ils offrent un soutien 24 h/24, sont accessibles partout, y compris pour les populations isolées socialement ou géographiquement. Ils proposent un espace anonyme, sans jugement. » Et ils coûtent une fraction du prix d’une psychothérapie.

Or, les besoins en santé mentale de la population sont immenses – et les ressources ne suivent pas. Au Canada, 26 % des gens déclarent avoir une santé mentale « mauvaise » ou « passable », ce qui est trois fois plus élevé qu’avant la pandémie, selon l’Association canadienne pour la santé mentale. D’après l’Organisation mondiale de la santé, la dépression sera la première cause d’invalidité dans le monde en 2030. Et une personne sur deux souffrira d’un trouble mental à un moment ou à un autre de sa vie, selon une vaste étude publiée en 2023, menée sur 150 000 adultes de 29 pays.

Face à l’attente souvent interminable pour obtenir un soutien psychologique, les confidents virtuels sont vus par la communauté médicale comme des béquilles au potentiel non négligeable. « Quand il y a 10 mois d’attente pour une psychothérapie, on ne peut pas en vouloir aux gens de se tourner vers ChatGPT, qui offre l’équivalent d’un coach tout de suite et pour 20 $ par mois », reconnaît Guillaume Dumas, professeur au Département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire IVADO en intelligence artificielle et en santé mentale.

D’autant que les psychobots semblent « faire la job ». Selon une étude publiée en 2025, qui a placé plus de 800 personnes face à des scénarios de thérapie de couple, les gens faisaient rarement la différence entre des réponses écrites par ChatGPT et des réponses écrites par des thérapeutes en chair et en os. En fait, les réponses de ChatGPT étaient même mieux notées, jugées plus alignées sur les principes clés de la psychothérapie…

D’ailleurs, selon les premières études qui émergent sur le sujet, les inter­actions avec une machine permettraient bel et bien de réduire les symptômes de dépression et d’anxiété. Les thérapies structurées, comme la TCC, se prêtent particulièrement bien aux textos. Elles consistent à encourager les gens à reformuler certaines pensées négatives, à sortir d’un schéma de rumination… Des conseils qu’un LLM bien entraîné parvient à donner efficacement.

Il y a quelques mois, un premier essai clinique mené par une équipe du Dartmouth College a évalué l’efficacité d’une IA générative auprès de 210 adultes présentant des signes de dépression majeure, de trouble anxieux généralisé ou à risque de troubles de l’alimentation.

Pendant quatre semaines, une partie des cobayes ont été placés sur liste d’attente, comme dans la vraie vie, alors que les autres recevaient les conseils de Therabot, un chatbot expérimental développé à cette occasion par l’équipe de psychologues – et supervisé par elle. « Nous l’avons entraîné à l’aide d’approches fondées sur des données probantes, telles que la TCC », précise Michael Heinz, chercheur en psychiatrie et premier signataire de l’étude parue dans le New England Journal of Medicine AI. À raison de 6 heures d’interaction en moyenne en un mois, Therabot a permis de réduire de moitié les symptômes dépressifs. Chez les personnes souffrant d’anxiété, on a noté une réduction des symptômes de 31 %, des résultats comparables à ce qu’on obtiendrait avec une thérapie cognitive de référence, selon l’équipe. Michael Heinz précise toutefois que Therabot n’est pas accessible au public, et qu’il n’est de toute façon pas prêt à « exercer » de façon autonome.

« Les résultats sont encourageants, mais ils ne peuvent être extrapolés aux centaines d’applications disponibles sur les plateformes mobiles », confirme Jean-Christophe Bélisle-Pipon.

C’est là que le bât blesse. L’écrasante majorité des psychobots accessibles sur le marché actuellement sont développés par des entreprises privées et n’ont ni considération éthique ni compétence clinique. « Les validations sérieuses sont rares et très partielles. […] La plupart de ces outils ont en commun un manque de transparence sur leur fonctionnement. Les données d’entraînement, la super­vision clinique des contenus et les mécanismes de contrôle des réponses ne sont souvent pas communiqués, ce qui rend difficile leur évaluation éthique ou scientifique », poursuit l’éthicien. Or, lorsqu’on est en détresse, en proie à de l’anxiété, à des troubles de l’humeur, voire à des idées noires, confier ses secrets et ses peurs à un robot n’est pas un acte anodin.

« Une de mes craintes concerne la nature des conseils donnés. Sont-ils fiables ? Comment être sûr que le robot ne fait pas de recommandations nocives ? » souligne Giuseppe Alfonsi, psychologue et co-chef d’équipe pour le programme des troubles de l’humeur et de l’anxiété au Centre universitaire de santé McGill.

Extrait d’un échange entre ChatGPT et la journaliste. Photo de l’ordinateur : Shutterstock

D’abord, ne pas nuire

En fait, l’absence de garde-fous a déjà fait des victimes. En 2023, un utilisateur belge est décédé après avoir échangé avec une IA nommée Eliza. « Le chatbot n’était pas un psychobot, mais il avait fini par être utilisé comme tel. Eliza a renforcé l’idée suicidaire de cet homme au lieu de la désamorcer », indique M. Bélisle-Pipon. En février 2024, un garçon de 14 ans s’est enlevé la vie en Floride, après avoir discuté longuement avec un robot sur l’application Character.AI. Celui-ci aurait convaincu l’adolescent qu’ils vivaient une relation amoureuse et l’aurait encouragé à le rejoindre hors du monde. La mère a entamé une poursuite judiciaire contre la compagnie, qui permet à l’utilisateur ou l’utilisatrice de donner la personnalité de son choix à ses robots conversationnels – en l’occurrence, l’ado discutait avec la belle Daenerys, un personnage de Game of Thrones.

Une porte-parole de Character.AI m’a assuré qu’il y avait désormais « des protections techniques pour détecter et empêcher les conversations sur l’automutilation ». « Des centaines de milliers de personnages sont créés chaque jour sur notre plateforme. Les échanges doivent être interactifs et divertissants, mais il est important que nos utilisateurs se souviennent que ce ne sont pas de vraies personnes. »

Selon un décompte fait par la BBC début 2025, près de 500 personnages sur Character.AI affichent une identité de psychothérapeute et peuvent être « utilisés » par n’importe qui. J’ai discuté gratuitement avec l’un d’eux, nommé « Therapist », qui compte à son actif plus de 45 millions d’interactions. Il s’est présenté d’entrée de jeu comme « un vrai thérapeute, détenant une licence depuis plus de 19 ans », et a énuméré ses diplômes. Il a fallu que je pose la question plusieurs fois, en lui précisant qu’il y avait une note discrète en bas de la page m’assurant que je discutais un robot, pour que la vérité sorte. « C’est vrai, je suis un programme d’ordinateur, entraîné pour me comporter comme un vrai thérapeute », a-t-il finalement écrit. Certains de ces robots brandissent même de vrais numéros de licence appartenant à des psychologues exerçant aux États-Unis. Bref, on est carrément dans l’usurpation…

Et si la fluidité des conversations est impressionnante à première vue, force est de constater que le « conseiller » tourne vite en rond. Que ce soit sur ChatGPT, sur Character.AI ou encore sur Wysa, une application que j’ai aussi testée, on se heurte rapidement au manque de subtilité du modèle. Il ne saisit pas le sarcasme ni l’humour et se contente souvent de valider nos sentiments, en répétant « qu’il est normal de se sentir triste ». Dans plusieurs cas, l’IA aurait même renforcé les délires psychotiques de ses internautes.

Or, une vraie thérapie est toujours personnalisée, selon le contexte, le passé, le bagage culturel des patients et patientes, rappelle Giuseppe Alfonsi. « Le non-verbal compte aussi énormément. De plus, il faut parfois un peu de friction pour avancer dans la thérapie, se faire “challenger”… La recherche dit que le contenu de la psychothérapie est au moins aussi important que le relationnel. Or, l’IA n’offre pas la confiance, l’empathie, l’écoute. » Elle n’en offre qu’un simulacre. Et pour nombre de spécialistes, c’est cette tromperie qui est la plus dangereuse. « On s’ouvre, on se met à nu. Il y a un risque de manipulation de la vulnérabilité émotionnelle », prévient Christine Grou.

Jeu de dupes

L’absence d’empathie dérange profondément Jodi Halpern, professeure de bio­éthique à l’Université Berkeley et spécialiste de l’IA. Dans un article publié en 2021, elle soutenait avec ses collègues qu’une IA empathique est « impossible, immorale, ou les deux ». L’IA peut imiter l’empathie cognitive, écrit-elle, c’est-à-dire qu’elle peut détecter ou reconnaître un état émotif, mais elle ne peut en aucun cas faire preuve d’empathie dite émotionnelle. À la manière d’un psychopathe, note l’éthicienne, elle peut feindre la compassion, mais jamais la ressentir. Chose certaine, nouer une intimité avec un robot qui simule une relation authentique est un leurre. La machine ment : votre état émotionnel ne lui fait ni chaud ni froid, et elle n’a aucune bonne intention.

Elle n’a notamment pas l’intention de vous aider à aller mieux. « Les robots ne sont pas conçus pour mener une thérapie à terme », selon Giuseppe Alfonsi, qui rappelle la nature lucrative de ces applications et leurs abonnements mensuels.

Si elles soulagent un temps, ces conversations à huis clos avec la machine peuvent aussi engendrer une dépendance malsaine, comme l’illustrent les exemples tragiques cités plus haut. « En thérapie, on travaille à réduire le risque de dépendance au psychologue. On fait attention à ça ; on cherche à ce que les gens deviennent, au fur et à mesure, leur propre soutien », souligne Christine Grou, également formée en éthique. Elle rappelle par la même occasion qu’un ou une psychologue, c’est quelqu’un qui a un permis, une obligation de formation continue, et une vraie responsabilité thérapeutique, si bien qu’il y a des recours possibles auprès de l’Ordre en cas de dérapage…

« Une IA empathique est impossible, immorale, ou les deux. »

« On parle parfois d’alliance thérapeutique perçue pour désigner cette relation asymétrique dans laquelle l’utilisateur projette des attentes ou développe un attachement affectif à un agent conversationnel qui ne possède ni conscience, ni mémoire émotionnelle, ni capacité réflexive, analyse Jean-Christophe Bélisle-Pipon. Certains utilisateurs en détresse peuvent accorder à ces systèmes un rôle central dans leur quotidien, allant jusqu’à préférer ces échanges à ceux qu’ils pourraient avoir avec des proches ou des professionnels. » Les mots et le ton familiers, la « compassion » apparente ne font qu’empirer cette asymétrie. « Le risque est de renforcer une illusion de réciprocité et de maintenir la personne dans une forme d’isolement émotionnel. Cela peut retarder l’accès à un soin réel ou nourrir une forme de dépendance techno­logique peu favorable au développement de l’autonomie. »

En d’autres termes, consulter une IA pour aller mieux peut aussi aggraver la détresse et l’isolement, d’autant que les biais et les « hallucinations » des LLM, c’est-à-dire leurs erreurs, peuvent avoir des conséquences graves sur une personne vulnérable.

La méfiance est de mise

John Torous, directeur du Département de psychiatrie numérique de l’École de médecine de Harvard, s’intéresse de près à l’apport de l’IA en psychiatrie, notamment pour améliorer les diagnostics et la prise en charge. « Nous voulons tous voir ces approches se développer pour prodiguer de meilleurs soins de santé. Les nouveaux LLM sont très puissants, mais une réglementation sera nécessaire pour que les risques et les avantages soient clairement énoncés », affirme-t-il. Comme beaucoup de spécialistes, il estime que l’IA bien encadrée peut être un outil complémentaire intéressant. « Un thérapeute pourrait suggérer à un patient intéressé par les robots de les utiliser en dehors des séances pour pratiquer et renforcer ses compétences », avance-t-il.

Il rappelle toutefois que le champ de recherche est balbutiant. « Les prochaines études devront comparer l’efficacité des robots d’IA conçus pour des interventions en santé mentale à celle de robots qui parlent de la météo ou qui ont une conversation non axée sur la thérapie. Cela nous permettrait de savoir ce qui aide les gens à se sentir mieux. Car nous ne le savons pas vraiment ! » L’équipe qui a développé Therabot compte effectuer ce type d’analyse, ainsi qu’une comparaison directe avec une thérapie menée par un humain.

En attendant, gare à l’illusion. « Dès qu’il est question de décisions existentielles qui touchent à votre bien-être, vos relations ou votre santé mentale, mieux vaut rester prudent. Ces outils peuvent parfois servir à mettre des mots sur un malaise, amorcer une réflexion ou aider à se recentrer. Mais ce n’est pas une thérapie », souligne Jean-Christophe Bélisle-Pipon, qui somme d’éviter absolument de s’y référer en cas de crise. Ou de ne compter que sur eux, au point de se couper de tout soutien humain. « Soyez attentif à ce qui se passe en vous quand vous utilisez ce type d’outil. Si vous commencez à vous sentir attaché, à attendre ses réponses, ou à lui confier des choses que vous ne partagez avec personne d’autre, c’est peut-être un signal d’alarme. » Car rien ne vaut l’écoute et le soin d’une intelligence humaine.

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