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Ils envahissent les océans, les sols, l’air… et s’infiltrent jusque dans notre organisme. Les microplastiques sont partout. Cette exposition se révèle toujours plus étendue qu’on ne le pensait. Pose-t-elle des risques pour notre santé ?
En fouillant dans une vieille boîte, je suis tombée sur un vestige du passé : une lampe de poche à l’effigie de l’émission de télévision jeunesse Le Club des 100 watts, datant du début des années 1990. Elle paraissait presque neuve. Rien d’étonnant, car le plastique a longtemps été loué pour sa durabilité. Pourtant, on sait depuis une vingtaine d’années que tous les plastiques se dégradent plus ou moins vite, y compris les plus résistants.
Fabriqués presque entièrement à partir d’hydrocarbures issus du pétrole, les plastiques se fragmentent en microplastiques, des particules de moins de cinq millimètres, sous l’effet des rayons ultraviolets, du frottement ou de l’action de certains micro-organismes. Les microplastiques se dégradent à leur tour en nanoplastiques. Ces derniers, invisibles à l’œil nu et difficiles à détecter, mesurent moins d’un micromètre, soit un millième de millimètre.
Si ma lampe de poche semble avoir traversé près de trente ans sans pâlir, à l’abri dans sa boîte, c’est loin d’être le cas des plus de 8 milliards de tonnes de plastique fabriquées au total depuis 1950, et dont les trois quarts sont aujourd’hui des déchets.
L’ère du plastique
Transportés par la pluie, le vent et les cours d’eau, les microplastiques et les nanoplastiques (MNP) s’immiscent partout. Peu importe où les scientifiques regardent, des plus profonds abysses aux plus hauts sommets, ils en trouvent. Aujourd’hui les recherches s’intensifient pour comprendre les effets de ces particules sur l’environnement et la santé.
« Une fois dans l’atmosphère, les MNP voyagent avec les masses d’air ; dans l’eau, ils suivent les courants, le tout potentiellement sur de longues distances, explique Parisa Ariya, professeure au Département des sciences atmosphériques et océaniques et de chimie de l’Université McGill. Une contamination locale peut donc rapidement devenir régionale, voire planétaire. »
Chaque jour, de nouvelles études dévoilent davantage l’ampleur de cette pollution. Et ce qu’on voit n’est que la pointe de l’iceberg. Un exemple saisissant se trouve en plein cœur du Pacifique Nord. Les courants marins y forment un gigantesque vortex de déchets, parfois surnommé le « continent de plastique ». On estime que 94 % des morceaux qui s’y trouvent sont en fait constitués de MNP dispersés dans l’eau, qui échappent au regard.
Idem le long des côtes. À Hawaï, des scientifiques ont récemment échantillonné trois plages et montré que 91 % des particules de plastique se trouvent en fait enfouies jusqu’à un mètre de profondeur, et non pas en surface du sable. Selon l’étude publiée à la mi-2025 dans Marine Pollution Bulletin, l’ampleur de la pollution plastique aurait été fortement sous-estimée…
Plus près de chez nous, une équipe canadienne a démontré que des microplastiques ont contaminé trois bassins versants en Ontario. Ces microplastiques proviennent en grande partie de l’atmosphère ; ils se déposent dans l’eau et infiltrent les sols. L’étude, publiée dans Environmental Science & Technology, révèle que ces particules pourraient stagner longtemps dans les lacs, soit entre 3 et 12 ans, avant de poursuivre leur route.
Les champs ne sont pas épargnés. Une étude a récemment estimé que les sols agricoles du Royaume-Uni, et fort probablement ceux d’autres pays, sont considérablement plus contaminés que les océans. Certains spécialistes s’inquiètent déjà des conséquences des microplastiques sur le processus de photosynthèse chez les plantes, qui altéreraient du même coup la productivité des cultures comme le riz et le blé à l’échelle mondiale.
Grignoter le plastique
Les scientifiques ne sont pas en panne d’idées devant le problème de la pollution par le plastique. À l’Université de la Colombie-Britannique, un groupe de chercheuses s’est demandé si les insectes pouvaient devenir des alliés. Elles ont nourri des vers de farine avec un « appétissant » mélange de masques jetables broyés (riches en plastique) et de son de blé. Après 30 jours, ces petits éboueurs avaient digéré la moitié des microplastiques sans que cela nuise à leur croissance. Des champignons marins peuvent aussi digérer le plastique, ainsi que certaines bactéries : autant d’organismes qui intéressent la recherche.
Dans l’assiette
Ces polluants omniprésents contaminent inévitablement les populations humaines et animales. Selon une revue de la littérature parue en 2024 dans Science – qui a compilé 7000 études ! –, des microplastiques ont été détectés chez des spécimens de plus de 1300 espèces animales marines et terrestres, allant des petits invertébrés jusqu’aux grands prédateurs.
Les humains n’y échappent pas. Les microplastiques qui contaminent l’air, les sols et l’eau s’accumulent dans les plantes que nous consommons. Ils « nourrissent » aussi les herbivores… que nous ingérons ensuite.
Et ce n’est pas fini, car nos aliments sont souvent en contact avec du plastique : lors de la transformation, du transport et de la cuisson (emballages, contenants, ustensiles…). Une étude a estimé qu’une personne ingère en moyenne entre 39 000 et 52 000 particules de microplastique par an. Il n’est donc guère surprenant d’en avoir détecté dans les excréments, le placenta, le sang, les poumons, le lait maternel, et même le cerveau…
« Les plastiques sont littéralement partout. On en mange, on en boit, on en respire. Il est impossible d’y échapper », souligne Valérie Ouellet, coautrice d’une revue de littérature réalisée lorsqu’elle était affiliée à l’Université de Birmingham, au Royaume-Uni, et au Northeast Fisheries Science Center, aux États-Unis. Publié en 2024 dans Cell Reports Medicine, cet article dresse un état des connaissances et avance que les MNP absorbés par l’organisme pourraient être associés à une hausse du risque de cancer, de diabète, de maladies cardiovasculaires et pulmonaires chroniques. « Dans l’organisme, ces particules provoquent une réponse inflammatoire comparable à celle d’une infection », explique la chercheuse.
À cela s’ajoute le fait que les plastiques contiennent jusqu’à 10 000 additifs différents. Ces additifs leur donnent des propriétés particulières : souplesse, résistance, couleur, durabilité… Mais certains sont des cancérigènes ou des perturbateurs endocriniens connus. Relâchés eux aussi lors de la dégradation du plastique dans l’environnement, ils contribuent au cocktail de polluants et à la diversité de mécanismes d’action…
Cependant, un défi de taille freine la recherche : il est quasiment impossible de réaliser des comparaisons avec des groupes témoins. « Habituellement, dans une étude médicale, on compare les résultats entre individus exposés et d’autres qui ne le sont pas. Mais aujourd’hui, toute la population est plus ou moins contaminée. Cela devient difficile d’isoler les effets directs des MNP », explique Valérie Ouellet. C’est pourquoi de nombreuses études sont menées sur des cultures cellulaires ou des animaux de laboratoire. Plusieurs études in vitro ont ainsi montré que les cellules peuvent « avaler » les MNP… Et que ces particules peuvent causer, en plus de l’inflammation, du stress oxydatif, un dysfonctionnement immunitaire, altérer le métabolisme et la prolifération des cellules, etc.
Mais il manque encore des preuves pour établir que les MNP sont directement responsables de maladies. Plusieurs études récentes ont toutefois soulevé des liens préoccupants avec certains types de cancers, dont le cancer colorectal. Une étude chinoise, publiée en mai dernier dans Scientific Reports, a montré que le tissu tumoral de personnes atteintes d’un cancer du côlon contenait une plus grande variété de microplastiques que les tissus sains adjacents. Si le lien causal n’est pas établi, ces résultats renforcent l’hypothèse que les microplastiques pourraient bel et bien contribuer aux mécanismes pathogéniques.
« La conclusion de notre article est claire : il est urgent de mener des recherches cliniques rigoureuses pour mieux comprendre le phénomène », souligne Valérie Ouellet.
Les nanoplastiques sous le radar
Minuscules, les nanoplastiques sont très difficiles à détecter et à quantifier avec les outils actuels. Le portrait de la pollution générée par les nanoplastiques reste donc incomplet. Pour mieux comprendre leur dispersion, Parisa Ariya, professeure au Département des sciences atmosphériques et océaniques et de chimie de l’Université McGill, a développé deux nouveaux outils : le HoLDI-MS (hollow-laser desorption/ionization mass spectrometry) et le microscope holographique en ligne. Le premier permet d’analyser rapidement et à faible coût le contenu d’un échantillon d’eau ou d’air sans passer par un laboratoire. Le second outil, lui, peut être installé directement dans l’eau, comme le fleuve Saint-Laurent, pour détecter en temps réel la présence de nanoplastiques et suivre leur évolution.
Défis méthodologiques
En février dernier, une étude parue dans Nature Medicine a fait grand bruit dans la communauté scientifique et les médias. Une équipe du Nouveau-Mexique aurait retrouvé en moyenne 7 grammes de plastique dans le cerveau de 52 personnes décédées, soit l’équivalent d’une cuillerée.
Ce résultat, qui porte sur peu de sujets, a été vivement critiqué et a fait sourciller Oliver Jones, professeur en chimie analytique à l’Institut royal de technologie de Melbourne, en Australie. « Ce qui m’a frappé, c’est qu’ils affirmaient avoir trouvé plus de microplastiques dans le cerveau que ce que l’on observe dans les boues d’épuration. Cela me semble peu probable », observe-t-il. D’après lui, l’équipe américaine a sans doute surestimé les quantités de plastique, en partie à cause d’une contamination des échantillons. En dépit des précautions prises, détecter du plastique en laboratoire sans en introduire accidentellement est un défi : gants, pipettes, lunettes, air ambiant et eau en contiennent tous.
Malgré tout, la concentration de plastique dans les cerveaux était bien supérieure à celle trouvée dans les reins ou le foie, des organes qui filtrent les polluants. Et, dans le cerveau des personnes décédées en 2024, les accumulations de plastique étaient supérieures aux quantités trouvées chez celles décédées quelques années plus tôt. Le reflet d’une hausse de la contamination ambiante ? Enfin, les échantillons provenant de personnes souffrant de démence et de maladie d’Alzheimer contenaient jusqu’à six fois plus de plastique que les autres.
« Selon l’Organisation mondiale de la santé, il n’existe actuellement aucune preuve que les microplastiques causent des effets sur la santé. Cela ne signifie pas qu’ils sont inoffensifs, mais simplement que les données manquent », rappelle avec prudence Oliver Jones.
Même si l’on cessait toute production de plastique, la pollution serait là pour des siècles. Il est néanmoins possible de réduire notre exposition aux MNP, rappelle Valérie Ouellet. Par exemple, à la maison, on peut opter pour des matériaux (lits, rideaux, tapis, etc.) sans plastique en se fiant à des certifications. Ou encore éviter l’eau en bouteille, qui contient plus de plastique que l’eau du robinet ; utiliser des plats en verre dans le four à micro-ondes ; laver les contenants de plastique à la main plutôt qu’au lave-vaisselle ; utiliser des planches à découper en bois, etc. « Bien sûr, il y a des sources d’exposition sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras : chaque geste compte », souligne la chercheuse.
Sources multiples
Les sources de MNP sont multiples : emballages, peintures, cosmétiques, textiles synthétiques, pneus, appareils électroniques… Toutefois, de 15 à 30 % des microplastiques ne sont pas issus d’une dégradation, mais sont rejetés directement dans l’environnement sous forme de petites particules (produits exfoliants, paillettes, par exemple).