Image: marian anbu juwan/Pixabay
Une étude a calculé la juste part que les provinces canadiennes doivent fournir afin de limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C. Où se situe le Québec?
Alors que nous comptons déjà près d’un quart de tour au compteur de notre siècle, chaque année qui s’écoule se veut un rappel retentissant du travail à accomplir afin de limiter le réchauffement planétaire à 2 °C d’ici 2100 − tâche herculéenne si l’on ose espérer contenir le tout à 1,5 °C. S’il est indéniable que les 189 nations ayant ratifié l’Accord de Paris doivent mettre la main à la pâte, peut-on vraiment exiger la même part d’efforts de chacune d’elles ?
Historiquement, les grands pays industrialisés d’Occident ont largement contribué aux émissions de gaz à effet de serre (GES). Si la Chine et l’Inde sont désormais montrées du doigt en raison de leur économie en plein essor, il n’en demeure pas moins que leurs émissions par personne sont plus faibles que celles des nations industrialisées. On parle en 2017 de 6,9 tonnes de CO2 pour la Chine et de 1,8 pour l’Inde, des chiffres bien en deçà de ceux des États-Unis, du Canada et même du Québec, qui affichaient des bilans respectivement de 16 tonnes de CO2, 15,52 et 9,5 la même année. Qui plus est, les disparités historiques et les écarts socioéconomiques entre les différentes nations font en sorte que les plus petits émetteurs sont souvent aux prises avec les effets les plus néfastes liés aux changements climatiques et doivent en assumer le plein prix.
Depuis quelques années, le Climate Equity Reference Project calcule la juste part des nations dans les efforts climatiques mondiaux. Pilotée par le chercheur canadien Christian Holz, cette initiative internationale se base sur de grands principes onusiens d’équité et de responsabilités communes. Selon leur outil, Christian Holz et ses collègues estiment que la juste part correspond à la contribution historique et courante des pays aux changements climatiques, ainsi qu’à leur capacité à fournir des efforts pour endiguer le tout (entre autres en investissant dans des projets de transfert technologique et de renforcement des capacités dans des contrées plus vulnérables).
Jusqu’à présent, les travaux menés par le Climate Equity Reference Project ne visaient que des pays, puisque ce sont eux qui signent (ou non) l’Accord de Paris. Or, dans une toute récente étude réalisée pour le compte du Réseau action climat Canada, Christian Holz s’est intéressé à la juste part des provinces sur l’échiquier mondial afin de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C. Résultat ? Pour y arriver, le Québec devrait diminuer ses émissions de 178 % en moyenne d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990, alors que sa cible actuelle est plutôt de 37,5 % ! Les résultats varient d’une province à l’autre en fonction des paramètres de base du calcul, mais la situation du Québec se compare à celles de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. En revanche, la juste part des provinces de l’Atlantique est moindre, car leur économie est plus faible et leur contribution aux émissions de GES moins importante.
Attention : cette juste part doit être interprétée avec nuances. Sachant qu’aucune nation ne peut logiquement réduire plus de la totalité de ses émissions (100 %), Christian Holz suggère que le Québec pourrait abaisser ses émissions de 60 % d’ici 2030 et le solde (118 %) serait acquitté par l’entremise de contributions financières visant à aider d’autres nations dans leurs actions climatiques. D’ailleurs, le Québec participe déjà à la finance climatique internationale et a même été récompensé en 2019 pour son programme de coopération climatique internationale.
Si l’exercice semble intéressant et louable, le tout me paraît néanmoins fort ambitieux et quelque peu hors de portée alors que le Québec peine déjà à atteindre ses cibles climatiques courantes. D’autres experts partagent cet avis, dont les professeurs Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, et Annie Chaloux, professeure de science politique à l’Université de Sherbrooke. J’ai toutefois échangé avec Caroline Brouillette, analyste politique pour les campagnes nationales et les communautés francophones au Réseau action climat Canada, qui m’a fait remarquer que ces chiffres ne devraient pas être interprétés comme un objectif à atteindre en soi ; ils visent plutôt « à établir une nouvelle conceptualisation de la part réelle des efforts que le Québec devrait concentrer dans les démarches mondiales afin de restreindre l’augmentation des températures terrestres à 1,5 °C, tout en y incluant le principe d’équité ». Autrement dit, on cherche à rehausser l’ambition du Québec quant à ses obligations et ses responsabilités climatiques en rappelant qu’on peut agir au-delà de ses propres efforts locaux en misant sur la collaboration internationale.
Si tout va comme prévu, la prochaine Conférence des parties des Nations unies sur les changements climatiques (COP26) se tiendra à Glasgow en novembre 2021. Il s’agira d’un moment charnière, puisque ce sera l’occasion pour les parties signataires de l’Accord de Paris de mettre à jour leurs efforts climatiques. L’exercice proposé par Christian Holz est certes ambitieux, mais peut-être serait-il également opportun : déjà, des nations ont chiffré leurs cibles d’ici 2050 et certaines semblent encore insuffisantes. Christian Holz nous rappelle également qu’il y a urgence en la demeure. Pour toutes les nations, y compris le Québec, il ne suffit plus de donner son 100 %…
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.