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Il est temps de revoir la relation que nous entretenons avec la nature, plaide Jean-Patrick Toussaint. S’il existe une crise mondiale de la biodiversité, c’est en grande partie à cause de cette façon réductrice d’évaluer nos écosystèmes.
Le monde change quand les institutions changent. » Ces mots employés par l’ancien maire de la ville de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin, dans un texte paru dans L’état du Québec 2022, me semblent bien en phase avec les constats qui sous-tendent le plus récent rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).
Publié en juillet dernier, alors que l’hémisphère Nord suffoquait de chaleur et que plusieurs écosystèmes terrestres partaient en fumée, ce nouveau rapport entériné par 139 nations nous force à revoir la relation que nous entretenons avec la nature. C’est une volée de bois vert que nous donnent les scientifiques qui l’ont signé quant à la façon dont nous valorisons les écosystèmes naturels depuis les dernières décennies.
En effet, bien qu’il existe plus de 50 approches et méthodes pour estimer la valeur des écosystèmes et de la biodiversité, c’est la valeur marchande et utilitaire de ces derniers qui a servi de principal étalon pour établir nos critères de priorisation des milieux naturels à protéger. Malheureusement, cette vision anthropocentrique et essentiellement axée sur les biens et services largement pécuniaires que nous procure la nature dicte largement nos prises de décision.
Or, s’il existe une crise mondiale de la biodiversité, c’est en grande partie à cause de cette façon réductrice d’évaluer nos écosystèmes − un constat sans appel de la part de la communauté scientifique de l’IPBES. En d’autres mots, la recherche de profits à court terme et la croissance économique sont à la source de la dégradation des écosystèmes de notre biosphère et ont pris en otage notre bien-être collectif.
Autre constat majeur tiré du rapport : on y déplore le fait que nos méthodes d’élaboration des politiques environnementales ont constamment ignoré les valeurs et connaissances traditionnelles autochtones et des communautés locales. À preuve, sur 1 000 études recensées pour l’élaboration de ce rapport, seulement un pour cent ont fait appel aux parties prenantes à chaque étape du processus d’évaluation des valeurs associées à la nature !
Dans un premier temps, les spécialistes de l’IPBES nous convient à reconnaître les différentes valeurs associées à la nature en tenant compte des multiples façons dont nous la percevons : par exemple, nous pourrions adopter une vision qui incorpore l’importance de protéger et de respecter la diversité du vivant ou encore percevoir la nature comme élément permettant de façonner un sentiment d’appartenance et l’identité des personnes. L’IPBES propose dans un deuxième temps d’intégrer ces diverses valeurs au processus décisionnel politique.
Mais ce qui détonne sans doute le plus parmi les propositions du rapport, c’est l’invitation à remettre en question nos systèmes et institutions. Il suggère de réformer les politiques et de stimuler le changement de nos institutions en plus de modifier les normes et objectifs sociétaux afin que ceux-ci reposent sur la « durabilité ».
Ce à quoi l’IPBES appelle n’est rien de moins qu’une petite révolution ! Non sans rappeler les propos d’Hugo Séguin dans son essai Lettre aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent, la communauté scientifique de l’IPBES fait preuve de plus d’audace et de radicalité que ce que nos politiques environnementales courantes proposent en nous enjoignant de briser la fausse dichotomie qui oppose « l’environnement » et « nous ».
Au lieu d’analyser notre relation avec l’environnement sous le prisme économique et matérialiste, on nous parle de décroissance et de qualité de vie, faisant écho au dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Au lieu d’adopter une posture individualiste, on nous invite à parler d’intendance, de justice et de responsabilité. Quelle bouffée d’air frais !
Comme le second volet de la 15e Conférence des parties (COP) de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies se déroulera à Montréal en décembre prochain, nous avons là une occasion en or de reprendre et de mettre en lumière les propos des scientifiques de l’IPBES, qui nous rappellent noir sur blanc que des transformations systémiques et significatives doivent être opérées dès maintenant. Si l’on souhaite inverser un tant soit peu l’effet des activités humaines sur les systèmes qui sous-tendent la vie sur Terre, nous ne pouvons faire abstraction de ces constats.
Cela tombe bien, car le regroupement québécois G15+, qui réunit des leaders des milieux environnemental, économique et universitaire, se penche depuis peu sur des indicateurs du bien-être pour le Québec. Voilà un balbutiement d’initiative tout indiqué qui pourrait − espérons-le − contribuer à changer nos institutions et peut-être même le monde !
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.