Photo: Sylvie Cadieux
Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.
Mardi 30 mars 2021
Il y a quelques jours, j’ai commencé mon quart de travail en évaluant un père dans la quarantaine. Toute sa famille avait été contaminée à la suite de la visite d’un ami qui, bien sûr, ne « pouvait pas avoir la COVID-19 ». On pouvait lire la peur sur son visage… Il était le premier hospitalisé, mais il s’inquiétait pour sa femme et ses enfants qui étaient malades à la maison.
Le variant britannique, qui est en passe de devenir dominant au Québec, a une préférence pour les jeunes patients comme lui.
On parle des variants depuis un certain temps, mais on commence à peine à en mesurer les répercussions, contrairement à l’Allemagne, l’Italie et la France, déjà submergées par une troisième vague depuis quelques semaines.
Pour rappel, les variants ne sont pas une surprise ; c’est une manifestation de l’évolution. Quand le virus se reproduit, il peut survenir des erreurs dans la réplication de son code génétique. Des protéines, des récepteurs, des enzymes peuvent alors acquérir au hasard des capacités différentes. Ils peuvent conférer au virus des avantages ou des désavantages. Par exemple, il sera plus efficace à infecter son hôte, si bien que les autres variants disparaîtront au profit de ce seul variant plus performant – un peu comme une version plus récente d’un logiciel qui supplante l’ancienne. Cela semble être le cas du variant britannique : il est plus contagieux et touche davantage les jeunes en entraînant des formes sévères de la COVID-19.
Ce n’est qu’une question de temps avant que le variant britannique se répande dans la population. Cela ne se produira pas en 24 heures, bien sûr. C’est un processus qui peut prendre plusieurs semaines. Mais cette fenêtre de temps pourrait se réduire considérablement si le virus profite à fond des prochains jours pour se multiplier, alors que le relâchement des mesures sanitaires se conjuguera à l’arrivée des beaux jours et du long congé pascal.
Ce cocktail présente tellement d’ingrédients qui jouent en faveur du coronavirus! D’abord, les gens sont fatigués de tout. Fatigués de se frotter les mains au gel antiseptique, fatigués de ne pas se faire entendre à travers le masque, fatigués de respecter le couvre-feu, fatigués de ne pas pouvoir se réunir avec les leurs. Ils pensent qu’ils ont assez donné, qu’ils ont fait leur part. Je comprends. Moi aussi, je suis tanné.
Mais il faut se rappeler que c’est une guerre d’usure : le virus attend simplement qu’on baisse la garde. Il est éminemment patient. Que vous vous soyez conduit de façon exemplaire ou non depuis la dernière année a peu d’importance pour lui. Il a un programme biologique à opérer et il attend simplement qu’un hôte lui en donne la possibilité. Chose que plusieurs pourraient lui offrir sur un plateau d’argent dans quelques jours.
Pour des raisons religieuses, historiques et sociales, Pâques est une fête très importante dans notre calendrier. C’est un peu la répétition de Noël, en version plus courte. Même les gens qui ne sont pas de confession catholique ou juive en profitent pour se réunir autour de la table. Autrement dit, c’est un moment où l’on multiplie les rencontres, où les grands-parents veulent voir leurs petits-enfants, où les gens avalent des kilomètres pour fêter avec leurs proches. C’est un moment où l’on sort de notre bulle.
Avec les salles de spectacles, les spas et les gyms ouverts à nouveau, on pourrait vivre actuellement un moment de contagion. Des gens qui ont été infectés dans ces lieux publics et qui, pour l’heure, ne présentent pas de symptôme seront sur le point de devenir symptomatiques quand le week-end arrivera. Ils seront aussi au maximum de leur contagiosité. Les symptômes se manifesteront en début de semaine prochaine, après avoir vu parents et amis. Ces derniers tomberont véritablement malades dans 7 à 10 jours. Et on se retrouvera avec une tempête parfaite.
Il suffit de regarder les deux vagues précédentes pour en deviner le résultat : d’abord une augmentation des cas diagnostiqués, puis des hospitalisations, puis des admissions aux soins intensifs. En quoi cette troisième vague pourrait être différente? Tout va dépendre de « l’écœurantite » généralisée de la population et de la résilience de nos structures économiques et hospitalières. On n’arrive pas à rattraper le retard dans les listes d’attente. Les équipes sont très affaiblies. Aux soins intensifs, la disponibilité des lits et des ressources matérielles et humaines sera très vite à son plus bas, si elle ne l’est pas déjà.
En frappant des patients plus jeunes, le virus s’attaque à des hôtes plus résistants. Ceux qui tomberont assez malades pour être hospitalisés se trouveront devant deux scénarios : soit ils seront traités pour une durée très courte parce qu’ils rebondiront assez vite, soit ils seront à l’hôpital pour un long moment. Bien qu’ils aient beaucoup moins de chance de mourir de l’infection, cela ne veut pas dire que leur combat ne sera pas long et pénible. Ils mobiliseront une quantité importante de ressources, notamment de lits de soins intensifs, ce qui privera nécessairement d’autres patients des mêmes ressources.
C’est important de le répéter : il n’existe pas de solution magique, mais chaque mesure, chaque petit détail a son importance. D’abord, la vaccination de masse. Elle réduit les formes sévères de la COVID-19, et par conséquent, les hospitalisations, le recours aux soins intensifs et surtout, les décès. Mais ce n’est pas une mesure parfaite, et ce, pour plusieurs raisons. On n’a pas encore vacciné assez de gens. Et parmi les non-vaccinés, il y a les jeunes, plus vulnérables au variant britannique. On sait aussi qu’une minorité refuse de se faire vacciner ; on doit les convaincre. L’autre élément protecteur, encore une fois, c’est la prudence de la population. Les mesures de base restent les meilleures. Le virus n’a pas appris à survivre au lavage de mains, à digérer le gel antiseptique et à faire des trous dans les masques. Et puis, il faut demeurer dans sa bulle familiale, limiter ses déplacements, se faire tester si on ressent le moindre symptôme (même si on est vacciné) et, si on est positif, participer à l’enquête pour retracer les gens avec qui on aurait été en contact.
Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises solutions. Il n’y a que des conséquences. Est-ce que c’était une bonne ou une mauvaise idée de déconfiner avant le congé de Pâques? Chaque camp peut présenter de très bons arguments. Certains diront que si le gouvernement maintient la ligne dure trop longtemps, la population va baisser les bras, voire se révolter, ce qui est tout à fait possible. D’autres diront que c’est trop tôt, parce que notre système de santé est fragile et le variant, plus contagieux. Quoi qu’il en soit, le sort en est jeté. À partir de maintenant, il n’y a que nos comportements personnels qui peuvent aider… ou nuire. Dans les faits, l’augmentation des cas est inévitable puisque c’est un phénomène intimement lié au déconfinement. C’est le principe du retour à une vie normale où il y a davantage de contacts entre les gens. Et ces cas seront dopés par les variants. Il y a toutefois une donne inconnue : à quelle vitesse se produiront ces éclosions après Pâques?
Je ne crois pas qu’il faille pour autant jeter la serviette. Il faut seulement que le gouvernement et la santé publique agissent avec rapidité et précision pour circonscrire les éclosions. Le cas échéant, le premier ministre et le ministre de la Santé devront avoir le courage de prendre des décisions impopulaires.
On pourrait aussi décider de laisser aller la nature, au risque de surcharger le réseau de la santé. On devrait alors composer avec le spectre du triage avancé, une solution qui, à mon avis, est plus terrible que jamais. L’idée m’était déjà difficile quand il s’agissait des personnes âgées. Ce le serait davantage avec des patients beaucoup plus jeunes, qui n’ont même pas atteint le mitan de leur vie. Dans cette troisième vague, il sera plus important que jamais de s’assurer d’une répartition équitable des ressources hospitalières, mais surtout, de trouver des moyens d’éviter le recours au triage avancé.
Cette vague risque de se distinguer par une apparente iniquité entre les régions. Pour prévenir les infections ou éteindre des foyers de contagion, le gouvernement sera peut-être forcé d’accélérer la vaccination dans certaines régions pendant que d’autres attendent leur tour. Ces mêmes régions pourraient être déconfinées en dernier. Il y aura un sentiment d’injustice. On est au bout de nos réserves de patience. Mais il faudra encore faire preuve de souplesse et de résilience.
Parce qu’on va (encore) passer au travers.