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15 septembre 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Les émissions mondiales de gaz à effet de serre vont-elles bientôt diminuer?

Illustration: Pete Ryan

L’année 2025 pourrait être celle où les émissions mondiales de gaz à effet de serre commenceront à diminuer pour de bon. Quelles seraient les implications pour la protection du climat ?

C’est un record qui a un air de déjà-vu : en 2024, les activités humaines ont produit plus de CO2 que jamais – 37,4 milliards de tonnes, qui se sont répandues dans l’atmosphère, les sols et les océans, selon l’organisme Global Carbon Project. C’est 400 millions de tonnes de plus qu’en 2023, et presque 200 fois la quantité émise en 1850. Mais quand on analyse l’évolution de ces émissions au cours du temps, une autre histoire se dessine. Dans les années 1960, les émissions de CO2 venant des énergies fossiles augmentaient en moyenne de 4,5 % chaque année. Dans les années 2000, c’était 3,1 %. Puis 1,2 % la décennie suivante. Et entre 2023 et 2024, elles ont augmenté… de 0,8 %.

D’où vient ce ralentissement ? « Ça fait longtemps que les émissions mondiales par habitant déclinent. Depuis 2012 ! » explique Rick Smith, président de l’Institut climatique du Canada. « Dans de nombreux pays économiquement développés, le pic des émissions nationales a été atteint il y a un bon moment. » Les États-Unis, par exemple, émettent de moins en moins de CO2 depuis 2005. En Russie, le pic a été atteint en 1990, et au Royaume-Uni, en 1973 ! Si ces chiffres vous surprennent, c’est que la situation canadienne est bien différente (voir encadré).

Illustration: Pete Ryan

On considère habituellement que les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un pays tendent à augmenter au même rythme que sa croissance économique. Mais, depuis la fin du 20e siècle, près d’une trentaine de pays ont brisé ce lien : ils s’enrichissent désormais sans augmenter leurs émissions, en stabilisant ou en diminuant leur consommation d’énergie. « Des économies qui reposaient sur des industries lourdes fortement émettrices se sont tournées vers des industries à plus forte valeur ajoutée, explique Neil Grant, analyste à Climate Analytics, un institut de recherche en sciences et politiques climatiques basé à Berlin. Par exemple, le passage de la production industrielle à une économie de services. » À cela se sont ajoutés des gains d’efficacité énergétique, facilités par des mesures aussi banales que des normes plus efficaces pour les appareils électroménagers ou l’isolation des bâtiments.

Pour projeter la trajectoire des émissions mondiales, plusieurs scientifiques se tournent donc vers les pays en développement. Ceux-ci ont accueilli une partie des usines de l’Occident et tentent aujourd’hui de s’industrialiser davantage pour se rapprocher des standards de vie des pays plus riches. La Chine, en tête du peloton, a vu ses émissions exploser depuis le début de ce siècle, jusqu’à représenter un tiers des émissions mondiales. La plupart des pays en développement, comme l’Inde, sont au tout début de cette pente ascendante. Pour alimenter leur croissance, ces pays auront besoin de plus en plus d’énergie. Le défi de l’heure : répondre à cet appétit croissant – pour le transport, le chauffage, les industries – sans émettre de GES.

De l’électricité sans charbon

La première clé pour générer moins de GES, selon Neil Grant, c’est la production d’électricité. Elle est responsable de 30 % des émissions, notamment à cause de l’omniprésence des centrales à charbon. Mais, dans les dernières années, les énergies renouvelables ont connu un véritable essor, qui a surpris bien des analystes. « Plus de 90 % de la capacité de production électrique installée l’année dernière dans le monde provenait de sources renouvelables », souligne Rick Smith.

Une partie de cette nouvelle capacité vient de l’énergie éolienne, qui prend de l’ampleur depuis les 20 dernières années, mais la véritable étoile montante, c’est l’énergie solaire, dont la capacité croît exponentiellement. Négligeable avant les années 2010, la capacité de production mondiale de l’énergie solaire a atteint 1 milliard de watts en 2022… pour dépasser 2 milliards seulement deux ans après, selon le groupe de réflexion sur l’énergie Ember. « Quand une technologie prend de l’ampleur, on s’attend à ce que son taux de croissance ralentisse. Mais celui du solaire ne l’a pas fait », constate Dave Jones, analyste en chef chez Ember.

Si le solaire s’étend à ce rythme, c’est parce qu’il est devenu de plus en plus abordable. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’énergie solaire est, dans les bonnes conditions, l’électricité la moins chère de l’histoire. « Le gros changement, c’est l’effondrement du prix des panneaux solaires à la fin de 2023 », explique Dave Jones. Cette baisse vient en partie de l’amélioration graduelle de la technologie des panneaux solaires. Mais elle est surtout indissociable de la plus grande production solaire au monde, celle de la Chine. Le pays s’est investi dans les énergies renouvelables à un rythme sans précédent. Il a annoncé avoir installé, en 2023 seulement, davantage de panneaux solaires que les États-Unis dans toute leur histoire. Une production massive qui a permis de perfectionner le processus de fabrication, et donc de baisser les prix. « Un des pays qui ont installé le plus de panneaux solaires l’année dernière, bizarrement, c’est le Pakistan. Les gens peuvent désormais s’en acheter », raconte Dave Jones.

Photo: Shutterstock

Et les autres renouvelables ?

Malgré leur croissance rapide, le solaire et l’éolien constituaient en 2024 à peine plus du tiers de la génération totale d’électricité non fossile, selon le rapport d’Ember. L’hydroélectricité représente toujours près de la moitié de toute l’électricité non fossile, mais sa proportion est en baisse. Quant au nucléaire, il pourrait venir redessiner les cartes, mais pas avant les années 2030, selon Dave Jones.

Vers un monde électrique

L’an dernier, dans un rapport d’Ember, on estimait que le sommet des émissions de gaz carbonique liées à la production d’électricité avait probablement été atteint en 2023 et qu’on observerait une baisse en 2024. De son côté, l’équipe de Climate Analytics s’attendait à la même diminution pour les émissions totales de GES, tous secteurs confondus, sous certaines conditions. Au vu des chiffres de 2024, toutefois, aucun de ces scénarios ne s’est réalisé.

« Il s’est passé quelque chose de singulier l’année dernière dans le monde : des vagues de chaleur sans précédent, [d’une intensité inattendue, même en contexte de réchauffement climatique] », relate Dave Jones. Elles ont entraîné une hausse subite de l’utilisation de la climatisation, et donc, de la consommation d’électricité, y compris dans de nombreux pays encore très dépendants du charbon, comme la Chine et l’Inde. Difficile de faire des projections dans un climat en bouleversement !

Ces épisodes soulignent aussi un autre problème : pour que les énergies renouvelables contribuent à faire diminuer les émissions de GES, leur production électrique doit croître plus rapidement que la demande. En effet, si l’électricité renouvelable additionnelle sert à combler de nouveaux besoins, comme climatiser davantage ou alimenter l’intelligence artificielle, les émissions ne baisseront pas. Mais toute demande supplémentaire en électricité n’est pas forcément mauvaise… si on vient satisfaire un besoin en énergie qui était auparavant comblé par des ressources fossiles. C’est la deuxième clé pour diminuer les émissions mondiales : l’électrification.

En position de tête de cette évolution, la voiture électrique ! Malgré la morosité récente à propos de la filière batterie, la voiture électrique connaît assurément un fort engouement. Selon l’AIE, le nombre de ces véhicules a triplé dans le monde entre 2021 et 2024. « La seule question est de savoir si la croissance est gigantesque ou simplement très grande », résume Rick Smith. Conséquence : la demande en pétrole baisse dans de nombreux pays. L’AIE estime que celle-ci devrait atteindre son pic mondial dans quelques années.

Autre technologie gagnante : la thermo­pompe. Cet équipement chauffe et climatise des bâtiments pour une fraction de l’énergie consommée par les systèmes traditionnels. Selon Rick Smith, au Canada, sa popularité croissante explique en grande partie pourquoi le pays réussit enfin à diminuer l’empreinte écologique de ses bâtiments.

Finalement, le point pivot ?

L’année 2025 sera-t-elle celle où les émissions retomberont ? Les signes encourageants se multiplient. Ainsi, la Chine semble sur le point d’atteindre son pic d’émissions. En mai, le site spécialisé Carbon Brief rapportait qu’elle avait diminué ses émissions de CO2 d’environ 1 % par rapport à l’an dernier. « C’est la première fois qu’elle le fait sans réduire sa demande [d’électricité] », souligne Benoît Waeckel, coordinateur québécois de la Fresque du climat, un organisme de sensibilisation. Un signe que cette réduction refléterait non pas un ralentissement de son économie, mais plutôt une transformation de celle-ci.

Les espoirs sont grands aussi dans le secteur de la production d’électricité. D’après les premières données de 2025, Dave Jones pense que cette année sera la bonne pour y observer une réduction des émissions mondiales de CO2. Néanmoins, « on n’a pas fait de prédiction dans notre rapport de cette année, parce qu’on s’est un peu mordu les doigts la dernière fois », confie-t-il.

Malgré un discours résolument optimiste, Neil Grant préfère ne pas s’avancer lui non plus : « L’avenir n’est pas tendre avec ceux qui font des prédictions audacieuses. » D’autant plus que, lorsqu’on verra une diminution des émissions, il faudra probablement attendre des années avant de savoir si le monde a véritablement atteint le pic, ou si ce n’était qu’une fluctuation liée à la météo ou à l’économie, selon Robbie Andrew, du Center for International Climate Research, un centre de recherche norvégien.

Panorama aérien d’une raffinerie de pétrole canadienne construite le long de la rivière Athabasca, à proximité des sables bitumineux de l’Alberta. Photo: Shutterstock

Mauvais élève

Le Canada reste le cancre climatique des pays économiquement développés. « Jusqu’à récemment, le Canada était le seul pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques dont les émissions continuaient à augmenter », explique Rick Smith, président de l’Institut climatique du Canada. C’est seulement depuis environ cinq ans que le pays a commencé à mettre en place une série de politiques pour limiter les émissions, et pour tenter d’atteindre le point de « zéro émission nette » en 2050. « Des lois similaires ont été votées en Europe il y a plus de dix ans », déplore-t-il. Cela dit, les effets de ces politiques se font sentir : un rapport fédéral révélait en mars que les émissions annuelles du pays auraient baissé pour se situer au niveau de 1996. Selon Rick Smith, la tarification carbone industrielle s’est avérée de trois à quatre fois plus efficace pour réduire les émissions que la taxe carbone fédérale ciblant les consommateurs et les consommatrices. Cette dernière a d’ailleurs été abolie au début de cette année.

Et après ?

Or, c’est surtout la trajectoire après le sommet qui est déterminante pour l’avenir de notre climat. « Il faut non seulement passer le pic, mais aussi réduire les émissions de plus en plus vite après », souligne Neil Grant. En effet, même si les émissions se mettent à diminuer, elles feront quand même augmenter la quantité totale de GES dans l’atmosphère, quoique moins rapidement qu’auparavant. L’objectif consiste donc à atteindre le point du « zéro émission nette », soit celui où tous les gaz à effet de serre émis par l’activité humaine sont absorbés par les écosystèmes.

Néanmoins, atteindre le sommet des émissions demeure un jalon important. Tout d’abord, pour l’avenir. « Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat fait des scénarios en fonction des niveaux d’émissions. À partir du moment où on verra les émissions diminuer d’année en année, on pourra exclure tous les scénarios du pire, qui tablaient sur une croissance continue des émissions », explique Benoît Waeckel. On écarterait alors le risque d’une augmentation catastrophique de 4 ou 5 °C des températures mondiales.

Mais atteindre le sommet des émissions aiderait aussi dès maintenant à lutter contre l’inaction en Amérique du Nord, selon l’expert. « Quand on regarde les statistiques, une majorité de la population est prête à en faire plus pour protéger le climat, mais elle se croit minoritaire. Les gens n’ont pas envie d’être les seuls à s’engager, et c’est normal. Alors, dès qu’on montre des transformations collectives qui vont dans le bon sens, je pense que c’est positif. » « Imaginez la force symbolique de pouvoir dire : “Regardez, c’est possible de réduire les émissions, en voici la preuve”, s’exclame Neil Grant. Ça serait énorme ! »

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