L’identité trans ne s’attrape pas
Illustration: Vigg
Cette hypothèse, formulée par la clinicienne-chercheuse américaine Lisa Littman dans la revue savante PLOS ONE en 2018, veut que, chez une partie appréciable des adolescents et adolescentes et jeunes adultes dits « trans », le mal-être se manifeste soudainement et sans raison apparente autre que l’influence du cercle d’amis, surtout si celui-ci est déjà constitué d’une ou de plusieurs personnes transgenres. Bref, selon elle, l’augmentation du nombre de personnes non binaires ou transgenres s’apparenterait, en partie, à une mode.
Or, il est rapidement apparu que la méthodologie de l’étude était boiteuse. La Dre Littman n’avait pas interviewé de jeunes trans − elle ne prétendait pas l’avoir fait non plus − et elle s’était entièrement basée sur des entrevues réalisées avec des parents recrutés sur trois sites Web… connus pour attirer des parents qui s’opposent à l’affirmation de genre de leur enfant. Pas étonnant, donc, que Lisa Littman ait recueilli beaucoup de témoignages suggérant que les jeunes changent de genre par « contagion sociale » : son échantillon était aussi biaisé qu’un sondage sur la souveraineté du Québec qu’on effectuerait dans l’arrondissement montréalais de Westmount !
En avril dernier, dans le Journal of Pediatrics, une équipe menée par Greta Bauer, de l’Université Western Ontario, a analysé les données cliniques relatives à173 adolescentes et adolescents s’étant présentés dans 10 cliniques canadiennes pour des traitements hormonaux visant une transition de genre. « Si la dysphorie de genre à apparition rapide [DGAR] est bel et bien un phénomène clinique distinct […], on verra des différences entre les jeunes qui ont pris conscience de leur genre récemment et les jeunes qui le savent depuis plus longtemps », raisonnaient les auteurs.
Ce n’est pas du tout ce qu’ils ont observé. Les jeunes trans pour qui le « déclic » datait de moins d’un an présentaient essentiellement les mêmes caractéristiques que ceux et celles chez qui la prise de conscience d’une inadéquation de genre remontait à deux ans ou plus en termes tant sociaux (soutien des parents, réseau amical) que psychologiques (degré de dysphorie de genre, symptômes dépressifs, neurodéveloppement, etc.). Pour tout dire, les deux seules différences que les scientifiques ont constatées allaient dans le sens contraire de ce qui serait attendu si la DGAR existait vraiment : les individus présentant un trouble « récent » de l’identité de genre avaient des scores d’anxiété moindres et consommaient moins de marijuana que les autres en moyenne.
Notons que ces résultats vont dans le même sens que plusieurs autres publiés depuis peu. Par exemple, une étude portant sur 317 jeunes transgenres parue en août dernier dans Pediatrics a mis en lumière que, cinq ans après avoir fait leur « transition sociale » (sans nécessairement subir de traitement hormonal ou de chirurgie), 7,3 % des jeunes avaient « détransitionné » − une relative stabilité de choix qui cadre mal avec l’idée d’une contagion sociale. Un autre article sorti dernièrement est parvenu à un taux de détransition très semblable (6,9 %), bien qu’il ait aussi révélé qu’environ 22 % des jeunes qui s’engageaient dans une démarche de transition avec accompagnement clinique cessaient d’avoir recours aux services de santé avant la fin prévue du processus.
En outre, la pression des pairs jouerait plutôt à l’inverse de ce que laisse présumer la DGAR : une étude publiée dans LGBT Health en 2021 et menée auprès de quelque 2 250 personnes transgenres qui ont « détransitionné » a montré que l’immense majorité d’entre elles (83 %) rapportaient au moins un facteur externe ayant influencé leur décision. Parmi les éléments plus souvent cités figuraient la pression d’un parent (36 %) ou d’un autre membre de la famille (26 %), la stigmatisation sociale (33 %) et la difficulté à trouver un emploi (27 %).
Voilà qui sera probablement suffisant pour enterrer la théorie. Hors des milieux savants, cependant, c’est une autre paire de manches. Ces dernières années, ce débat a illustré tout ce qui ne va pas quant à l’usage que la politique et les réseaux sociaux font des données scientifiques. La MIT Technology Review a bien documenté comment des groupes transphobes ont récupéré l’étude de 2018 pour se donner une crédibilité tout en ignorant ses limites méthodologiques et en faisant comme si les autres travaux sur la question n’existaient pas.
Polarisation oblige, Lisa Littman a également été démonisée par des militants LGBT, qui ont décrit la DGAR en des termes incendiaires : un « mensonge empoisonné pour discréditer les personnes trans ».
Au bout du compte, cette saga a eu du bon. La littérature scientifique s’était jusque-là concentrée sur les transitions réussies. L’hypothèse de la DGAR a stimulé les travaux sur les détransitions qui, toutes minoritaires soient-elles, sont une partie de la réalité qu’il faut comprendre pour mieux accompagner les personnes transgenres qui se mettent à douter. C’est ainsi que la science fonctionne.
Illustration: Vigg