Le corps des papillons de nuit est couvert d’écailles, qui conservent sa chaleur et absorbent les ultrasons émis par les chauves-souris. Photo: Donald Robitaille
Rien de mieux qu’une soirée d’observation près de chez soi pour apprivoiser le monde méconnu et mal-aimé des insectes nocturnes.
On les voit tourner sans fin autour de nos lampadaires. S’ils ne sont pas morts d’épuisement le lendemain matin, ils s’accrocheront aux moustiquaires de nos chalets ou dans les anfractuosités d’un tronc d’arbre pour se reposer. On connaît bien peu le monde des papillons de nuit et des autres insectes nocturnes. Pourtant, il suffit de peu de chose pour avoir le plaisir de les observer de près : un drap, une lampe et un peu de patience.
Le soleil se couche à peine lorsque Québec Science se présente au parc du Boisé-Jean-Milot, par une chaude soirée de la fin juin. Ce terrain municipal de l’est de Montréal fut une carrière, puis un dépotoir, avant d’être « adopté » par les gens du coin en 2005. Depuis, les bénévoles du Comité de surveillance Louis-Riel en prennent un soin jaloux : entretien des sentiers, plantation de presque 1000 arbres, lutte contre les plantes envahissantes… Petit écrin de verdure niché entre un secteur résidentiel et les stationnements d’un centre commercial, il arbore une allure sauvage surprenante en pleine ville.

Photo: Donald Robitaille
En empruntant le sentier qui descend au pied de l’abrupte falaise, on sent tout de suite la fraîcheur des lieux. Debout dans les fleurs sauvages, notre hôte, André-Philippe Drapeau Picard, finit d’installer son matériel. Ce biologiste de formation, habitué des lieux, travaille comme préposé aux renseignements entomologiques à l’Insectarium de Montréal. Mais c’est à titre bénévole qu’il animera notre « soirée de drap ». Drap qui n’en est pas réellement un, d’ailleurs. Il s’agit plutôt d’une fine toile de nylon blanc suspendue à un arceau de métal, semblable à celui d’une tente de camping, qui tient debout par des cordes tendues. Démonté, l’ensemble est compact et se transporte aisément à vélo.
Oh ! Oh ! La proximité d’un étang attire les insectes piqueurs. A-t-on le droit de s’enduire de chasse-moustiques quand on participe à une activité d’observation d’insectes ? « Oui, oui, pas de souci ! » nous dit, rassurant, le fan de bibittes. À la tombée de la nuit, le public arrive : une vingtaine de personnes de tous âges, certaines déjà adeptes, d’autres complètement néophytes. Après une brève introduction, André-Philippe Drapeau Picard allume la lampe de son piège lumineux, baignant l’assistance dans une lumière bleu-verdâtre.
Conçue par un entomologiste allemand, la LepiLED — Lepi pour lépidoptères, le nom de l’ordre d’insectes auquel appartiennent les papillons diurnes et nocturnes — émet dans l’ultraviolet, le bleu et le vert, ce qui correspond aux pics de sensibilité des yeux des insectes nocturnes.
Ces derniers ne tardent pas à se présenter sur le drap, ou à dégringoler sur le « tapis » formé par le prolongement de tissu qui repose au sol. D’abord, quelques trichoptères, des insectes aquatiques venant probablement de l’étang avoisinant. Puis, une chrysope, dont le corps vert métallique rappelle celui des demoiselles qui patrouillent au bord des lacs. Un opilion, ou faucheux, cet arachnide au corps sphérique et aux longues pattes minces.
Et bien sûr, quelques papillons. L’élégant Hydria prunivorata, finement rayé de brun et de blanc. L’étonnante faucille lignée (Drepana arcuata), dont les ailes délicatement recourbées rappellent la forme d’une moustache. Sans oublier la toute petite Maliattha synochitis, dont les taches vertes évoquent « des mousses, des lichens ou… des fientes d’oiseaux ! » dit André-Philippe Drapeau Picard. Beurk !
La nuit, tous les papillons sont gris

Les petits carrés formés par le tissage du nylon servent d’échelle de mesure sur les photos. Photo: Donald Robitaille
En comparaison des papillons diurnes, les papillons de nuit sont plus calmes et se laissent facilement photographier ou même manipuler. Reste que plusieurs spécimens sont, disons-le, assez ternes. Les papillons de jour arborent de chatoyantes couleurs pour attirer leurs partenaires ou effrayer d’éventuels prédateurs (« Oublie ça, l’gros, j’goûte mauvais ! »).
Mais tout ce flafla est inutile pour les papillons de nuit. Les tons de gris, de beige et de brun leur servent à se camoufler pour échapper aux prédateurs diurnes. Dans le noir, ce sont des phéromones qui servent à repérer les partenaires potentiels. Pour mieux capter ces infimes quantités de messagers chimiques diluées dans l’air, plusieurs espèces de papillons de nuit sont d’ailleurs munies d’antennes dites « plumeuses », dotées de nombreux poils sensoriels. « Pour capturer des papillons pour leurs collections, des entomologistes vont même garder une femelle en cage à l’extérieur pour attirer les papillons mâles, qui vont repérer son odeur à plusieurs kilomètres de distance », rapporte Stéphanie Boucher, conservatrice du Musée entomologique Lyman, à l’Université McGill.
Quant à l’abondante toison qui couvre leur tête et leur corps (il ne s’agit pas de poils, mais d’écailles très fines, précise Stéphanie Boucher), elle conserve leur chaleur corporelle. Cette fourrure servirait aussi de « camouflage acoustique » en absorbant jusqu’à 85 % des ultrasons émis par les chauves-souris, selon une étude publiée en 2018 dans le Journal of the Royal Society Interface. L’écho n’étant pas renvoyé vers la prédatrice affamée, le papillon devient quasi indétectable.
Ces insectes n’ont que quelques jours ou quelques semaines pour trouver un partenaire et s’accoupler. La femelle pondra ses œufs sur la ou les plantes-hôtes. L’œuf laissera sortir une chenille – pas toujours nocturne, d’ailleurs ! Celle-ci grignotera les feuilles de sa plante-hôte et muera plusieurs fois avant de tisser son cocon. Plusieurs espèces présentes au Québec passent en effet l’hiver sous forme de chrysalide, suspendues à une branche, avant d’émerger l’année d’après.
Discrets, mais utiles
Les papillons de nuit n’en sont pas moins des acteurs clés de nos écosystèmes. D’abord, à titre de… proies ! Au stade de chenille ou de papillon, ils constituent une source de nourriture importante pour les oiseaux, les grenouilles, les araignées, les guêpes et les chauves-souris les plus futées.
De plus en plus d’études montrent aussi leur rôle dans la pollinisation des plantes. « Sauf pour certaines espèces, qui ne se nourrissent pas au stade adulte, un papillon de nuit va faire la même chose qu’un papillon diurne, c’est-à-dire visiter les fleurs pour se nourrir du nectar avec sa trompe. C’est là qu’il va avoir du pollen sur les pattes et qu’il va le disperser de fleur en fleur », indique Stéphanie Boucher.
Même leurs excréments sont utiles ! « Certaines espèces vont être très abondantes certaines années, et leurs excréments vont enrichir la terre en matière organique », poursuit-elle. Et nos salutations à Bombyx mori, ce papillon de nuit domestiqué en Asie depuis des siècles pour fournir… la soie, avec laquelle il produit son cocon.
Méconnus et menacés
Il reste qu’on en sait beaucoup moins sur la biologie des papillons nocturnes que sur celle des papillons diurnes. D’abord parce qu’il y a 10 fois plus d’espèces – au Québec, on compte environ 1300 espèces de papillons de nuit contre seulement 130 de jour ! « C’est un groupe qui est vraiment méconnu. On découvre régulièrement de nouvelles espèces de papillons de nuit, alors que c’est très rare pour les papillons diurnes », souligne Stéphanie Boucher.
D’ailleurs, plusieurs papillons dits « de nuit » sont actifs le jour ! La chenille ne suit pas non plus le même horaire que le papillon. Stéphanie Boucher en sait quelque chose : les larves de polyphème d’Amérique qu’elle a élevées chez elle il y a quelques étés se nourrissaient – bruyamment – presque 24 heures sur 24 !
En effet, c’est la morphologie – et non la période d’activité – qui détermine à quel sous-ordre appartient un papillon. Les papillons de jour sont les rhopalocères – du grec rhopalon (massue) et keras (corne ou antenne). Ils ont des antennes à bout élargi. Au repos, ils placent leurs ailes à la verticale. Les papillons de nuit sont des hétérocères. Hetero signifie « autre » : leurs antennes peuvent être filiformes, plumeuses ou encore larges sur toute la longueur. Au repos, ils placent leurs ailes à plat sur leur corps.
Comme bien des insectes, les papillons de nuit et autres bestioles nocturnes sont en déclin en raison de l’utilisation des pesticides, de la destruction de leurs habitats, du réchauffement climatique, de l’arrivée de plantes envahissantes qui remplacent la flore indigène… Plusieurs papillons ont des exigences assez précises en matière de plantes-hôtes : leurs chenilles ne se nourrissent que d’une espèce de plante. Ils souffrent aussi de la pollution lumineuse (voir encadré).

Photo: Donald Robitaille
En multipliant les soirées d’observation, André-Philippe Drapeau Picard souhaite documenter et comparer la diversité observée dans différents parcs urbains. « Au parc Frédéric-Back [où il avait animé une soirée similaire quelques semaines plus tôt], les aménagements paysagers sont assez jeunes, alors qu’ici, c’est plus avancé. On a aussi planté des plantes nectarifères indigènes : on peut penser que ça a un impact sur l’entomofaune, la faune des insectes. En dressant le portrait des insectes nocturnes, on devrait voir que les changements dans la végétation se reflètent dans la diversité des insectes. »
À la fin de la soirée, il téléversera ses photos sur le site collaboratif iNaturalist.ca. Ce « réseau social pour naturalistes » est équipé d’un algorithme de reconnaissance d’images qui propose automatiquement le nom de l’espèce, mais cette identification doit ensuite être confirmée par les autres usagers et usagères. Chaque cliché est aussi précisément étiqueté : on y indique la date, l’heure et le lieu de l’observation.
Petit à petit, l’accumulation de ces données de science citoyenne aide les scientifiques à étudier la répartition spatiale et temporelle des différentes espèces – ce qui permet de documenter, par exemple, l’arrivée d’espèces envahissantes. « On n’a pas besoin d’être un expert pour partager nos observations puis contribuer à [des projets collaboratifs comme] l’Atlas des papillons de nuit du Québec », se réjouit André-Philippe Drapeau Picard.
Pour les néophytes, iNaturalist est aussi très utile : même sans créer de profil, on peut zoomer sur la carte pour savoir quelles bestioles fréquentent le sentier ou la région où l’on se trouve. Ou encore, taper le nom d’une espèce pour découvrir où et quand on aura le plus de chances de la voir.
Ce soir-là, nous n’aurons vu aucune des grosses vedettes de la nuit. Ni la Saturnie cécropia (Hyalophora cecropia), plus gros papillon au Canada avec ses 15 cm d’envergure. Ni le papillon lune (Actias luna), dont les ailes vert émeraude se prolongent en forme de longues « queues » remarquables. Mais on a pu observer de près plusieurs espèces étonnantes, discuter avec d’autres enthousiastes, et les enfants ont pu s’amuser à faire sauter un taupin, une sorte de coléoptère au corps allongé. Lorsqu’on le couche sur le dos, il bondit dans les airs en produisant un clic audible. Très rigolo !
Après ces moments privilégiés dans l’obscurité, on repart le long des rues abondamment éclairées par des lampadaires, des enseignes de magasins et des phares de voiture. C’est là qu’on comprend que la noirceur est aussi un habitat à protéger.
Piégés par la lumière
Dès le Ier siècle de notre ère, on avait remarqué que la lueur des lampes attirait les insectes nocturnes. Diverses hypothèses ont été avancées jusqu’ici pour expliquer le phénomène. Les insectes confondraient la lumière artificielle avec celle de la Lune et s’en trouveraient désorientés. Ils fuiraient leurs prédateurs en direction des lampadaires, assimilant leur lueur à celle d’une trouée dans le feuillage. Ils seraient aveuglés par nos lampes. Ou encore, ils en rechercheraient la chaleur.
Une étude parue fin janvier dans la revue Nature Communications pourrait bien mettre un terme à ces débats. Elle démontre que les insectes nocturnes ne sont pas attirés, mais bien trompés et désorientés par nos lampes. Et ce, en raison d’un réflexe bien ancré chez eux.
Pour voler, les insectes doivent en effet s’orienter adéquatement dans l’espace. La nuit, la luminosité – même faible – du ciel nocturne constitue un repère utile. De nombreux insectes volants présentent donc une « réponse dorsale à la lumière » : ils lui tournent automatiquement le dos. Un phénomène déjà bien décrit chez les poissons, qui vivent eux aussi entre la surface lumineuse et les fonds sombres de l’océan.
Pour tester ce comportement chez les insectes, une équipe de scientifiques du Royaume-Uni, des États-Unis et du Costa Rica a fait voler des insectes dans une tente circulaire, en captant leur trajectoire à l’aide de caméras hypersensibles. Le dos de chaque insecte était marqué de points afin qu’on puisse suivre précisément sa position dans l’espace. Après des centaines d’essais menés avec des individus provenant de 10 ordres d’insectes différents, l’équipe a conclu que les insectes ne se dirigeaient pas volontairement vers la lumière.
C’est plutôt qu’à proximité d’une source lumineuse, le fait de tourner le dos à la lumière les force à suivre une orbite circulaire autour de la lampe. Quand la tente était éclairée par une lumière diffuse provenant du plafond (semblable à celle d’un ciel nocturne), les insectes circulaient normalement.
Une expérience précédente avait montré que, sur 50 papillons de nuit relâchés à 85 mètres d’un piège lumineux, seuls 2 avaient été recapturés par ce piège. Les insectes qu’on trouve dans nos pièges lumineux seraient donc ceux qui passaient au hasard. Et non des individus « curieux » venus de plus loin.
Ces recherches renforcent l’idée selon laquelle la pollution lumineuse a des impacts importants sur les insectes nocturnes. D’autres travaux ont d’ailleurs noté une baisse de la diversité et de l’abondance des papillons de nuit dans les habitats éclairés artificiellement.