Après des décennies d’exode rural, le Québec voit aujourd’hui de plus en plus de citadins choisir de s’établir en région, cédant à l’appel des grands espaces, d’un rythme de vie moins effréné ou de l’absence de congestion routière.
Virginie Proulx est de ceux-là. Originaire de Montréal, elle a déménagé à Rimouski pour y faire son doctorat en développement régional. « Je pensais me rapprocher de la nature, profiter de la beauté des paysages, mais je ne m’attendais pas à découvrir une vie culturelle aussi dense », explique la jeune femme, aujourd’hui chargée de cours à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) et consultante en développement régional.
Surprise par l’effervescence de la ville, elle s’interroge : la culture serait-elle un vecteur de développement pour les petites municipalités ? Quelques années de travail et 500 pages de thèse plus tard, le constat est clair. Le dynamisme culturel en région a des retombées qui vont bien au-delà du simple divertissement de ses habitants.
« Il crée un bouillonnement propice à la créativité, incite à faire les choses différemment. La culture attire des artistes, des étudiants, mais elle suscite aussi des réflexions, permet une certaine ouverture d’esprit, surtout si on y est exposé dès le plus jeune âge », explique Virginie Proulx qui a déposé sa thèse en 2013. En engendrant une société plus créative, « la culture contribuerait directement et indirectement à la création d’entreprises », note-t-elle également. Un cercle vertueux, en somme, générateur de développement durable et d’innovation.
Portée, entre autres, par ce rayonnement culturel, Rimouski a tenu le difficile pari de lutter contre le déficit démographique, à attirer des jeunes et à les garder. D’autres villes lui ont emboîté le pas, dont Rouyn-Noranda qui cherche à se défaire de son image de ville industrielle et qui mise elle aussi sur une communauté artistique bien vivante.
Si une activité culturelle riche améliore la qualité de vie, elle renforce aussi le sentiment d’appartenance et contribue à désenclaver les populations. « La culture, c’est le reflet de l’identité : si on ne la soutient pas, on éteint l’identité régionale », affirme Mme Proulx. Elle déplore d’ailleurs l’abolition, en 2015, des conférences régionales des élus (CRÉ) et les coupes budgétaires qui nuisent en premier lieu aux petites initiatives à saveur locale.
« Les régions ne sont pas uniquement des lieux de diffusion culturelle, on y trouve aussi beaucoup de créations originales », précise-t-elle, citant en exemple la Coop Paradis qui fait de la production cinématographique à Rimouski et qui peine à trouver du financement.
Bien souvent, les fonds sont plus facilement octroyés aux projets des gros centres urbains : « La condescendance et les préjugés sont encore très présents envers la culture en région, même si on entend de plus en plus parler de certains festivals dans les médias », observe la consultante.
Lutter contre les préjugés sur les régions, c’est aussi le cheval de bataille de Bruno Jean, professeur associé à l’UQAR, qui a dirigé la thèse de Virginie Proulx. Il dénonce l’attitude que les centres urbains ont encore parfois envers les campagnes. « Dans l’opinion publique comme dans les milieux scientifiques, on pense que le monde rural se caractérise par un manque de créativité. C’est tout le contraire : les ruraux sont très créatifs. L’innovation est même une nécessité pour eux, puisque le secteur privé ne s’installe pas dans ces zones », explique cet ancien titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement régional.
Historiquement, fait-il valoir, les communautés rurales québécoises ont fait preuve d’une innovation incontestable, notamment pour organiser leur vie sociale et aménager les environnements naturels. « Elles font du développement durable depuis longtemps sans le savoir; les groupements forestiers ou les sociétés d’exploitation des ressources, par exemple, sont des modèles de créativité solidaire », indique-t-il. Ce dynamisme commence toutefois à être reconnu, notamment grâce aux travaux du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), une organisation interuniversitaire qui analyse, entre autres, l’innovation en milieu rural et forestier. De quoi effacer, peut-être, l’image erronée d’une campagne fermée et peu tournée vers l’avenir.
Photo: Baptiste Grison