Illustration: Martin Côté
Les prothèses auditives coûtent cher. Des appareils en vente libre, plus économiques, sont maintenant autorisés aux États-Unis. Une solution à imiter ?
La perte d’audition n’est pas qu’une affaire de vieillissement : de nombreux adultes de tous âges présentent des pertes auditives, selon une enquête de Statistique Canada compilant les tests audiométriques de 4000 personnes.
Outre le vieillissement de l’oreille, la perte auditive peut être causée par l’exposition au bruit, un trauma, certaines maladies (diabète, hypertension, maladies cardiovasculaires) ou la prise de médicaments ototoxiques.
Pourtant, seulement 20 % des gens qui pourraient bénéficier d’une aide auditive en portent une, notamment en raison du coût élevé de ces appareils – de 3000 $ à 8000 $ la paire.
Il y a tout juste un an, la Food and Drug Administration, qui réglemente les médicaments et les appareils médicaux aux États-Unis, autorisait une nouvelle catégorie de prothèses auditives, dites « en vente libre ». Vendues en magasin ou sur Internet, sans examen médical ni évaluation audiologique, elles coûtent entre 400 $ et 2000 $.
Cette décision, attendue depuis longtemps par les organismes de défense des droits des personnes malentendantes, vise à améliorer l’accessibilité des appareils auditifs. Les audiologistes d’ici réclament une réglementation similaire. Nous en avons discuté avec le clinicien Ronald Choquette, professeur d’audiologie à l’Université de Montréal.
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Québec Science Pourquoi serait-il souhaitable d’offrir des prothèses auditives en vente libre chez nous ? Ces appareils ne sont-ils pas déjà couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) ?
Ronald Choquette Pas pour tout le monde. Il faut respecter un critère préétabli de surdité. Il arrive que des patients tombent dans les craques : ils ont une surdité assez prononcée pour leur causer des difficultés, mais comme ils ne répondent pas aux critères, ils doivent payer de leur poche. Pour une personne âgée qui vit sur une pension de 20 000 $ par année, un appareil à 2000 $ représente 10 % de son revenu ! Et le programme de la RAMQ rembourse seulement un appareil, alors qu’on a deux oreilles. [Les personnes qui travaillent, qui sont aux études ou qui ont moins de 18 ans ont cependant droit à deux appareils.]
QS Aux États-Unis, les appareils auditifs dits « en vente libre » doivent respecter certaines caractéristiques. Lesquelles ?
RC Ils sont réservés aux personnes de 18 ans et plus dont la perte auditive perçue est légère ou modérée. [Il existe cinq stades de surdité : légère, modérée, modérée à sévère, sévère et profonde.] La puissance maximale, c’est-à-dire le volume des appareils, est limitée ; il y a ainsi peu de risques d’endommager l’ouïe. Par contre, pour quelqu’un qui a une perte auditive modérée à sévère ou plus, ces appareils ne seront pas assez puissants.
QS Dans ce contexte de vente libre, les gens risquent-ils de se retrouver avec des appareils mal adaptés à leur situation ?
RC C’est une possibilité, car l’examen audiologique devient optionnel. Une personne pourrait se procurer un appareil inutilement, alors qu’elle n’a qu’un bouchon de cire qui gêne son audition. Plus inquiétant encore, une tumeur au nerf auditif pourrait passer inaperçue. Mais il y a habituellement d’autres symptômes présents en plus de la perte auditive, donc on considère que les bénéfices de ces aides surpassent les risques. C’est un peu comme quelqu’un qui achèterait des lunettes de lecture vendues en pharmacie : la personne pourrait en réalité souffrir de cataracte et non de presbytie. Mais on juge qu’il vaut mieux élargir l’accès à tout le monde.
QS Voyez-vous d’autres risques à ces prothèses en vente libre ?
RC Quand les gens choisissent un appareil, ils optent souvent pour celui dont l’écoute est la plus confortable [en nombre de décibels], ce qui ne sera pas forcément le bon choix à long terme. Après quatre à six semaines d’utilisation, une fois que le cerveau s’est habitué à l’appareil, le niveau d’amplification sonore peut devenir insuffisant. La personne pourrait alors conclure à tort que les prothèses auditives sont inutiles. C’est pour ça qu’il est préférable de consulter un professionnel pour se faire conseiller. Il pourrait être nécessaire de reprogrammer l’appareil pour augmenter graduellement l’amplification.
QS L’autorisation américaine des appareils en vente libre a-t-elle déjà un effet au Canada ?
RC Ce qui se passe aux États-Unis finit toujours par affecter le Canada. Des patients m’arrivent déjà avec des appareils qu’ils ont achetés en Floride. Et il y a une panoplie d’appareils disponibles sur Internet. Certains sont intéressants, alors que d’autres sont de piètre qualité. Comme professionnels, nous sommes perdus dans tout ça. Si on ne réglemente pas ce marché, ce sera le free-for-all.
QS Selon l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec, 80 % des gens qui pourraient bénéficier d’une aide auditive n’en portent pas. Est-ce seulement en raison du coût élevé ou des critères trop restrictifs de la RAMQ ?
RC Il y a aussi la stigmatisation sociale. Malheureusement, dans l’esprit populaire, la surdité est associée à la vieillesse. Quand je dis à une personne de 45 ans qu’elle aurait besoin de prothèses auditives, c’est comme si je venais de lui annoncer qu’elle a 70 ans.
Comme la surdité se développe graduellement, les gens nient longtemps le problème… Entre le moment où la personne note qu’elle a un problème d’audition et le moment où elle va consulter, il s’écoule en moyenne de 7 à 10 ans.
QS C’est énorme !
RC Oui, la personne prétend d’abord que c’est la faute des autres, qui « n’articulent pas assez quand ils parlent ». Elle ne s’aperçoit pas qu’elle met le volume de sa télé beaucoup plus fort que cinq ans auparavant… C’est souvent l’entourage qui commence à se plaindre, fatigué d’avoir à toujours répéter pour se faire comprendre.
Une perte auditive de 25 dB (qui correspond à une surdité légère) triple le risque de faire une chute.
Source: JAMA Internal Medicine (2012)
QS Quels sont les risques pour les individus qui vivent ainsi dans le déni ou pour ceux qui n’ont pas les moyens de se procurer un appareil ?
RC La perte d’audition nuit à la communication et accroît le risque de souffrir de solitude et d’isolement social. Ce serait aussi une des principales causes évitables de démence, car le cerveau est moins stimulé. Les problèmes auditifs sont aussi associés à des chutes plus fréquentes.
QS Qu’est-ce qui explique cela ?
RC D’abord, bien entendre les sons aide à s’orienter dans l’espace. Ensuite, une personne atteinte d’une perte auditive doit se concentrer beaucoup plus pour entendre la parole et les autres sons, ce qui crée une surcharge cognitive dans le cerveau. Il y a moins de ressources mentales disponibles, ce qui compromet la capacité à demeurer en équilibre. Enfin, certaines pathologies ou le simple vieillissement affectent à la fois l’équilibre et l’audition.
QS Certaines personnes n’aiment pas leurs prothèses, même si elles ont été calibrées par un professionnel.
RC Les prothèses ne sont pas parfaites. Mais il existe d’autres technologies qu’on peut utiliser dans certaines situations. Par exemple, dans un restaurant bruyant, notre interlocuteur peut attacher un micro externe sur sa chemise.
Il transmettra le son directement à la prothèse auditive. Ça facilite beaucoup le suivi de la conversation. Il existe aussi des émetteurs spécialisés pour regarder la télé sans avoir besoin de monter le volume.
QS Les technologies d’aide à l’audition sont-elles les seules approches existantes pour aider les personnes aux prises avec une perte auditive ?
RC Pas du tout ! La réadaptation audiologique chez l’adulte peut prendre plusieurs formes. On enseigne notamment des stratégies de communication – à la personne et à son entourage –, comme se parler en face au lieu de crier depuis une autre pièce. On peut aussi enseigner la lecture labiale ou recommander un réaménagement du lieu de travail.
La base de tout, c’est de faire une bonne évaluation des besoins de la personne et de son style de vie. Elle ne retrouvera jamais l’audition perdue, car on ne peut pas ressusciter les cellules ciliées de l’oreille interne, mais on peut l’aider à gérer son incapacité pour mieux vivre au quotidien.
QS On estime que 4 à 6 bébés sur 1000 naissent avec une déficience auditive. Il aura néanmoins fallu plus de 10 ans pour déployer le Programme québécois de dépistage de la surdité chez les nouveau-nés dans toute la province ; cela devrait être fait à la fin de 2023, nous a indiqué une porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux. En quoi consiste ce dépistage et qu’est-ce que cela vient changer ?
RC Chez 90 % des bébés qui naissent avec une surdité, les deux parents sont entendants ; on ne soupçonnera donc pas d’emblée qu’ils sont à risque. Le test consiste à placer dans l’oreille du bébé un petit écouteur qui émet des sons. Si toutes les structures de l’oreille fonctionnent bien, l’oreille retourne un écho. C’est rapide, sans douleur et sans risque pour le bébé. Le dépistage permettra d’intervenir plus tôt auprès des familles, car une surdité non détectée affecte l’acquisition du langage, la socialisation et le développement général de l’enfant.
