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27 février 2025
Temps de lecture : 4 minutes

COVID-19, cinq ans après : les leçons tirées de la crise

Marie-Pascal Pomey et Caroline Quach. Illustration de Kagan McLeod

Cinq ans après le début de la pandémie au Québec, qu’avons-nous retenu ? Notre préparation en prévision d’une autre crise sanitaire est-elle meilleure ?

Nous avons posé ces questions à deux chercheuses qui ont vécu cette crise de l’intérieur, par le prisme de leurs expertises bien différentes. Marie-Pascale Pomey est professeure à l’École de santé publique et au Département de médecine de famille et médecine d’urgence à l’Université de Montréal, ainsi que médecin de santé publique au Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM). Caroline Quach est professeure au Département de microbiologie, infectiologie et immunologie et à celui de pédiatrie de l’Université de Montréal, ainsi que micro­biologiste et infectiologue à l’hôpital Sainte-Justine.

Lors de l’entrevue, les deux chercheuses avaient l’air de vétéranes qui ont participé à la même guerre et qui se comprenaient même si elles ont combattu sur des fronts différents. Bien qu’elles ne souhaitent évidemment pas revivre le chaos de la COVID, elles en gardent aussi le souvenir d’une période où les scientifiques se sont serré les coudes pour participer à « l’effort de guerre » et où les silos entre disciplines sont tombés.

Retour en mars 2020…

***

Québec Science À quel moment avez-vous réalisé le sérieux de la situation ?

Marie-Pascale Pomey Il n’y a pas un moment en particulier. Je me doutais que la crise ne se limiterait pas à deux semaines de confinement, mais sans pouvoir en prévoir la durée. Par contre, en étant en lien avec mes collègues en France [où la COVID s’est déclarée plus tôt qu’au Québec], je pouvais en anticiper l’évolution ici. Et avec des collègues américains, nous réalisions que le problème était très complexe… et qu’on en aurait pour plusieurs mois…

Caroline Quach En janvier, les informations arrivant de Chine laissaient supposer que c’était une situation mineure. Mais en février, j’ai commencé à comprendre que ça irait mal. Je me suis demandé si on devait partir en semaine de relâche avec les enfants. C’est au retour que j’ai saisi l’ampleur de ce qui s’en venait, même si je ne pouvais en anticiper la durée. L’hôpital était en état d’alerte et les mesures ont été mises en place.

QS Comment avez-vous vécu cette crise ? Commençons par les bons coups !

CQ D’abord, la mise en commun des expertises scientifiques ! Les silos sont tombés. On rencontrait des collègues du même département qu’on ne connaissait pas vraiment. Plusieurs ont mis leurs projets de recherche en pause pour s’attaquer au virus, tant en épidémiologie qu’en science fondamentale.

MPP J’ai moi aussi été fascinée par la mobilisation des différents centres de recherche ou encore des instituts comme l’Institut national de santé publique et l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux. Les scientifiques planchaient pour trouver des solutions en temps réel, pour soutenir les différents réseaux et pour éclairer la prise de décision politique. Par exemple, c’est ainsi qu’il a été possible de modéliser l’évolution de l’épidémie afin de faire des projections. À ma connaissance, c’était une première au Québec !

CQ On a aussi pris nos propres décisions, basées sur nos réalités et nos expertises. On ne s’est pas contentés de suivre les Américains. Quand les premiers vaccins sont arrivés, en trop petite quantité, les comités fédéral et québécois ont choisi de donner une première dose à un maximum de personnes en allongeant l’intervalle avant la deuxième dose. On s’est fait chicaner, hurler dessus par toutes sortes de gens. Mais c’était le bon choix.

MPP La pandémie a aussi fait évoluer nos modèles de suivi des patients. Par exemple, le CHUM et l’Hôpital général juif de Montréal ont mis en place des suivis à domicile des patients atteints de la COVID qui, en « temps normal », auraient été gardés en observation à l’hôpital. Grâce à ce suivi à distance, dans leur environnement familier, avec des appareils connectés et du personnel médical consacré, ces patients pouvaient en tout temps être en contact avec les équipes cliniques et venir à l’hôpital en cas d’urgence. C’était un pas vers la médecine de demain.

QS Et les mauvais coups ?

MPP Le débat sur l’utilité des masques !

CQ C’est parce qu’on en manquait au début. Et qu’on n’osait probablement pas l’annoncer et alerter le monde. Les autorités ont donc dit que ce n’était pas utile pour garder ceux qu’on avait là où ils étaient le plus nécessaires.

MPP Effectivement ! Les masques, on sait que ça marche ! Et ce débat a pu nuire à la confiance du public envers les scientifiques. Vous souvenez-vous aussi d’Alerte COVID, l’application de téléphone nous indiquant si on s’était tenus proche d’une personne atteinte ? Ce système n’a pas bien marché ! Les gens se sentaient plus surveillés qu’aidés. L’application leur demandait de rentrer des données, mais ils n’y trouvaient rien leur permettant de mieux se protéger.

Finalement, les tests rapides anti­géniques se sont révélés utiles, mais cela a pris du temps. [Leur déploiement s’est effectué au cours de l’automne 2021.] J’étais en France en novembre 2020 et des kiosques étaient déjà accessibles dans les rues pour permettre à la population de se tester rapidement. En plus de leur rapidité par rapport aux tests PCR, ces tests permettaient à la population de se responsabiliser face à la maladie.

« En période de crise, on n’a pas le temps de lancer des appels à candidatures. »

Caroline Quach

QS Le Québec était-il prêt pour cette pandémie, en fin de compte ?

CQ Non. En matière de préparation à une pandémie, on envisageait plutôt une grippe, mais la COVID, même si elle est aussi causée par un virus respiratoire, s’est révélée très différente. Une épidémie de grippe se termine rapidement, généralement en deux vagues, grâce – quand on est chanceux – à une immunité partielle acquise précédemment par la population contre les virus influenza, alors qu’avec la COVID-19, on faisait face à un tout nouveau virus. En plus, pour diverses raisons, on manquait d’équipements de protection personnelle, qui n’avaient pas été remplacés après leur expiration.

Toujours comme pour une grippe, on voulait s’assurer d’avoir assez de lits de soins aigus. Donc on vidait les hôpitaux vers les CHSLD. Or, ceux-ci manquaient de ressources. Les CHSLD sont un milieu de vie, où le personnel n’était pas équipé ni formé en prévention des infections. Les employés se « raboudinaient » des masques eux-mêmes. C’était insensé !

Enfin, au Québec et au Canada, les réseaux de recherche contre la maladie ont été financés très rapidement. Mais ça aurait dû être fait d’avance, pour les organiser, y inclure les chercheurs les plus aptes et leur permettre de se connaître. En période de crise, on n’a pas le temps de lancer des appels à candidatures.

MPP En ce qui concerne les ressources humaines, nous aurions pu aller chercher plus de personnes expertes dans la gestion de crise infectieuse. Nous aurions aussi pu être mieux en partenariat avec les patients et la population. Empêcher les personnes de visiter leur proche en CHSLD, par exemple, c’était très douloureux ! L’isolement est un déterminant social de la santé. Il aurait été intéressant de mieux prendre en considération les bénéfices et les risques liés aux décisions concernant certaines populations. En soutien aux établissements, j’ai proposé de rédiger un livre blanc Des pratiques inspirantes de partenariat avec les usagers et leurs proches développées en contexte de pandémie. Cet ouvrage [accessible en ligne depuis novembre 2020 et mis à jour en mars 2021] regroupe des initiatives inspirantes qui ont été développées dans le réseau et qui permettaient d’une part de garder une certaine humanité dans le système de santé et de services sociaux et d’autre part de maintenir le lien social entre les personnes !

QS Peut-on comparer nos décisions à celles d’autres pays ?

MPP C’est toujours difficile, car les systèmes de santé publique et de gestion du système de santé sont différents entre pays, de même que les cultures locales. Une mesure utile pour la population d’un pays ne fonctionnera pas nécessairement pour une autre. Le plus pertinent, c’était d’examiner des idées et des interventions mises en place ailleurs et dont les effets ont été montrés. Puis, de s’en inspirer pour notre réalité et nos besoins. Chaque pays est amené à prendre des décisions adaptées à son contexte.

CQ Par exemple, au Québec, on a moins de lits aux soins intensifs et moins de personnel par habitant que dans d’autres régions. On courait donc plus de risques de débordement que ces régions. Nos autorités ont donc décrété des consignes qui pouvaient être plus restrictives qu’en France, par exemple, où il y a plus de médecins par habitant. Ce qu’on peut comparer, ce sont des indicateurs comme la surmortalité. Elle était plus basse là où on vaccinait les gens [et là où on a appliqué des mesures de distanciation rapidement, selon une étude publiée en décembre 2024 dans BMC Global and Public Health].

QS Comment évaluez-vous le travail de communication autour de la COVID, y compris celui des journalistes ?

CQ Le public québécois était averti, attentif et capable de nuances. Au Québec, j’ai senti que les journalistes voulaient avant tout informer le public. Au Canada anglais, à tort ou à raison, je me sentais comme une politicienne que les journalistes voulaient prendre en défaut. Bon, j’ai quand même reçu des menaces de mort de partout… Cela dit, je me suis parfois retrouvée face à des journalistes peu expérimentés ou peu préparés, avec des résultats catastrophiques. Et certains avaient tendance à toujours retourner vers les mêmes scientifiques parce que ces derniers répondaient rapidement aux questions, même si celles-ci se situaient en dehors de leur champ d’expertise.

MPP Les journalistes ont beaucoup fait appel aux experts pendant la COVID, ce qui est un bon point, et ils ont relayé les informations efficacement. Pour ce qui est des communications gouvernementales, j’ai lu récemment un article publié à la fin 2024 dans la revue Santé publique qui analysait l’évolution de l’image de l’ancien directeur de santé publique Horacio Arruda dans les médias. L’article souligne qu’au début, la population appréciait son côté sympathique et coloré. Mais, après quelques mois, cette attitude a été perçue comme un manque de professionnalisme. Les auteurs s’interrogent aussi sur la promiscuité entre la Santé publique et le politique.

CQ Tout à fait. Ça a changé avec l’arrivée de Luc Boileau. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à avoir des points de presse où le directeur national de santé publique était accompagné de spécialistes, en absence du politique, sans le PM ni le ministre de la Santé.

« Je suis en deuil de cette promiscuité entre médecins, gestionnaires,
corps professionnels, patients partenaires et la recherche. »

Marie-Pascale Pomey

QS Comment s’est passé le retour à la « normale » dans votre quotidien de chercheuse ?

MPP On a appris à être efficaces à distance, à faire du télétravail, avec ses avantages et ses inconvénients ! Mais je réalise aussi que je suis en deuil de cette promiscuité entre médecins, gestionnaires, corps professionnels, patients partenaires et la recherche. Tout le monde dans le même bateau, à ramer ensemble.

CQ Je m’ennuie aussi de cette communauté d’esprit. On est retombés dans nos façons de faire pré-COVID. Chacun travaille sur son truc. Je vis un genre de dépression… post-adrénaline. Par contre, j’ai quand même l’impression que mes tâches sont plus multi­disciplinaires qu’avant. Le concept de patient partenaire est plus mis à l’avant.

MPP Ce concept selon lequel le patient contribue, par ses expériences et son expertise, avec le personnel médical et les scientifiques, à prendre les décisions pour améliorer les soins et la recherche est au cœur de mon travail. Sans oublier que les patients partenaires peuvent aussi accompagner d’autres personnes qui amorcent leur parcours de soins dans le système de santé. De plus en plus de politiques encouragent l’engagement de patients, que ce soit en recherche fondamentale, interventionnelle ou clinique ainsi qu’en formation initiale et continue des professionnels de la santé et des services sociaux.

Par ailleurs, le public est plus sensibilisé aux risques liés aux infections respiratoires. C’est désormais courant de voir des personnes porter des masques, tousser dans leur coude ou travailler de chez elles quand elles ont des symptômes. La population est mieux conscientisée à l’importance de se protéger et de protéger les autres.

QS Qu’en est-il du personnel de la santé ?

CQ Il est en burn out pandémique. Une pandémie de grippe aviaire maintenant, ça tomberait extrêmement mal ! On a vraiment besoin de souffler !

MPP Les équipes cliniques ont eu à faire face à des situations difficiles. Cela a été dur sur le mental ! Obtenir du soutien n’a pas été toujours facile. Il est important de valoriser ces professions soignantes et de les rendre attractives. Le partenariat avec les patients ravive les raisons fondamentales pour lesquelles les gens ont choisi de travailler dans ce domaine.

QS Une dernière recommandation pour le « terrain » ?

CQ Pendant la pandémie, des centres, comme Sainte-Justine, possédaient l’expertise pour déterminer rapidement comment agir sur le terrain, tandis que certains CHSLD ou petits hôpitaux devaient attendre les directives de la Santé publique ou du ministère. Ce qui pouvait parfois être très long.

MPP La mise en réseau des établissements ayant l’expertise avec d’autres moins dotés aiderait à réagir plus rapidement lors d’une prochaine pandémie. De plus, renforcer la collaboration entre les services de santé publique et les services de gestion du système de santé et de services sociaux permettrait d’améliorer les canaux de communication en temps de pandémie. Il est en effet important de bien comprendre les réalités sur le terrain pour prendre les meilleures décisions. Il est souhaitable, d’une part, de faire établir des lignes directrices générales par les autorités centrales et, d’autre part, d’accorder une certaine latitude aux équipes sur le terrain afin qu’elles puissent prendre en compte les réalités locales.

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