Image: Gerd Altmann/Pixabay
Alors que Montréal et Québec tombent en alerte rouge, le niveau de motivation pour lutter contre le virus, lui, n’est pas nécessairement au rendez-vous.
Après plusieurs mois de confinement et de privations, nombreux sont ceux qui en ont assez des mesures de prévention. Nos sacrifices sont-ils justifiés? La menace est-elle aussi forte qu’au printemps dernier? L’anthropologue Ève Dubé, chercheuse à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et professeure au département d’anthropologie de l’Université Laval, et l’épidémiologiste Mathieu Maheu-Giroux, professeur au département d’épidémiologie, biostatistique et santé au travail de l’Université McGill, ont accepté de répondre à nos questions. Des regards croisés qui font réfléchir.
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QS : Que disent les modèles de ce qui nous attend?
MMG : En ce moment, on est dans une période d’instabilité, puisque le nombre d’hospitalisations est relativement bas. S’il y a une éclosion dans un milieu vulnérable, par exemple une résidence pour personnes âgées, cela augmentera le niveau de transmission communautaire. On sait que les dynamiques de transmission sont en train de changer, influencées par le retour à l’école et au travail, la désinformation et le refus de certaines personnes de respecter les mesures de distanciation. Tout ça fait en sorte que c’est plus difficile de prédire la suite des choses.
QS : Arriverons-nous à être aussi prudents qu’au printemps dernier?
ÈD : Nos comportements sont très liés à notre perception du risque et au sentiment de vulnérabilité par rapport à la maladie. Lorsqu’on voit peu de malades dans notre entourage ou si on connaît des gens qui ont attrapé la COVID-19, mais qui ont eu peu de symptômes, on peut en arriver à banaliser la maladie et à moins se protéger.
L’augmentation actuelle du nombre de cas pourrait jouer sur la perception du risque. Par exemple, la région du Bas-Saint-Laurent, qui avait eu très peu de cas au printemps, fait maintenant partie des régions les plus touchées. On voit que ça peut rapidement basculer et que le virus n’a pas disparu. J’espère que ça va réveiller les gens.
QS : Pour le moment, le nombre de cas et de décès est loin d’être aussi élevé qu’au printemps dernier. Pourquoi s’inquiéter?
MMG : Je suis épidémiologiste, donc ce qui est important pour moi, c’est la santé. Quand je vois une maladie avec un taux de mortalité relativement élevé, c’est sûr que c’est inquiétant. Pour le moment, ce n’est pas hors de contrôle, on a encore une marge de manœuvre, mais elle s’amenuise de jour en jour…
QS : Certaines personnes ont de la difficulté à bien comprendre tous les changements fréquents des mesures de prévention. Cela contribue-t-il à démotiver la population à les respecter?
ÈD : Oui, c’est ce qu’on avance. Il y a eu de la confusion, entre autres pour les rassemblements. Certaines personnes agissaient bonne foi et elles faisaient des choses en pensant que c’était conforme aux recommandations, alors que ce ne l’était pas. Si on est à l’extérieur, c’est une chose; si on est à l’intérieur, c’en est une autre. Il y a beaucoup de nuances à saisir.
QS : Les nouvelles infections sont recensées principalement chez les jeunes. Cela peut-il transformer le portrait de la crise?
MMG : Si la transmission demeure concentrée chez des jeunes, dans l’immédiat, il n’y aura pas d’augmentation des hospitalisations. Cela étant dit, les jeunes ont des contacts avec leurs parents, qui auront des contacts avec des gens plus vieux. Ainsi, même la moyenne d’âge des individus infectés est plus jeune, la transmission finira par atteindre tous les groupes d’âge. On fait juste ajouter un délai.
QS : Sur le plan psychologique, la deuxième vague sera-t-elle différente?
ÈD : Au printemps, on pouvait s’accrocher au fait que l’été arrivait, avec les vacances et la fin des classes. On avait le sentiment qu’on allait s’en sortir à plus ou moins court terme. Cette fois-ci, cela risque d’être différent avec un possible confinement en octobre, juste avant le changement d’heure, entre autres. La perspective d’un reconfinement sera difficile, surtout pour la santé mentale.
QS : La Suède a favorisé l’éducation et la responsabilisation de la population plutôt que des mesures de confinements strictes et cela semble bien fonctionner. Le Québec manque-t-il de discipline?
ÈD : C’est très lié aux normes culturelles. Il y a une culture de respect de la santé publique très forte en Suède, ce qui n’est peut-être pas le cas ici. Même chose pour le port du masque qui fait partie intégrante des mœurs dans les pays asiatiques, alors que ce n’est pas dans nos pratiques.
Chez les Inuits, la protection des aînés est une valeur forte, et donc, des mesures particulières pour préserver leur santé y tombent sous le sens. Dans la société québécoise en générale, parfois, les personnes âgées sont moins reconnues ou perçues comme moins importantes – avec les conséquences désastreuses que l’on connaît maintenant.