Illustration : Shutterstock
Des cellules immunitaires sont capables de produire des opioïdes antidouleur, mais uniquement sous l’impulsion des hormones sexuelles féminines !
Ce n’est pas un cliché : hommes et femmes réagissent différemment à la douleur. Ce qui fait que les traitements ne fonctionnent pas toujours avec la même efficacité d’un sexe à l’autre. Justement, une équipe de l’Université de Californie à San Francisco (UCSF) a récemment mis au jour chez la souris un mécanisme antidouleur qui dépend des hormones féminines. Surprise ! Ce mécanisme fait aussi intervenir le système immunitaire, et plus précisément certains globules blancs, appelés lymphocytes T régulateurs (ou Treg). Mais pas tous. Uniquement ceux qui se trouvent dans les méninges de la moelle épinière, soit les membranes qui protègent celle-ci. Et ce mécanisme est inexistant chez les mâles !
Ces lymphocytes Treg sont avant tout reconnus pour leur rôle de « frein » du système immunitaire, évitant que celui-ci ne s’emballe. Ils participent aussi à la réparation des tissus. Toutefois, d’après une étude récemment publiée dans Science, en présence d’hormones féminines (œstrogène et progestérone), ces Treg produiraient des enképhalines, soit des molécules de la famille des opioïdes. Donc une sorte de morphine naturelle ! Les enképhalines exercent leur action analgésique en bloquant directement la transmission du signal de la douleur jusqu’au cerveau par les neurones. Pour des lymphocytes, voilà un rôle bien inhabituel !
« Nous avons été surpris par cette fonction unique dans les méninges, très différente de leurs fonctions immunitaires dans le reste de l’organisme », se souvient la Québécoise Élora Midavaine, la postdoctorante qui a mené le projet. Pour Louis Gendron, neurobiologiste de la douleur à l’Université de Sherbrooke, qui n’a pas participé à ces travaux, quoiqu’il ait côtoyé Élora Midavaine lorsqu’elle a effectué son doctorat à Sherbrooke, il est effectivement marquant que « l’effet antidouleur [des Treg] soit indépendant de leurs actions immunitaire et réparatrice de tissus ».
De fait, si on élimine ces lymphocytes chez une souris, son système immunitaire s’emballe et l’animal meurt rapidement de troubles auto-immuns. Par contre, quand l’équipe de l’UCSF éliminait ces cellules seulement dans les méninges, les souris se portaient bien, mais les femelles devenaient plus sensibles à la douleur. Inversement, quand l’équipe augmentait leur nombre, seules les femelles devenaient plus résistantes, ce qui confirme l’absence de ce mécanisme chez les mâles.
Les lymphocytes Treg ne sont toutefois efficaces que contre un seul type de douleur, soit la douleur mécanique provoquée par un coup ou un écrasement, mais pas, par exemple, contre la douleur d’une brûlure. En revanche, il semblerait que ces cellules interviennent aussi dans le contrôle de certaines douleurs chroniques, selon Élora Midavaine, notamment lors de la gestation, quand les taux d’hormones sexuelles sont très élevés. Et « certaines douleurs chroniques sont de type mécanique », précise-t-elle. Or, les femmes souffrent plus de douleurs chroniques que les hommes. Parviendra-t-on un jour à mieux les soulager en stimulant les cellules Treg dans les méninges ?
En attendant, la jeune scientifique, tout comme Louis Gendron, déplore que la recherche biomédicale ait trop longtemps ignoré les différences entre les sexes, en menant les études presque uniquement sur des animaux mâles et des hommes. Dans ses mots : « Difficile de mettre au point de bons traitements quand on ignore la biologie ! »