Illustration: Myriam Wares
Ozempic, Wegovy, Mounjaro : l’arrivée de divers médicaments qui font maigrir rapidement a profondément ébranlé la prise en charge de l’obésité. Fini, les régimes ?
La vie de Geneviève a basculé le 16 janvier 2023. Ce jour-là, elle s’est retrouvée dans le bureau de sa psychiatre avec des idées suicidaires. C’est cette dernière qui lui a suggéré d’essayer l’Ozempic, le médicament qui fait fureur sur les réseaux sociaux pour ses vertus amaigrissantes. Geneviève était une candidate idéale, étant suivie pour son poids par divers professionnels de la santé depuis l’âge de 16 ans. Elle en a aujourd’hui 40.
« Ça m’a sauvée, dit-elle candidement. Je n’en pouvais plus d’être grosse, de tout essayer sans résultat. Je ne vivais plus, j’avais honte de moi. »
À 260 livres (118 kg) pour 5 pi 3 po (1,60 m), Geneviève avait de la difficulté à accomplir des tâches quotidiennes sans s’essouffler. À jouer avec ses jeunes enfants. Aucun régime, aucune activité physique, ni aucun suivi en nutrition ne faisaient bouger l’aiguille sur le pèse-personne. Jusqu’au recours à l’Ozempic. D’obèse « morbide », elle est aujourd’hui passée dans la catégorie des personnes en « surpoids », à 170 livres (77 kg), en quelques mois seulement.
« Dès que j’aurai atteint un IMC de 26 [on parle d’obésité quand l’indice de masse corporelle ou IMC dépasse 30 kg/m2 et de poids « normal » en dessous de 25], je diminuerai mes doses. Je ne veux pas être mince, je veux juste être en bonne santé pour mes enfants. Même si ça coûte une fortune », dit celle qui souhaite garder l’anonymat en raison des préjugés liés au recours à l’Ozempic.
Commercialisé par le laboratoire danois Novo Nordisk et approuvé par Santé Canada en 2018, l’Ozempic, ou sémaglutide, appartient à une classe de médicaments appelés « agonistes du récepteur au GLP-1 ». Initialement destiné aux personnes atteintes de diabète de type 2 pour les aider à réguler leur glycémie, l’Ozempic est de plus en plus utilisé de façon détournée en raison des pertes de poids qu’il induit… Dans ce contexte « hors indication », ce sont les patients et patientes eux-mêmes qui doivent débourser environ 350 $ par mois pour obtenir leurs injections hebdomadaires.
Malgré leur prix, l’Ozempic et les autres antidiabétiques de la même famille ont inondé le marché. Encensée par des influenceurs et influenceuses sur TikTok et par des vedettes hollywoodiennes, cette nouvelle génération de traitements fait désormais partie de la culture populaire, au même titre qu’autrefois le Viagra. L’engouement est tel qu’il provoque des pénuries intermittentes, dont la dernière s’est prolongée jusqu’au début de 2024.
« On doit reconnaître que ces médicaments ont radicalement changé notre approche, observe Rémi Rabasa-Lhoret, médecin chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal et directeur de Diabète Québec. Mais ils ne sont pas pour monsieur et madame Tout-le-Monde qui veulent aller à la plage et perdre du poids », poursuit l’endocrinologue.
Dans une société obsédée par la minceur et la culture des régimes, l’arrivée de tels médicaments, avec leurs promesses de faire maigrir sans grands efforts, soulève inévitablement des questions qui dépassent le débat médical. D’autant que c’est un bon filon pour l’industrie pharmaceutique, qui compte bien surfer sur la vague. Rappelons qu’au Québec, 25 % des adultes sont en situation d’obésité. Aux États-Unis, le taux grimpe à 40 %.
Novo Nordisk a ainsi mis au point le Wegovy, destiné spécifiquement aux personnes obèses. Il est approuvé au Canada depuis 2021, mais n’est pas encore disponible, en raison de la forte demande aux États-Unis et dans d’autres pays. Arrivé sur le marché canadien en novembre 2023, le Mounjaro est commercialisé par le groupe américain Eli Lilly pour les personnes atteintes de diabète. Comme l’Ozempic, il est prescrit hors indication pour aider à la perte de poids. Et ce n’est qu’un début !
De nombreux médicaments similaires sont en développement, dont plusieurs sous forme de pilules. Rétatrutide, orforglipron, danuglipron… Une dizaine de molécules agissant toutes sur les mêmes mécanismes physiologiques sont à l’étude. Bref, l’arsenal thérapeutique s’élargit.
Un outil efficace
L’obésité est considérée par de nombreux pays et organisations médicales comme une maladie chronique complexe. Sa prise en charge l’est tout autant, bien qu’elle n’ait longtemps reposé que sur des recommandations d’activité physique, de saine alimentation et, dans certains cas, sur la chirurgie bariatrique.
Si de nombreuses études ont montré que l’obésité est associée à une augmentation du risque de maladies cardiovasculaires, de diabète et de cancer, entre autres, toutes les personnes « grosses » ne sont pas en mauvaise santé.
Cela étant, plusieurs études montrent le bénéfice d’une perte de poids sur la santé, à l’échelle populationnelle du moins. En 2023, une étude menée auprès de 17 600 personnes obèses mais non diabétiques a ainsi montré que le Wegovy réduisait d’environ 20 % le risque d’AVC, d’infarctus et d’autres accidents cardiovasculaires. Certes, ces preuves sont encore limitées ; mais d’autres données indiquent que la perte de poids induite par la chirurgie bariatrique diminue aussi le risque de complications cardiovasculaires. De même, une vaste étude américaine publiée en 2022 dans PLOS Medicine a montré que les personnes obèses voyaient leur risque de diabète de type 2 à long terme diminuer lorsqu’elles essayaient de maigrir et affichaient une perte de poids, même modérée (10 lb/4,5 kg ou plus). Le résultat était valable, quelle que soit la méthode utilisée pour perdre du poids. Et, fait intéressant, les personnes minces qui tentaient elles aussi de contrôler leur poids par les mêmes méthodes voyaient au contraire ce risque augmenter !
Toujours est-il que, pour ceux et celles qui visent à perdre des kilos, l’arrivée de ces molécules à l’efficacité impressionnante change la donne. La perte de poids tourne autour de 15 % pour l’Ozempic et le Wegovy en un peu plus d’un an, soit trois fois plus que ce qu’induisent les médicaments classiques approuvés pour cette indication. Un essai clinique de phase 3, publié en 2022 dans le New England Journal of Medicine, a montré que les personnes perdent en moyenne 20 % de leur poids avec le Mounjaro. Et le rétatrutide, testé par le groupe Eli Lilly, ferait perdre jusqu’à 24 % du poids, selon un essai de phase 2.
Comment fonctionnent ces injections hebdomadaires « miracle » ? En imitant les effets de l’hormone intestinale naturelle GLP-1, qui stimule la production d’insuline par le pancréas. Le GLP-1 ralentit aussi la vidange de l’estomac et contribue à la sensation de satiété. Les médicaments de type Ozempic font la même chose. En somme, ils coupent l’appétit.
Les autorités sanitaires à la traîne
Face à de tels résultats, pourquoi restreindre l’accès à ces médicaments ? La Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) ne couvre en effet pas l’Ozempic pour les individus qui ne souffrent pas de diabète, pas plus que les assureurs privés, qui ont récemment cessé de rembourser le médicament lorsqu’il est utilisé pour l’obésité. Une situation que déplorent les experts et expertes consultés par Québec Science.
Pour que ces molécules ne fassent plus l’objet d’une exclusion du régime public d’assurance médicaments, il faudrait d’abord que le gouvernement reconnaisse l’obésité comme une maladie chronique, au même titre que le diabète et l’hypertension.
« Il faut aussi avoir de bonnes études qui nous disent chez qui ces médicaments sont vraiment rentables, par exemple chez un patient qui doit perdre du poids pour être admissible à une opération ou à une greffe. Le problème, c’est que ces études coût-bénéfice n’existent pas », déplore le Dr Rabasa-Lhoret. Et les médecins sont catégoriques : il ne faut pas prescrire ces médicaments à n’importe qui.
De telles études ne peuvent même pas être réalisées par l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), puisque les médicaments contre l’obésité ne figurent pas dans son mandat. Dans un rapport publié en octobre 2022, l’organisme public écrit néanmoins que les médicaments sont « efficaces pour la perte de poids à court terme, lorsqu’ils sont utilisés en concomitance avec la modification des habitudes de vie ».
Depuis, le gouvernement a octroyé un mandat à l’INESSS pour qu’il mette en œuvre un projet pilote sur l’usage ciblé des médicaments pour le traitement de l’obésité. « Les balises concernant ce projet pilote restent toutefois à préciser », écrit une porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Illustration: Myriam Wares
Image corporelle
Ce flou est assez symptomatique de la façon dont l’obésité est considérée par le milieu médical. Dans les dernières lignes directrices canadiennes, datant de 2020, on admet que l’obésité « n’est pas gérée efficacement par notre système de santé actuel ». On y indique que le personnel de santé est mal outillé, peu formé, mais aussi imprégné de préjugés : « la stigmatisation liée à l’obésité nuit au niveau et à la qualité de soins prodigués », peut-on lire dans le document.
Le Dr Rémi Rabasa-Lhoret est de cet avis. Il fait des parallèles avec la discrimination qu’ont vécue (et que vivent encore) des minorités ethniques et de genre de la part du monde médical. Le rapport à l’obésité doit changer, martèle-t-il. « C’est important de dire qu’il y a des gens en surpoids qui sont très actifs et dont le risque de maladie est plus faible que celui de gens de poids normal qui sont très sédentaires », rappelle-t-il.
L’arrivée des injections amaigrissantes va-t-elle aggraver la stigmatisation ? Chose certaine, ces molécules nous obligent à repenser notre rapport à notre corps et à la nourriture. Dans un sondage Léger mené en octobre 2023 pour le compte de l’organisme ÉquiLibre, on apprenait que 59 % de la population québécoise souhaitait maigrir – toutes catégories de poids confondues.
« Ça montre qu’il y a des considérations esthétiques là-dedans. Si on prend de l’Ozempic, ça ne va pas forcément améliorer notre relation avec notre poids ni avec la nourriture », estime Andrée-Ann Dufour Bouchard, nutritionniste et cheffe de projets à ÉquiLibre, qui travaille à favoriser le développement d’une image corporelle positive.
« S’il y avait moins de grossophobie dans la société et qu’une vraie diversité corporelle était représentée, l’attrait pour le médicament serait moins grand », ajoute celle qui invite à plus de bienveillance et d’acceptation de soi.
Une indulgence qui vaut aussi pour les personnes qui voudraient avoir recours à un médicament coupe-faim. « L’idée, ce n’est pas non plus de blâmer les gens ni de minimiser leurs souffrances », dit-elle.
Une prise en charge globale
Quoi qu’il en soit, l’Ozempic, le Mounjaro ou encore le Wegovy ne sont pas des solutions magiques pour perdre du poids, affirment les experts, mais bien des outils parmi d’autres.
Comme pour de nombreuses maladies chroniques, les causes de l’obésité sont multiples : biologiques, génétiques, hormonales, environnementales, psychologiques… « Moi, je dis toujours que l’obésité est un parcours du combattant. Il faut tout un encadrement quand on prescrit des médicaments pour avoir du succès », estime Marie-Philippe Morin, spécialiste en médecine bariatrique à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.
Au-delà de la pharmacothérapie, le suivi par une équipe multidisciplinaire en nutrition, en activité physique et en soutien en santé mentale est essentiel à la perte de poids. La première ligne de traitement doit même être le mode de vie, s’accordent à dire les spécialistes.
« Il y a des patients qui répondent très bien à la médication, j’en ai certains qui ont perdu entre 80 et 100 livres [entre 35 et 45 kg]. Il y en a d’autres qui ne répondent pas bien aux médicaments et vont vers la chirurgie bariatrique », ajoute la spécialiste.
Selon elle, la chirurgie bariatrique, prise en charge par la RAMQ, demeure l’option la plus durable et celle qui fait perdre le plus de poids. D’autant que l’Ozempic est un contrat à vie, puisqu’il y a une tendance à reprendre le poids perdu lorsqu’on arrête le traitement. « On le voit très bien dans la littérature scientifique. Quand on le commence, on dit au patient qu’il faut voir ça comme du long terme », souligne la Dre Morin.
Un médicament sans danger ?
Un tel traitement peut laisser perplexe. Il y a presque 50 ans en France, un autre « remède miracle » était commercialisé pour traiter le diabète de type 2 et prescrit pour maigrir : le Mediator. Retiré du marché en 2009 car il augmentait le risque de maladies cardiaques et pulmonaires, ce coupe-faim, maintenu à la vente malgré les risques par le laboratoire Servier, aurait entraîné des centaines de décès sur plus d’une trentaine d’années.
Même si l’on dispose d’un certain recul, environ une dizaine d’années, pour juger des effets secondaires des analogues GLP-1, les données pour la nouvelle génération de médicaments sont peu nombreuses. Ils sont en outre donnés à des doses plus fortes pour la perte de poids que pour le traitement du diabète.
« Pour l’Ozempic spécifiquement, le recul c’est deux ou trois ans. Mais globalement dans cette classe, il n’y a pas eu de gros signaux d’alarme », dit la Dre Morin.
Bien que les spécialistes s’entendent pour dire qu’il n’y a pas lieu de craindre un nouveau scandale sanitaire avec ces médicaments, ces derniers peuvent tout de même entraîner des effets indésirables potentiellement graves, bien que rares. Occlusions intestinales, gastroparésie (qui se traduit par des nausées, des vomissements, des douleurs abdominales) ou inflammation du pancréas sont quelques effets secondaires relevés par des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique dans la revue JAMA, l’automne dernier.
Les effets indésirables plus fréquents, tous rapportés par des personnes contactées par Québec Science, sont généralement moins graves et s’estompent avec le temps : vomissements, vertiges, diarrhée, légères douleurs abdominales ou ballonnements…
Des carences nutritionnelles peuvent tout de même s’ajouter à la liste. C’est ce que souligne Claudia Houle, nutritionniste qui s’intéresse au sémaglutide dans le cadre de sa maîtrise. En consultation, son rôle est notamment de prévenir la dénutrition des personnes qui s’administrent de l’Ozempic, car elles peuvent manquer de certains nutriments si leur régime alimentaire n’est pas adéquat. Elle observe en outre que le fait d’entreprendre un régime entraîne souvent une diminution de l’activité physique. « On n’est pas plus en santé si on devient sédentaire », souligne-t-elle.
Les lignes directrices canadiennes sont claires sur ce point : « la gestion de l’obésité devrait viser une amélioration de l’état de santé et du bien-être, et non seulement la perte de poids ».
Pour Geneviève, qui s’injecte de l’Ozempic depuis un an, le jeu en vaut la chandelle. Avec son médecin, elle a jugé que les bienfaits l’emportaient sur les risques. Une décision loin d’avoir été prise à la légère, précise-t-elle. « De nombreuses personnes avec des maladies chroniques doivent prendre des médicaments à vie et l’accepter. C’est mon cas avec l’obésité, alors je le ferai. »
Tour de taille plutôt qu’IMC
Pour le professeur au Département de kinésiologie de l’Université Laval Jean-Pierre Després, il faut arrêter de se fier au pèse-personne et à l’indice de masse corporelle pour mesurer la corpulence. Le tour de taille est, selon lui, un bien meilleur indicateur, puisqu’il tient compte de la répartition des graisses. L’obésité abdominale – une accumulation de graisse au niveau de l’abdomen – est bien plus étroitement associée à la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires que l’IMC. L’auteur de La révolution active, paru en 2023, estime que la meilleure prévention reste l’activité physique et la saine alimentation.