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20 juin 2024
Temps de lecture : 4 minutes

Prévention et dépistage du cancer de la peau : en fait-on assez?

Photo du dos d'une personne. La peau est blanche, avec quelques grains de beauté visibles.

Photo: Shutterstock/Nastyaofly

À lire attentivement avant de se faire bronzer cet été.

Dès que le soleil pointe le bout de son nez après la grisaille printanière, les gens sortent en profiter. Dans les parcs, les piscines municipales et sur les terrasses, on se fait dorer pour enfin arborer notre teint estival. Mais ce geste si banal n’est pas sans danger…

« Au Canada, une personne sur cinq développera un cancer de la peau au cours de sa vie », indique le Dr Ivan Litvinov, professeur et directeur de la Division de dermatologie de l’Université McGill. Cette statistique cache plusieurs types de cancer de la peau, d’agressivité variable. Le carcinome basocellulaire est le cancer cutané le plus commun, suivi du carcinome spinocellulaire. Ces deux formes de tumeurs prennent naissance dans l’épiderme et se propagent rarement vers d’autres tissus, mais doivent tout de même être retirées par chirurgie.

Puis il y a le mélanome : c’est lui la principale menace. Il représente 5 % des cancers de la peau, mais cause la grande majorité des décès. S’il n’est pas pris en charge assez tôt, le mélanome peut envahir d’autres parties du corps, telles que le sang et les ganglions lymphatiques. Une fois que le cancer a métastasé, il devient beaucoup plus difficile à traiter.

Partout dans le monde, les cas de mélanomes sont à la hausse. En 2022, des scientifiques du Centre international de recherche sur le cancer ont estimé que le nombre de nouveaux cas de mélanome augmentera de plus de 50 % entre 2020 et 2040. Au Canada, leur incidence a grimpé de 44 % entre 2008 et 2018 ! Heureusement, le taux de mortalité, lui, diminue depuis 2013 grâce aux nouveaux traitements d’immunothérapie, qui offrent une meilleure chance de survie.

Mais ces traitements coûtent cher au système de santé : le gouvernement fédéral estime que le fardeau financier du cancer de la peau atteindra 1 milliard de dollars par an d’ici 2030. C’est le double de la facture d’il y a vingt ans. « Chaque année, nos dépenses augmentent pour guérir ces cancers… mais pourquoi ne pas investir davantage dans la prévention ? » demande Ivan Litvinov. En effet, le cancer de la peau est en grande partie évitable.

Bronzage artificiel, attention !

Le niveau d’émission de rayons UV des appareils de bronzage varie grandement. Certains appareils peuvent émettre en moyenne de 2 à 14 fois plus de rayons UVA et jusqu’à 10 fois plus de rayons UVB que le soleil de midi, en été.

Une question de santé publique

La grande coupable est bien identifiée : l’exposition aux rayons ultraviolets (UV) demeure le principal facteur de risque. Qu’ils proviennent du soleil ou de sources artificielles (dans les salons de bronzage), ces rayons endommagent les cellules de la peau et leur ADN. Le risque de développer un cancer cutané augmente avec la quantité de coups de soleil que l’on attrape, surtout s’ils se produisent en bas âge. En effet, un seul coup de soleil sévère (avec des cloques) dans l’enfance suffit pour augmenter de façon importante les risques de développer un mélanome plus tard. Si les cas de mélanomes se multiplient depuis 50 ans, c’est en grande partie parce que le bronzage a la cote. Les populations à peau claire, d’origine européenne, se sont exposées sans compter au soleil au cours des dernières décennies.

La recette pour infléchir la courbe est donc simple : réduire l’exposition aux rayons UV, et ce, dès le plus jeune âge. Au Québec, il existe quelques mesures préventives, telles que l’interdiction des lits de bronzage aux mineurs depuis 2013 et l’obligation d’avoir des zones ombragées dans les cours d’école. Mais on pourrait en faire beaucoup plus. Dans un article publié en 2023, le Dr Litvinov et ses collègues ont évalué les mesures de santé publique de différents pays. Leur recommandation : suivre l’exemple de l’Australie.

Ce pays est le plus affecté au monde par les cancers de la peau, mais d’importants efforts de sensibilisation menés depuis les années 1980 ont permis de faire reculer les taux de mélanome chez les plus jeunes. Le pays a aussi adapté sa législation, notamment en intégrant l’exposition au soleil dans les politiques de sécurité au travail, en bannissant les lits de bronzage pour l’ensemble de la population et en supprimant les taxes sur les écrans solaires. Non seulement ces mesures sauvent des vies, mais elles sont aussi rentables : selon une étude publiée en 2017, chaque dollar investi en prévention fait économiser 3,20 $, ce qui représente un bénéfice net de 1,43 milliard de dollars australiens (1,29 milliard de dollars canadiens) ! Tant pour la santé de la population que pour celle des finances publiques, mieux vaut prévenir que guérir.

Le Dr Litvinov souhaiterait que les gouvernements du Québec et du Canada lancent eux aussi un message fort contre le cancer de la peau, comme ils l’ont fait pour la vaccination. En effet, ce n’est pas qu’une question de lois, mais aussi de comportements. « Ici, ce n’est pas dans la culture d’éviter de s’exposer au soleil, ajoute-t-il. Mais on peut faire évoluer les mentalités. Nous l’avons fait pour les ceintures de sécurité et le tabagisme, alors pourquoi pas pour l’exposition au soleil ? »

La peau sous la loupe

En plus de la prévention, le dépistage joue un rôle essentiel dans la lutte contre le cancer de la peau. Pourtant, il n’y a pas de consensus scientifique sur les meilleures pratiques de dépistage : faut-il étendre le dépistage à la population générale ou se concentrer sur les personnes à risque ? En Allemagne, par exemple, les 35 ans et plus ont accès gratuitement à un examen dermatologique complet tous les deux ans.

Ici, la situation est bien différente. « Au Québec, nous sommes environ 8 millions d’habitants et 200 dermatologues. Ce ne serait pas réaliste de mener un programme comme en Allemagne », indique Joël Claveau, dermatologue spécialisé en cancer de la peau au CHU de Québec. Nos efforts sont donc dirigés vers les plus vulnérables, comme les personnes à la peau très pâle, qui ont beaucoup de grains de beauté, qui ont un historique personnel ou familial de mélanome ou dont le système immunitaire est affaibli. Cependant, le manque de dermatologues et le surmenage des médecins de famille empêchent même certaines personnes à risque de se faire examiner à la fréquence recommandée.

Le dépistage doit donc commencer à la maison. Santé Canada recommande de procéder à un auto-examen de la peau une fois par mois. Les mélanomes ont l’avantage d’être visibles : 70 % des cancers de la peau sont détectés par les individus eux-mêmes ou par un membre de leur famille. « Souvent, quand on passe à côté d’un mélanome, ce n’est pas parce qu’un médecin l’a manqué, indique le Dr Claveau. C’est plutôt parce que la personne savait qu’elle avait une lésion suspecte, mais qu’elle n’a pas consulté de médecin pendant plusieurs années. »

La liste d’attente pour consulter un ou une dermatologue dans le système public est longue, mais le privé n’est pas la seule option de rechange, précise Joël Claveau. « Si vous suspectez un mélanome, allez voir votre médecin de famille ou une clinique sans rendez-­vous. Si on juge qu’il s’agit peut-être d’un mélanome, on vous dirigera en priorité vers un dermatologue et on vous prendra en charge dans un délai maximal de 2 à 3 semaines. »

Le paradoxe de la crème solaire

Si de nombreuses études montrent que l’utilisation de crème solaire est associée à une réduction de la prévalence des mélanomes, plusieurs autres montrent l’inverse… En procurant un sentiment de sécurité, la crème solaire incite ses utilisateurs et utilisatrices à s’exposer davantage aux rayons du soleil. « Et malheureusement, la plupart des gens ne l’appliquent pas correctement », observe Ivan Litvinov. Pour atteindre le facteur de protection solaire (FPS) décrit sur l’emballage, il faut appliquer l’équivalent d’un verre à shooter de produit sur le visage et les parties exposées du corps… et en remettre toutes les deux heures, voire plus si on transpire. « C’est la méthode la moins efficace pour se protéger du soleil, souligne Ivan Litvinov. Se couvrir, porter des vêtements anti-UV ou simplement éviter le soleil demeurent les meilleures options. » Si toutefois vous vous exposez, l’Association canadienne de dermatologie recommande l’utilisation d’écrans solaires à large spectre avec un FPS de 30 ou plus, pour toutes les couleurs de peau.

Mélanome ou pas ?

Le problème, c’est que la formation des médecins omnipraticiens sur le sujet est évidemment moins approfondie que celle des dermatologues, ce qui mène souvent à un signalement excessif de mélanomes. « Un de nos plus grands défis est de former les médecins de famille et la population à distinguer la kératose séborrhéique du mélanome », explique le Dr Claveau. Aussi appelée verrue de sagesse, cette excroissance complètement bénigne apparaît fréquemment après l’âge de 60 ans. Elle est souvent confondue avec un mélanome parce qu’elle répond aux critères « ABCDE », qui permettent de repérer précocement une lésion maligne. « Si on arrivait à mieux identifier les kératoses séborrhéiques, les dermatologues auraient beaucoup plus de temps et de ressources pour les patients qui ont besoin de leurs services », explique-t-il. Il estime qu’environ un seul cas sur cinq de mélanome probable signalé par les médecins généralistes en est réellement un.

Plusieurs études ont montré une amélioration importante du dépistage lorsque les médecins généralistes sont formés à la dermoscopie. Cette méthode non invasive permet de différencier les lésions bénignes et malignes grâce à un appareil grossissant. Cependant, dans notre contexte de pénurie de médecins de famille, les formations supplémentaires sont difficiles à mettre en place. Dans plusieurs pays européens où la dermo­scopie est entrée en médecine générale, le nombre de médecins par habitant est nettement plus élevé qu’au Québec.

Des pistes de solution

Ici, depuis 2022, un programme de télédermatologie permet aux médecins omnipraticiens d’envoyer des photos des lésions de leurs patientes et patients pour obtenir un diagnostic plus rapide de la part de dermatologues. Cette étape permet d’améliorer le tri, ce qui évite de nombreux rendez-vous non nécessaires.

Cet été, une clinique de dépistage gratuite parcourt le Québec : la Méla Mobile. « L’objectif est d’atteindre les régions moins desservies ainsi que les villes où les délais d’attente pour une consultation en dermatologie sont plus longs », explique la dermatologue Julia Caroll, membre de l’organisme Mélanome Canada, qui a lancé cette initiative. L’été dernier, la Méla Mobile était en Ontario, où elle a réalisé plus de 4 000 examens de la peau dans une quarantaine de villes. « Plus on s’éloigne des grands centres urbains, plus nous détectons de cancers de la peau, ajoute-t-elle. Davantage de gens travaillent à l’extérieur. Nous en profitons pour les sensibiliser à la protection contre le soleil. »

À moyen terme, l’intelligence artificielle fera son entrée en dermatologie. Plusieurs nouveaux algorithmes sont conçus pour détecter les cancers de la peau à partir d’une image. Toutefois, les scientifiques doivent encore les peaufiner avant leur mise en pratique. Dans une dizaine d’années, peut-être trouverons-­nous des « scanneurs » à mélanomes dans les pharmacies ? D’ici là, profitons du soleil… mais avec modération !

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