Partout dans le monde, les enseignants et le personnel des écoles s’inquiètent pour leur santé, craignant d’être exposés à des risques accrus. Qu’en est-il vraiment ? Paient-ils un lourd tribut à la maladie ?
Une étude en prépublication, menée en Écosse, apporte de relatives bonnes nouvelles : les professeurs seraient moins fréquemment sujets aux formes très graves de la maladie que le reste de la population. « Les informations recueillies à ce jour nous permettent de délivrer un message très rassurant. Les enseignants ont un risque de mortalité associé à la COVID-19 significativement plus bas que le reste de la population. Leur risque d’avoir besoin de soins intensifs est globalement plus faible et ce résultat persiste quand les écoles sont ouvertes », a expliqué Rachael Wood, chercheuse pour l’organisme de santé publique écossais (Public Health Scotland), lors de la présentation de son étude fin janvier, dans le cadre d’un webinaire organisé par le British Medical Journal. Quant au risque d’hospitalisation (hors réanimation), il est comparable à celui de la population générale.
L’étude, pas encore révisée par les pairs, vient d’être partagée sur la plateforme MedrXiv. Elle repose sur une base de données nommée REACT, qui répertorie tous les cas de COVID-19 survenus en Écosse depuis le début de la pandémie. « À chaque fois qu’un cas positif est enregistré dans la base de données, on lui associe dix individus de la population générale qui servent de contrôles [afin de pouvoir comparer le groupe de personnes infectées à un groupe témoin homogène] », a expliqué Rachael Wood. Cette base constitue une sorte de laboratoire en temps réel et permet de conduire de multiples analyses en lien avec la COVID-19. « En revanche, nous n’avions pas d’informations sur les professions : nous avons donc obtenu l’autorisation de croiser ces données avec celles d’autres registres répertoriant les professeurs actifs et les professionnels de la santé. »
Au total, REACT compilait à l’automne des données de plus de 530 000 personnes, dont 11 147 professeurs et environ 24 000 professionnels de la santé. Ce qui a permis aux chercheurs de dresser plusieurs constats. « Si on se concentre sur la période où l’école a recommencé, après les vacances d’été, le risque pour les professeurs était similaire à celui de la population », explique Rachael Woods. En contraste, le risque pour les professionnels de la santé de contracter une forme grave était systématiquement plus élevé (2,5 fois) que le risque moyen de la population générale.
En Écosse comme dans la plupart des régions du monde, les écoles ont fermé pendant la première vague, mais elles étaient ouvertes d’août à décembre 2020. Seuls les enfants de plus de 12 ans devaient porter le masque dans les salles de classe, et ce seulement dans les zones avec une forte prévalence.
Exposition accrue?
Outre les risques d’hospitalisation, les chercheurs ont aussi voulu savoir si les professeurs, du fait de leur travail auprès d’enfants et de jeunes, étaient plus susceptibles d’attraper le virus. Rappelons qu’ils sont en contact avec de nombreux enfants potentiellement asymptomatiques.
« Si on regarde le risque de contracter la COVID-19, toutes formes confondues, donc en incluant les cas légers, il est légèrement plus élevé que dans la population générale, surtout après la réouverture des écoles », a rapporté la chercheuse. « C’est toutefois difficile d’interpréter ces résultats car ils dépendent du nombre de personnes ayant reçu un test positif, et ce nombre est influencé par l’accès au dépistage. C’est possible que le risque légèrement supérieur chez les enseignants et dans une certaine mesure chez les professionnels de la santé soit lié à un dépistage plus fréquent dans ces groupes », a-t-elle nuancé.
Pour y voir plus clair, les chercheurs ont aussi regardé la prévalence des anticorps anti-SARS-CoV-2 chez près de 20 000 professeurs. Environ 7% d’entre eux avaient des anticorps témoignant d’une infection passée, ce qui est équivalent au taux observé dans la population générale en Écosse.
Comment expliquer ce « faible » risque?
Pour expliquer ces relatives bonnes nouvelles, David McAllister, spécialiste de santé publique à l’Université de Glasgow et co-auteur de l’étude, avance plusieurs hypothèses.
« Nous avons corrigé nos données en prenant en compte l’âge, le sexe, la localisation, la date d’infection, le milieu socio-économique, l’ethnicité, le nombre de personnes dans le foyer et les maladies sous-jacentes, donc aucun de ces facteurs ne peut expliquer le plus faible risque de COVID-19 grave observé chez les enseignants. Il y a peut-être un facteur auquel on n’a pas pensé », souligne-t-il en entrevue avec Québec Science.
Outre le fait que les enseignants, qui choisissent de travailler au contact d’enfants, sont peut-être en meilleure santé que d’autres personnes qui choisiraient des métiers moins « exposés », il se pourrait aussi que les enfants infectés par le SARS-CoV-2 aient une charge virale plus faible que les adultes. Or, lorsqu’on contracte le virus, l’exposition à une charge virale faible entraîne généralement des symptômes atténués.
Une autre étude présentée lors du webinaire confirmait d’ailleurs que les enfants, bien qu’ils aient plus de contacts sociaux, sont moins infectieux que les adultes. On sait également que les personnes asymptomatiques – de 30 à 50% des enfants infectés le seraient – transmettent moins la maladie à leur entourage.
« Finalement, et de façon plus hypothétique, on sait que certains individus ont un degré d’immunité pré-existante, et plusieurs immunologistes et virologistes ont supposé que cela pourrait être dû à des expositions à d’autres agents infectieux, dont les coronavirus saisonniers. Si les enseignants sont fréquemment exposés à toutes sortes de microbes, à travers leur travail, ils pourraient bénéficier d’un certain degré de protection », avance le Dr McAllister.
Les chercheurs ne minimisent toutefois pas les craintes du personnel des écoles. « Ce n’est pas un risque nul, évidemment. Mais il reflète le risque encouru par la population générale. Si la transmission communautaire est très élevée, le risque pour les enseignants sera plus élevé. Pour garder les écoles ouvertes, le mieux est donc de s’assurer de réduire la transmission dans toute la communauté », a précisé Rachael Wood.
Et au Québec?
Ici, le ministère de l’Éducation n’a pas pu nous fournir de chiffres équivalents sur le sujet, car les cas (enfants et adultes) sont comptabilisés de façon cumulative. Il nous renvoie à la liste mise à jour quotidiennement, du lundi au vendredi, « des écoles avec des cas actifs confirmés positifs. […] Les données recueillies concernent les élèves ainsi que les membres du personnel des organismes scolaires. » Le ministère ne dispose pas non plus des informations sur les enquêtes de séroprévalence effectuées par la Santé publique.
À la Fédération des syndicats de l’enseignement-CSQ, on déplore ce manque de données. « On aimerait savoir si les éclosions surviennent plutôt au service de garde, ou dans les classes. Est-ce que ce sont les titulaires qui sont les plus à risque, ou les spécialistes qui se déplacent d’une classe à l’autre avec leur chariot? », s’interroge l’attachée de presse Sylvie Lemieux.
De son côté, Jean-François Piché, conseiller syndical à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), fait part des craintes au sujet de la piètre qualité de l’air dans les écoles. « Les femmes enceintes, en particulier, ont peur car des études montrent qu’elles sont plus vulnérables en cas de COVID-19. Dans des classes avec plusieurs élèves et une ventilation déficiente, le risque de transmission du virus est accru », observe-t-il.
À défaut de savoir si les écoles écossaises sont mieux ventilées que les nôtres, espérons que d’autres études viendront confirmer ces résultats.