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15 novembre 2021
Temps de lecture : 4 minutes

Vaccination des 5-11 ans: pistes de réflexion pour les parents

Image: Kelly Sikkema Unsplash

Voilà près de deux ans que les parents multiplient les décisions déchirantes : permettre aux grands-parents de garder ou pas? Tester au moindre symptôme ou pas? Laisser les enfants jouer avec les voisins ou pas? Les parents d’enfants de 5 à 11 ans se trouveront possiblement devant un nouveau dilemme bientôt : celui de la vaccination de leurs rejetons contre la COVID-19.

Pfizer a développé une version pour enfant de son vaccin. Les ingrédients sont les mêmes que pour les 12 ans et plus, mais la dose est réduite : 10 microgrammes pour les 5 à 11 ans plutôt que 30 microgrammes. Il y a bien une nouvelle substance à la liste, la trométhamine, mais il ne s’agit pas d’un ingrédient actif. Il améliore la stabilité et la conservation.

Le vaccin a reçu une autorisation d’urgence à la fin d’octobre aux États-Unis, où des centaines de milliers d’enfants ont depuis reçu une première dose. Il a également été autorisé en Israël, où 73 des 75 membres du comité d’experts chargé de conseiller le gouvernement se sont prononcés en sa faveur, et en Autriche.

Santé Canada évalue présentement le dossier de Pfizer et doit rendre sa décision d’ici la fin du mois. Dans le cas d’une autorisation, le Comité consultatif national de l’immunisation du Canada et le Comité sur l’immunisation du Québec devront se prononcer sur sa pertinence. Car il importe de mesurer les risques et bénéfices pour s’assurer que les enfants n’y perdent pas au change.

D’une part, les enfants sont moins à risque de complications que les adultes lorsqu’ils attrapent la COVID-19, souligne un résumé des connaissances publié récemment dans la revue savante Drug Safety. D’autre part, puisqu’il n’y a pas encore de données à long terme sur la sécurité des vaccins pour les plus jeunes, les décisions ne sont pas aisées.

En contrepartie, les effets secondaires des vaccins surviennent en général dans les premières semaines suivant l’inoculation, pas des années plus tard. Et il y a tout aussi peu de données sur les effets à long terme d’une infection à la COVID-19 pendant l’enfance. Enfin, les risques d’hospitalisation et de décès ont beau être faibles, ils ne sont pas nuls.

Les autorités – et ensuite les parents – devront donc déterminer le risque qui leur semble le plus acceptable: que des enfants attrapent la COVID-19 et subissent des complications ou conservent des séquelles ou que des enfants soient affectés par le vaccin lui-même.

Comment s’y retrouver comme parent? L’anthropologue médicale Ève Dubé assure qu’il est normal de ne pas savoir comment se positionner. «Dans le contexte actuel, ça devient très polarisé: les provaccins sont super provaccins et les anti-vaccins sont très contre. Quand on est entre les deux, parfois, on n’ose pas s’exprimer parce qu’on ne veut pas se faire traiter de complotiste ou de mouton… Ça brise le dialogue », estime cette scientifique de l’Institut national de santé publique du Québec.

Même les éthiciens en débattent! (À preuve, cet article du British Medical Journal.) Car la vaccination des enfants n’est pas une décision qui peut se prendre sur la simple base de la science: l’éthique est également en jeu, selon Anthony Skelton, professeur à l’Université Western, en Ontario.

D’abord, regardons les données de base:

  • Efficacité : D’après les données évaluées par la Food and Drug Administration pour l’autorisation aux États-Unis, la réponse immunitaire des enfants de 5 à 11 est comparable à celle des jeunes de 16 à 25 ans. Les enfants vaccinés sont mieux protégés que les enfants non vaccinés: une semaine après avoir reçu la seconde dose, il y a eu 3 cas de COVID-19 parmi les 1305 enfants vaccinés, contre 16 cas sur 663 enfants qui ont reçu un faux vaccin. Cela revient à un taux d’efficacité de près de 91%.
  • Sécurité : Les quelque 3100 enfants ayant reçu le vaccin dans le cadre de l’essai clinique de Pfizer n’ont pas eu d’effets secondaires graves et la surveillance se poursuit. Chez les 12-17 ans, une étude a montré un faible risque de myocardite (dans la semaine qui suit la seconde dose, on parle de 54 cas par million de garçons immunisés, les garçons étant plus touchés) et de péricardite, des inflammations liées au cœur. Avec une médication et du repos, la majorité des personnes touchées par une telle inflammation vont bien.

Pour Anthony Skelton, il faut aller au-delà de ces deux paragraphes. Il est convaincu que les enfants gagnent personnellement à se faire vacciner. «C’est vrai qu’ils sont moins à risque que les adultes de se retrouver à l’hôpital et d’en mourir, mais ça arrive quand même. Ce n’est pas parce que le risque est moindre qu’il n’est pas sérieux. Il y a aussi le bénéfice de prévenir la COVID longue et le MIS-C [syndrome inflammatoire multisystémique de l’enfant]. Et s’ils sont vaccinés, ils ont plus de chance de pouvoir continuer à aller à l’école sans interruption, de participer à des activités sportives ou musicales et de passer du temps avec la famille élargie, toutes ces choses qui leur tiennent à cœur. »

Surtout, le chercheur affirme qu’il faut aussi s’attarder aux risques et bénéfices de l’option, soit de ne pas faire vacciner son enfant, pour parvenir à une décision éclairée. Ce choix « l’expose à un plus grand risque d’infection et, en cas d’infection, à un plus grand risque de myocardite qui inquiète tant. » Une étude américaine en prépublication laisse croire que les jeunes hommes (12 à 20 ans) qui attrapent la COVID-19 sont six fois plus à risque de souffrir d’une myocardite que ceux qui se font vacciner.

De plus, Anthony Skelton considère que même si le ratio risques-bénéfices n’était pas clairement avantageux pour les enfants, la protection des autres membres de la société plus vulnérables serait un motif valable pour faire vacciner les petits.

Chose certaine, il encourage les parents à s’informer, à parler du sujet avec un professionnel de la santé pour cerner les raisons qui justifient leur choix. « Personne ne veut avoir l’air de celui qui fait juste ce que les autres lui disent de faire. »

Question cruciale

Le professeur d’éthique médicale à l’Université d’Oxford Dominic Wilkinson est quant à lui contre la vaccination des plus jeunes pour l’instant. «Les bénéfices globaux sont plus petits pour ce groupe d’âge. Si bien qu’il y a une possibilité que de rares effets secondaires des vaccins renversent le ratio bénéfices-risques. »

Puisque la vie des enfants a repris un cours quasi normal dans bien des endroits du monde, il juge que l’argument du gain en stabilité a moins de poids.

De plus, le docteur Wilkinson estime qu’en allant de l’avant avec la vaccination des plus jeunes, on néglige une question cruciale : « Il faut se demander qui a le plus besoin de ces doses. On sera tenté de répondre à cette question en pensant seulement à notre pays. Mais est-ce la bonne chose à faire de donner ces vaccins à des jeunes à faible risque alors qu’il y a des gens à haut risque dans d’autres pays qui attendent d’obtenir un vaccin? La réponse à cette question m’apparaît très claire.»

Il souligne que ce n’est pas un argument qui doit toucher les parents: c’est tout simplement hors de leur contrôle, une dose refusée ne partira pas outre-mer pour piquer une grand-mère. «Différents experts vont arriver avec différentes recommandations, tout comme les différentes instances de santé. Je pense que les parents les plus inquiets des risques que pose la COVID-19 pour leur enfant peuvent se rassurer : le vaccin est efficace chez les enfants, il semble prévenir les complications rares mais graves, et semble sécuritaire dans les études menées à ce jour. Les parents qui sont moins inquiets de la COVID, mais plus inquiets vis-à-vis du vaccin peuvent tout aussi bien prendre la décision opposée de façon raisonnable. C’est une décision que les parents ont le droit de prendre. Le contexte est très différent des autres vaccins pour enfants», dit Dominic Wilkinson, ajoutant qu’il faut se garder de mettre de la pression sur les parents.

Délai «injuste»

D’autres scientifiques pensent plutôt qu’il est injuste que les enfants n’aient pas déjà accès au vaccin et ce, depuis longtemps. Le professeur de bioéthique à la faculté de médecine de l’Université de Tel-Aviv Michael Barilan s’explique mal que nous en soyons encore à attendre des autorisations. « Si les parents peuvent emmener leurs enfants au ski, faire du cheval ou jouer au hockey, des activités qui impliquent toutes un risque de blessures, pourquoi ne peuvent-ils pas choisir de faire vacciner leurs enfants contre la COVID? On expose les enfants à des risques bien plus sérieux pour des objectifs pas mal moins nécessaires. »

L’été dernier, il a publié un article sur le cas des enfants dans le Journal of Medical Ethics étayant cette thèse. Les chercheurs y soulignaient que retarder la vaccination des enfants donne plus de temps au virus d’adopter de nouvelles mutations pour devenir plus contagieux ou contourner les mécanismes immunitaires.

Surtout, le docteur Barilan est très rassuré vis-à-vis du vaccin. « Les parents doivent garder en tête que peu d’autres produits ont fait l’objet d’une surveillance aussi minutieuse des effets secondaires sur des centaines de millions de personnes. Nous connaissons le risque lié au vaccin bien plus que nous ne connaissons les effets sur la santé de plusieurs aliments, de remèdes « naturels » et même de l’utilisation des téléphones portables par les enfants. Le vaccin est une exposition unique – ou deux doses dans une vie – qui comporte évidemment beaucoup moins de risques que l’épidémie.» Son article du Journal of Medical Ethics rappelait d’ailleurs que la plupart des médicaments prescrits aux enfants n’ont jamais été testés dans le cadre d’essais cliniques pédiatriques, ce qui fait de l’exclusion actuelle des enfants une incohérence.

Les résultats des essais cliniques de Pfizer pour les moins de cinq ans sont attendus bientôt. Les questionnements éthiques sont loin d’être finis… «Ce qu’on voit en pédiatrie, c’est que plus les enfants sont jeunes, plus les parents sont inquiets», résume le pédiatre Arnaud Gagneur, un professeur à l’Université de Sherbrooke qui s’intéresse à l’hésitation vaccinale.

Si le Canada va de l’avant avec la vaccination des 5-11 ans, cela devrait faire une bonne différence sur la situation sanitaire, selon lui. «Quand il ne restera que les garderies, je pense qu’on aura agi déjà sur une grande partie du système de transmission. Mais on sait qu’il faut un taux de couverture vaccinale le plus haut possible pour arrêter les vagues épidémiques, pour que le système de santé ne soit pas surchargé et pour revenir à une vie normale.»

Une version précédente de ce texte omettait de citer l’ajout de la trométhamine. La nouvelle formulation a été approuvée pour les 12 ans et plus également aux États-Unis. Nos excuses.

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