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La surpêche a ébranlé le spectre de Sheldon, une loi fondamentale qui régit l’équilibre des espèces dans l’océan.
Saviez-vous que, lorsque l’on compare leurs biomasses, toutes les formes de vie marine − du plancton à la baleine − pèsent la même chose ? Autrement dit, plus les organismes sont petits, plus ils sont nombreux, et chaque groupe totalise au final une sorte de constante : environ un milliard de tonnes. Cette hypothèse, avancée dans les années 1970 par le scientifique R. W. Sheldon, vient d’être testée à l’échelle planétaire sur toutes les catégories de taille. Les résultats publiés récemment dans la revue Science Advances démontrent que non seulement Sheldon disait vrai, mais que l’équilibre est maintenant brisé.
Le « spectre de Sheldon » est à la biologie ce que la gravité est à la physique : une loi naturelle qu’on ne remet pas en question. Mais elle n’avait été validée jusqu’ici que de façon partielle, à l’échelle locale, principalement sur des bancs de plancton. « Sheldon avait fait le tour des Amériques à bord d’un navire de recherche. Il recueillait des échantillons d’eau et mesurait, à l’aide d’une machine sophistiquée pour l’époque, le nombre de particules microscopiques. Pour la première fois, il voyait l’abondance des organismes selon leur taille. Il a constaté qu’il n’y avait pas de concentration [prédominante] de certains d’entre eux, mais plutôt un équilibre », détaille Eric Galbraith, professeur au Département des sciences de la Terre et des planètes de l’Université McGill, qui a entrepris de valider cette théorie de façon plus globale.
Avec son équipe de chercheurs basés un peu partout dans le monde, il a travaillé pendant près de trois ans à dénombrer les 12 grands groupes d’organismes marins selon leur taille grâce à des données issues de nombreuses études récentes. Les données en question avaient été obtenues par satellite, d’autres au moyen de filets scientifiques ou à partir des statistiques de pêche. L’équipe a aussi prélevé directement plus de 200 000 échantillons partout sur la planète pour quantifier la taille des organismes microscopiques (bactéries, phyto- et zooplancton).
Ce travail colossal a permis de valider l’hypothèse de Sheldon, qui fonctionnait… au temps de Sheldon, souligne le professeur. Car une fois toutes les informations réunies, l’équipe a noté une cassure dans le spectre de Sheldon due aux ravages d’un grand prédateur : l’être humain. Les dommages sont surtout visibles à l’extrémité du spectre, du côté des espèces marines que l’humain consomme ou dont les habitats ont été fragilisés par les activités humaines, notamment plusieurs types de poissons et de baleines, qui ont connu une perte de biomasse par rapport à l’époque préindustrielle pouvant atteindre 90 %.
Philippe Archambault, professeur de biologie à l’Université Laval qui n’a pas pris part à l’étude, est abasourdi par ces résultats. « Soudainement, les gros organismes sont moins nombreux, on n’a plus la même biomasse. Quelles en seront les conséquences sur le réseau trophique ? On ne peut pas le savoir, dit-il. Ce n’est pas seulement la biodiversité qui change, mais les relations entre les espèces. Cela va modifier tout le réseau alimentaire », dont le nôtre.
Eric Galbraith affirme que ce que nous avons fait à la vie marine est plus dommageable que les changements climatiques. « Mais pour moi, il y a un message d’espoir ! Il n’est pas trop tard pour régler les choses. Il faut simplement beaucoup moins pêcher. Politiquement, c’est une décision difficile, car de très nombreux travailleurs dépendent de la pêche. J’espère qu’on la considérera dans une vision à long terme, que les jeunes entendront le message et qu’on arrivera à modifier nos habitudes. »