Des porcs errants font des ravages aux quatre coins de la planète, mais pas au Québec. Du moins, pas encore.
À la ferme Sanglier des bois, on ne badine pas avec la sécurité. Même Obélix, qui raffolerait de la savoureuse chair rouge des 200 à 300 locataires de l’endroit, aurait du mal à y pénétrer. « Je possède des sangliers depuis plus de 20 ans et jamais une bête ne s’est évadée. Ce n’est pas dans mon intérêt comme éleveur », raconte Charles Fortier, copropriétaire de cette ferme d’élevage située à Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, en nous faisant faire le tour du propriétaire en septembre dernier.
Sur place, Québec Science a constaté le bien-fondé de ses dires. Une haute clôture Frost ceinture les différents enclos où les sangliers se vautrent dans la boue, insouciants. Mieux encore : la barrière en mailles de chaîne d’acier est enfouie à environ 30 cm dans le sol de manière à les empêcher de creuser un tunnel vers la liberté. De toute façon, ils ne peuvent même pas s’en approcher ; un fil électrique court à la base de l’enceinte. De quoi décourager les cochons les plus enhardis de prendre la poudre d’escampette.
Ces installations sont conformes à la nouvelle règlementation québécoise encadrant la garde en captivité des sangliers. Mais ce n’était pas forcément le cas de celles de la dizaine de fermes d’élevage commercial membres de l’Association des producteurs de sangliers du Québec (APSQ). Ainsi, plusieurs producteurs ont été contraints d’investir des milliers de dollars pour se conformer aux règles et normes de détention plus strictes entrées en vigueur en 2018. Un resserrement qui, sans surprise, a suscité la grogne.
Il y a pourtant péril en la demeure : ce mammifère originaire d’Europe et d’Asie est l’une des espèces exotiques envahissantes les plus néfastes au monde, selon le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui est à l’origine de cette surveillance accrue. Un argument qui ne convainc guère Charles Fortier, lui-même membre de l’APSQ. « Ça me paraît un peu exagéré. Je ne vois pas comment cette espèce pourrait survivre à l’état sauvage au Québec, avec nos hivers longs et rigoureux », confie-t-il.

Quelques-uns des 200 à 300 locataires de la ferme Sanglier des bois, située à Saint-Augustin-de-Desmaures. Depuis 2018, les producteurs québécois de sangliers doivent respecter des normes de captivité plus strictes afin qu’aucun animal ne puisse s’échapper. Image: Maxime Bilodeau
CV du porc ensauvagé
Un cochon sauvage est un cochon qui n’est pas dans un milieu fermé ni sous la maîtrise physique de quiconque. Tous les Sus scrofa, l’espèce qui regroupe aussi bien les sangliers d’Eurasie que les porcs domestiques, peuvent théoriquement s’ensauvager. On constate cependant que les cochons sauvages proviennent pour la plupart d’un croisement de sous-espèces. C’est du moins ce que conclut une étude parue en 2020 dans la revue scientifique Molecular Ecology à partir des données génétiques de 6 500 animaux sauvages aux États-Unis. Ces cochons hybrides peuvent avoir 36, 37 ou 38 chromosomes − le cochon domestique en possède 38, tandis que le sanglier en a 36.
Une guerre perdue
En Saskatchewan, où la température moyenne de janvier dans la capitale, Regina, est de -15 °C, soit l’équivalent de celle du Lac-Saint-Jean, les sangliers errants n’ont pourtant aucune difficulté à prospérer. Même chose dans les provinces voisines du Manitoba et de l’Alberta, où la croissance du cochon sauvage − une catégorie qui comprend le sanglier d’Eurasie, mais aussi les cochons domestiques, vietnamiens et issus de croisements (voir l’encadré ci-dessus) − est exponentielle depuis trois décennies. Les Prairies revendiquent à elles seules 90 % des signalements de l’espèce, qui se comptent par dizaines de milliers depuis 10 ans.
Cela est d’autant plus surprenant que le cochon sauvage était à peu près absent de l’ouest du Canada au tournant du millénaire. À l’époque, on trouvait quelques individus isolés, disséminés ici et là, probablement des animaux importés d’Europe et d’Asie qui ont été relâchés ou se sont échappés dans la foulée de leur introduction dans les années 1980 et 1990 pour diversifier la production agricole. Aujourd’hui, la situation échappe à tout contrôle dans ces provinces. À un point tel qu’il n’est plus question de limiter ou d’éradiquer l’espèce, mais bien de contenir son inexorable avancée dans une guerre perdue d’avance.
« On ne peut plus revenir en arrière. On doit apprendre à composer avec le cochon sauvage, dont la présence est désormais endémique », affirme Ruth Aschim, doctorante en sciences des animaux à l’Université de la Saskatchewan. Avec son directeur de mémoire, puis de thèse Ryan Brook, l’un des rares experts du sujet au Canada, elle étudie cette espèce depuis près de 10 ans. Comme la quasi-totalité de la population, elle ignorait auparavant que des sanglichons − mot-valise désignant un hybride entre un sanglier et un cochon domestique − vagabondaient dans la nature. Plus maintenant.
Grâce à ses travaux, on connaît mieux l’ennemi. On sait que le cochon sauvage est présent sur environ 800 000 km2, soit 10 % du territoire terrestre canadien. Il se déplace par petits groupes sociaux d’une dizaine d’individus, fréquente les milieux humides, les terres cultivées ainsi que les plaines et a une peur bleue de l’humain, ce qui l’amène à vivre la nuit. Les truies en gestation donnent naissance à quatre à sept porcelets en moyenne environ deux fois par année. Ces derniers peuvent se reproduire dès l’âge de six mois. Ainsi, en deux ans, une seule femelle peut être à l’origine d’une centaine de descendants.
Pour l’instant, les cochons sauvages se distribuent surtout dans le sud des Prairies. Leur aire de répartition tend cependant à s’étendre vers le nord de ces provinces, a constaté Ruth Aschim. « Les changements climatiques ne sont pas étrangers à ce phénomène. Des conditions hivernales plus clémentes, moins neigeuses améliorent leur taux de survie », explique-t-elle. De fait, ils sont présents dans près de 40 États américains, dont le New Hampshire, avec qui le Québec partage une frontière. Dire que l’envahisseur est à nos portes est donc tout sauf exagéré.

Image: Shutterstock
Pollueur-fouisseur
Les cochons sauvages du monde entier sont responsables de 4,9 millions de tonnes de CO2 libérées dans l’atmosphère, selon une étude de chercheurs australiens et néo-zélandais parue l’été dernier dans la revue scientifique Global Change Biology. Ils ont modélisé la quantité de dioxyde de carbone relâchée lorsque la bête retourne et mélange le sol, ce puits de carbone. Cela équivaut environ aux émissions annuelles d’un million d’automobiles. Ces estimations doivent toutefois être confirmées par d’autres études, car des incertitudes demeurent quant au nombre d’animaux et à la dynamique des sols.
Catastrophe ambulante
Ne vous laissez pas berner par l’allure sympathique du cochon sauvage ; nous avons bel et bien affaire à un saccageur. Partout où il vermille, il laisse dans son sillage destruction, factures salées et émissions disproportionnées de gaz à effet de serre (voir l’encadré ci-contre). Aux États-Unis, on estime qu’il entraîne à lui seul des coûts annuels de l’ordre de 1,5 milliard de dollars en dommages de grandes surfaces cultivées et en mesures de contrôle. Cette donnée du département américain de l’Agriculture, établie en 2007, est probablement encore plus élevée aujourd’hui.
Le cochon sauvage ressemble à bien des égards à un rotoculteur ambulant. Dans les champs, il retourne et mélange la terre à la recherche de racines, de semences et de semis, dont il raffole. Omnivore, il se nourrit aussi de petits reptiles, d’oiseaux nichant au sol, d’œufs et de carcasses laissées à l’abandon. Comme tous les porcs, il aime se rouler dans la boue. Ce faisant, il participe à l’érosion des berges des plans d’eau qu’il fréquente. Chaque cochon sauvage détruirait ainsi jusqu’à l’équivalent de huit terrains de football de terres humides au cours de son existence, selon le MFFP.
Comme si ce n’était pas assez, le cochon sauvage est porteur de plus de 80 maladies, comme la peste porcine, la brucellose, la tuberculose, la pseudorage et la trichinellose. Cela est d’autant plus préoccupant que plusieurs des virus, bactéries et parasites responsables de ces affections sont transmissibles aux humains, aux animaux domestiques ou au bétail, ce qui constitue une épée de Damoclès pour l’industrie du porc.
Face à cette menace porcine, les autorités ne restent pas les bras croisés. Au Texas, où l’espèce est particulièrement bien implantée, le commissaire à l’agriculture de l’État a autorisé l’épandage de poisons chimiques afin de combattre l’« apocalypse des cochons sauvages ». Dans cet État où le port d’arme en public est permis, il est possible de chasser le monstre en hélicoptère et, depuis 2017, en montgolfière avec des armes d’assaut. La compagnie HeliBacon offre même des forfaits de chasse clés en main. Le M16 est fourni, tout comme les munitions.
En Australie, l’approche pour venir à bout des 3 millions de cochons sauvages qui déambulent sur l’île, surtout dans l’est, est un brin plus subtile. Le pays s’est récemment doté d’un plan d’action national afin d’endiguer ce fléau, qui coûte chaque année plus de 100 millions de dollars à son secteur agricole. L’abattage par des professionnels, l’appâtage, le piégeage et le clôturage sont au centre de cette stratégie, qui comprend en outre une forte composante d’éducation populaire sur les ravages causés par cette espèce. Aucune initiative intégrée du genre n’est mise de l’avant pour l’instant au Canada.
80 kg
C’est le poids moyen du cochon sauvage − les mâles sont un peu plus gros que les femelles. Certaines bêtes peuvent parfois dépasser la barre des 200 kg ! Cela ne les empêche pas de pouvoir couvrir une distance de plus de 20 km par jour.
Les premiers porcs en Amérique
Le porc est une espèce qui n’est pas originaire d’Amérique du Nord. Il a d’abord été introduit par Christophe Colomb lors de son second voyage en 1493. Les cochons domestiques alors débarqués dans les Antilles se sont, semble-t-il, reproduits à une vitesse vertigineuse… Dans les décennies suivantes, au gré des incartades européennes sur le continent, d’autres bêtes sont arrivées et plusieurs ont fini par se retrouver dans la nature, où elles se sont multipliées rapidement.
Pas trop tard
Ici, la gestion du cochon sauvage incombe plutôt aux provinces. Plusieurs d’entre elles ont heureusement pris note de la déroute des Prairies face à l’indésirable espèce. L’Ontario a par exemple adopté une stratégie de lutte contre les cochons sauvages chapeautée par le ministère du Développement du Nord, des Mines, des Richesses naturelles et des Forêts (DNMRNF). Depuis janvier 2020, on y mène une étude pilote afin de surveiller la situation et de prévenir l’établissement du cochon sauvage dans la province.
« À l’heure actuelle, aucune donnée n’indique la présence de cochons sauvages qui se reproduisent ou qui sont autosuffisants dans la partie continentale de l’Ontario », se réjouit Erin Koen, chercheuse au sein de la section de recherche-surveillance en matière de faune du DNMRNF. Depuis le début de l’étude, son équipe et elle ont enquêté sur 55 signalements de cochons sauvages dans le sud et l’est de la province, dont environ le tiers a été résolu. Dans tous les cas, les bêtes s’étaient soustraites à leur captivité.
La situation est sensiblement la même au Québec. Entre les mois de janvier et
septembre 2021, le MFFP avait reçu 18 signalements possiblement liés à des cochons échappés d’élevages ou en liberté dans la nature, nous indique une porte-parole du ministère par courriel. Une poignée de ces signalements ont permis la capture de 19 sangliers en fugue. Fait intéressant : ces animaux se baladaient tous sur le territoire de municipalités situées dans le sud de la province, dont Rigaud, Maricourt et Lac-Cayamant.
Si l’occupant finit par se frayer un chemin jusqu’au Québec, c’est vraisemblablement par là qu’il arrivera. En 2016, le MFFP avait d’ailleurs entrepris des opérations d’éradication de sangliers se reproduisant depuis peu en milieu naturel dans la région du Centre-du-Québec. La campagne a été un succès ; les agents de la faune ont eu recours à des techniques spécialisées de capture qui avaient auparavant fait leurs preuves dans l’État de New York, qui était lui aussi aux prises avec l’envahisseur sur son territoire.
Gagner une bataille ne signifie pas pour autant que la guerre est finie. Au contraire : la menace du cochon sauvage continuera de planer sur le Québec dans les prochaines années. Ce n’est peut-être même qu’une question de temps avant que l’espèce crie victoire. D’ici là, le grand public a un rôle décisif à jouer en signalant sa présence aux autorités. Prenez garde toutefois au biais d’attention. « Nous avons remarqué que le nombre de signalements de cochons sauvages était plus élevé lorsqu’un plus grand nombre d’histoires à leur sujet étaient rapportées par les médias, révèle Erin Koen, du DNMRNF. L’effet était maximal peu après leur diffusion. »
Le message est clair : faites attention aux hallucinations de cochons sauvages. Surtout si vous vous appelez Obélix.