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24 novembre 2022

Une archéologue reconstitue l’ambiance sonore du passé

Image: Marine Corniou

En ce matin d’été, la chaleur est déjà écrasante sur les chemins poussiéreux qui mènent au chantier. L’odeur d’un feu de bois chatouille les narines. Au loin résonnent le cri d’un coq et le clac-clac régulier  d’outils en métal sur les pierres. Le site de Guédelon, perdu dans la campagne à 200 km au sud-est de Paris, est encore calme, mais les visiteurs et visiteuses ne tarderont pas à affluer. Ce qui se déroule ici est une expérience scientifique, historique et touristique exceptionnelle : depuis 1997, on construit un château fort avec les techniques et les matériaux du 13e siècle.

Mylène Pardoen, Martin Guesney et les stagiaires de l’été 2022 préparent le matériel pour la captation sonore. Image: Marine Corniou

Il faut contourner l’enceinte fortifiée pour apercevoir Mylène Pardoen, dans la carrière de roches orangées qui jouxte l’édifice. Cheveux gris coupés ras, jeans et t-shirt noirs au logo du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la chercheuse à la frêle carrure revoit avec son équipe le programme de la journée. Elle suggère d’enregistrer le son de deux ouvriers chargeant les pierres de la carrière dans une charrette en bois, à laquelle est attelé un cheval de trait. Son acolyte, l’ingénieur du son Martin Guesney, flanqué de quatre stagiaires, s’exécute immédiatement. Il n’y a pas de temps à perdre : après le chargement, la troupe aura moins de 10 minutes pour courir s’installer dans le fossé sous la passerelle qui mène à la cour du château, sur laquelle passera le cheval. Ainsi positionnés, les perchistes pourront capter le son du convoi chargé roulant sur les planches de bois.

Le moment venu, on me tend un casque d’écoute. Le bruit des sabots et le grincement des roues résonnent comme des bruitages de cinéma. Mais il n’y a rien de fictif à la clé. Ce que souhaite saisir Mylène Pardoen ici, c’est, au contraire, « l’authenticité du son ». Car elle est archéologue des paysages sonores. Autrement dit, elle tente de reconstituer l’ambiance sonore du passé, en débusquant dans le présent les sons les plus « historiques » qui soient.

⏯️ Cliquez pour écouter le tailleur de pierre (son fourni par Mylène Pardoen)

⏯️ Cliquez pour écouter le carrier (son fourni par Mylène Pardoen)

Cette discipline, elle l’a inventée et elle est, jusqu’à preuve du contraire, la seule à l’exercer. « Je suis inclassable », prévient-elle d’ailleurs d’emblée.

Son travail à Guédelon nourrira l’un de ses projets de recherche, qui consiste à reproduire les ambiances sonores de huit périodes clés de la construction et de la vie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. C’est l’essence de la première période (autour de l’an 1170) que Mylène Pardoen est venue extraire sur le site médiéval, à laquelle elle ajoutera ensuite des éléments plus parisiens. Tous ces fragments sonores seront à terme mixés et intégrés dans une « fresque » qui tiendra compte de l’acoustique de la cathédrale en fonction de l’époque, du mobilier en place, du brouhaha urbain, de l’évolution de l’aménagement des quais de Seine, etc. (voir l’encadré plus bas). D’expérience, l’archéologue sait qu’il faut plus de 600 heures de travail pour « raconter trois minutes d’histoire avec des sons ». De l’orfèvrerie acoustique !

Pour le moment, à Guédelon, s’imaginer l’ambiance sonore du Moyen-Âge n’est pas difficile. Il suffit de faire abstraction des commentaires des touristes pour s’y croire. Aucun outil électrique ni véhicule motorisé n’a droit de cité; sous les abris autour du château se succèdent des ateliers de sculpture de bois, de forge, d’équarrissage de poutres, de poterie, de tressage de corde ou encore de teinture de tissus. Partout, les « œuvriers » et « œuvrières », employés des lieux, reproduisent les gestes du passé avec des outils rustiques et une patience infinie.

Pour mener à bien sa mission, Mylène Pardoen fait tomber les barrières entre les disciplines. Ses stagiaires, qui la regardent avec une admiration teintée de tendresse, viennent d’écoles de cinéma, de technique du son ou de musicologie. Pour eux, travailler avec Mylène, c’est de toute évidence la chance de côtoyer un « personnage », de sortir des sentiers battus et de dompter les sons dans toute leur complexité. Forts de leurs connaissances techniques, ils manipulent une dizaine de micros pour saisir au mieux les palpitations des matériaux et la technicité des gestes.

L’air un peu distant que la chercheuse peut dégager à première vue s’envole dès qu’elle parle de son travail, avec finesse, douceur et poésie. Son but ? « Mettre le sensible au cœur de la recherche », rendre le passé palpable et sauvegarder le patrimoine immatériel, jusqu’ici négligé par les historiens.

Un catalogue étoffé

Toc ! Toc ! Toc ! Armé de perches, de micros et d’écouteurs, le groupe encadre une artisane accroupie près d’un bloc de grès. Celle-ci frappe à répétition une masse sur un gros « clou » en fer qui s’insère dans la pierre – le but de la manœuvre étant ultimement de fendre l’énorme bloc en deux. Le son des coups claque sèchement, au point de faire vibrer douloureusement les tympans. Au bout d’une dizaine de minutes, l’équipe éteint les micros et repose le matériel dans une sorte de chariot de golf bricolé. « On réessaiera cet après-midi. On n’arrive pas à avoir un beau son pour la pierre, c’est très difficile. Ce qu’on veut, c’est un son rond. Là, c’est plat, ça sature les micros », explique en soupirant Mylène Pardoen.

Ce n’est pas le travail qui manque pour l’équipe qui, telle une petite famille, séjourne quelques jours dans un camping du coin. La liste de sons à ajouter à la « bibliothèque » de Mylène Pardoen est interminable. Elle est même infinie. « Le geste est imprégné par la personnalité de chaque artisan. À chaque captation, on obtient des sons différents », assure celle qui semble ne jamais s’autoriser de pause. Ainsi, deux tailleurs de pierre qui travaillent avec les mêmes outils ne produiront pas les mêmes « empreintes » acoustiques.

« De la même manière, explique-t-elle devant la forge, cette enclume typique du 19e siècle et cette enclume médiévale, plus petite et plutôt cubique, ne sonnent pas pareil. » Quant au fer chaud, rouge vif, il sonne mat, alors que l’outil refroidi, lui, va tinter. « On peut ainsi enregistrer la transformation de la matière, pas simplement le geste. » De toute évidence, l’oreille de Mylène Pardoen est à l’affût du moindre détail; elle perçoit dans chaque son (et non bruit, qui lui paraît péjoratif) tout un éventail de subtilités dont le commun des mortels est loin de soupçonner l’existence…

Mylène Pardoen a beau « faire de la recherche exploratoire », elle le fait avec une extrême exigence, et même une rigueur toute… militaire. Rien d’étonnant, puisque l’archéologie est en fait sa seconde carrière. « J’ai servi 17 ans dans l’armée, comme mécanicienne d’hélicoptère. Puis, j’ai dû arrêter, glisse-t-elle rapidement, et j’ai fait un doctorat sur la musique militaire. »

En cette veille de fête nationale française, comme pour faire écho au passé de la chercheuse, un avion de chasse survole le chantier dans un vacarme assourdissant. « Aïe, j’espère que l’équipe n’enregistrait pas », lâche-t-elle, avec, paradoxalement, une étincelle de plaisir dans les yeux. Sa passion pour le défilé militaire du 14 juillet est presque aussi intense que son attirance pour les sons, qu’elle pense avoir toujours eue.

Mylène Pardoen a trouvé sa vocation après avoir sonorisé une scène de champ de bataille avec des musiques militaires pour le musée de l’Armée, à Paris, après sa thèse. Elle s’est fait connaître (et reconnaître) en 2015 avec le projet Bretez, une promenade virtuelle, visuelle et sonore, dans le quartier du Châtelet, dans le Paris du 18e siècle. Comment la communauté des historiens a-t-elle réagi à cette trame audio ? « Disons qu’elle n’était pas contre », résume la musicologue. Une façon pudique de décrire la méfiance dont elle a fait l’objet, « n’étant ni historienne, ni ingénieure du son, ni acousticienne ». Ni professeure, puisqu’elle a un titre d’« ingénieure de recherche », rattachée à la Maison des sciences de l’Homme du CNRS à Lyon Saint-Étienne.

Pascal Bastien, professeur d’histoire de l’Europe moderne à l’Université du Québec à Montréal, a connu Mylène Pardoen grâce au projet Bretez et l’a invitée au Québec dans le cadre d’une conférence il y a quelques années. Il est emballé par son travail, mais s’explique sans mal que l’approche laisse sceptiques certains de ses pairs. « Il y a deux enjeux : premièrement, à quoi ça sert ? En quoi cela fait-il avancer nos connaissances ? Et deuxièmement, à partir de quelles sources peut-on reconstituer des sons du passé ? » illustre-t-il, avant d’ajouter : « Dans le monde universitaire, Mylène a toujours été un OVNI, à qui on ne peut pas accoler d’étiquette. Elle invente un champ de recherche, ce qui est très déstabilisant. Mais dire qu’elle est rigoureuse est un euphémisme. »

Un quart de siècle de construction

Même s’il reste le toit de la tour du pigeonnier à bâtir et des murs à monter de quelques crans, le château de Guédelon a déjà fière allure. Le projet est né de la curiosité d’un propriétaire de château de la région et d’une poignée de passionnés, qui ont acquis quelques hectares de forêt et une carrière pour se lancer dans l’archéologie expérimentale. Amorcé en 1997 et ouvert au public depuis 1998, le château fort continue de prendre forme grâce à 70 ouvrières et ouvriers salariés, formés aux techniques médiévales. Le chantier est financé grâce aux entrées (environ 300 000 visiteurs par an), à la boutique et aux restaurants sur place. Les acteurs et actrices du site ont tous pour mission de transmettre leurs connaissances au public, ce qui les ralentit dans leurs tâches… mais rend l’entreprise fort pédagogique.

Le château de Guédelon. Image: Marine Corniou

Une détective minutieuse

C’est en la regardant travailler qu’on réalise la complexité de sa démarche. Rien n’est laissé au hasard. La musicologue se réjouit d’avoir pu enregistrer récemment une séance de « grappage », une opération qui consiste à jeter des pièces de ferraille dans un foyer pour les souder entre elles. Et elle ne cache pas sa déception lorsqu’elle apprend qu’une roue de brouette a été cerclée de métal avant sa venue; elle avait pourtant dit qu’elle souhaitait être présente pour capter la musique de la chose !

Un forgeron à Guédelon. Image: SAS Guédelon

Pour obtenir des sons « plausibles scientifiquement », Mylène Pardoen commence par une recherche approfondie. Elle s’appuie sur des documents historiques (plans, gravures, tableaux, objets du quotidien), des archives administratives et des devis de travaux. « Quand elle regarde un tableau du 18e siècle, elle voit le paysage en sons. Quand elle lit un texte, elle l’entend. Son approche est très riche », relève Pascal Bastien, admiratif.

La chercheuse exclut les voix de son « enquête », car il y a trop peu d’informations sur le vocabulaire ou la prononciation des époques passées – elle se concentre sur tout le reste. Avec son collègue Martin Guesney, elle contrôle ensuite toute la chaîne, de la recherche des sons à leur diffusion, en passant par leur captation. Guédelon est un lieu béni pour le duo, tant le chantier fourmille de main-d’œuvre. Sous un des auvents, des hommes dégrossissent des blocs de calcaire blanc, pour en faire des marches d’escalier sculptées ou des créneaux. « On va spatialiser l’activité, c’est-à-dire enregistrer trois tailleurs de pierre en même temps avec plusieurs micros », lance la cheffe. On remarque au passage que les coups de burin sont plus rapides, plus légers que ceux qui viennent de la carrière.

La « spatialisation » se fait aussi a posteriori, en combinant les sons recueillis isolément pour donner aux auditeurs l’impression d’être immergés dans une scène animée. Pour la reconstitution finale, l’équipe exploite notamment les outils de création de jeux vidéo, dotés d’une puissance de calcul permettant des simulations acoustiques de haute précision. De quoi offrir un rendu réaliste avec de multiples haut-parleurs.

Une fresque sonore s’apprête d’ailleurs à être présentée à Guédelon pour les 25 ans du chantier. Car l’œuvre de Mylène Pardoen n’a pas pour vocation d’être publiée dans des revues savantes (même si cela arrive de temps en temps), et encore moins d’être rangée dans des tiroirs. « La science doit se diffuser autrement », croit-elle. Musées et festivals offrent ainsi au public une nouvelle lecture du passé.

Cette sensorialité de l’histoire, Mylène Pardoen n’est pas tout à fait seule à la défendre. Un vent nouveau souffle sur l’archéologie, affirme Barbara Huber, doctorante à l’Institut Max-Planck de science de l’histoire humaine, en Allemagne. Elle-même reconstitue… des paysages olfactifs !

Captation de scie à cadre dans l’atelier de menuiserie par l’équipe de Mylène Pardoen. Image: Marine Corniou

Au printemps 2022, l’archéologue-biochimiste a signé une étude dans Nature Human Behaviour expliquant comment les composés aromatiques retrouvés sur les artefacts permettent de recréer les odeurs parmi lesquelles évoluaient nos ancêtres. « L’odorat est totalement sous-estimé, estime-t-elle. Il est pourtant crucial pour notre santé mentale et physique; il module notre comportement. Jusqu’ici, le passé qu’on nous propose dans les musées se concentre sur le visuel : les objets, les monuments. Il n’a ni odeur ni son. Or les dimensions sensorielles sont extrêmement importantes. Elles font partie de notre héritage culturel. » Contactée par appel vidéo, Barbara Huber s’anime quand elle découvre le travail de la musicologue française. « Cette chercheuse offre aux gens une expérience qu’ils ne pourraient pas vivre autrement. C’est puissant ! »

L’audace et la ténacité de Mylène Pardoen commencent à payer. En 2020, le CNRS lui a attribué une médaille de cristal, qui récompense la créativité et le sens de l’innovation. Un cristal qui sonne joliment, sans doute. On ne peut s’empêcher de faire le lien avec ses mots : « Dans nos fresques, on récolte le nectar, c’est-à-dire les sons, et on les combine ensuite numériquement pour faire résonner le flacon autour. »

À Guédelon, l’équipe termine la journée en retournant dans la carrière, auprès des blocs de grès réfractaires à l’enregistrement. Cette fois, c’est un homme qui frappe des feuillets en métal insérés dans une fissure, à l’aide d’une grande masse qu’il manœuvre avec tout le haut de son corps. Après 30 minutes de résistance, le bloc couleur ocre cède enfin. Le craquement de la roche qui s’ouvre en deux est désormais gravé dans la collection singulière de Mylène Pardoen. Il viendra enrichir la bande son des humains bâtisseurs de la mythique cathédrale, aux côtés d’autres échos des siècles passés.

Faire revivre Notre-Dame

Le 15 avril 2019, devant les yeux sidérés des Parisiens et Parisiennes et ceux des internautes du monde entier, la cathédrale Notre-Dame de Paris partait en fumée. En bonne partie, du moins : la charpente, la toiture en plomb et la flèche ont été complètement détruites, sans compter les dommages (moins visibles) aux structures de pierre.

Paris, 15 avril 2019. Notre-Dame brûle. Image: Wandrille de Préville

Déterminé à faire renaître le monument de ses cendres, un collectif de 200 scientifiques français et internationaux, coordonné par le CNRS et le ministère français de la Culture, s’est rapidement constitué en neuf groupes de travail (métal, pierre, verre, bois et charpente, etc.). Il rassemble historiens et historiennes de l’art, archéologues du bâti, spécialistes de la restauration des matériaux… et archéologue du paysage sonore.

Mylène Pardoen est en effet experte scientifique pour le volet acoustique, avec Brian Katz, chercheur spécialiste en acoustique des salles. Elle recréera les ambiances sonores de huit périodes historiques. Le duo enregistre aussi pour la postérité les sons du chantier actuel. Il s’intéresse à l’acoustique de la cathédrale grâce à des mesures faites sur place, avant et après l’incendie, et à des simulations numériques. Un modèle acoustique de l’édifice a ainsi été créé et calibré à partir de mesures prises en 2015 dans le cadre d’un autre projet de recherche du CNRS (visant à reproduire virtuellement l’acoustique de la cathédrale).

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