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Voilà que les castors s’établissent plus au nord, profitant d’un territoire devenu propice avec les changements climatiques. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Un barrage par ici, des troncs d’arbres rongés par là. Les traces du castor sont bien visibles partout où il passe. « Un seul castor peut couper en moyenne 200 arbres et arbustes par année autour de sa hutte, explique Denis Fournier, technicien en aménagement de la faune à Montréal, désormais retraité. En ville, cela provoque parfois des inondations. »
Le rongeur semi-aquatique prolifère dans les milieux humides du sud du Québec, où il se nourrit de feuillus et d’arbustes. Mais, depuis quelques années, cet ingénieux architecte étend son territoire vers le nord. Castor canadensis commence d’ailleurs à y façonner le paysage en modifiant la trajectoire des cours d’eau avec ses barrages.
Des découvertes récentes témoignent de cette conquête. Dans un article paru dans Scientific Reports, le biologiste de la faune Ken Tape, de l’Université de l’Alaska de Fairbanks, et des collègues ont examiné des photos aériennes et des images satellites couvrant la période allant de 1959 à 2019 pour constater l’avancée du castor dans la toundra arctique de l’Alaska. Ils ont trouvé un peu plus de 11 000 barrages au total ! Les premiers signes d’établissement remonteraient aux années 1980. Et la tendance s’accélère : le nombre de barrages aurait plus que doublé au cours des 20 dernières années, tant et si bien que Ken Tape considère le castor comme un animal arctique au même titre que l’ours polaire et le caribou.
Plusieurs éléments expliqueraient la présence étendue de ces rongeurs, les changements climatiques en tête de liste. Si les castors sont friands de peuplier faux-tremble, de saule et d’aulne, ils peuvent également se contenter des arbustes qui poussent en Arctique et qui sont de plus en plus nombreux en raison du dégel du pergélisol et de l’expansion de la végétation arbustive.
Dire que l’espèce a frôlé l’extinction au 19e siècle, alors que sa peau était au cœur de la traite des fourrures ! « Les castors ont été traqués presque jusqu’à l’extinction et leur population est en train de se rétablir », rappelle Ken Tape. Et de s’étendre !
Comme il s’agit d’un animal territorial, qui ne supporte pas la présence d’autres colonies, le castor peut parcourir de grandes distances pour s’installer dans des régions où il est le seul de son espèce.
Ingénieur environnemental
Mis à part l’humain, le castor est le seul animal qui peut façonner son environnement à une grande échelle. Quand le rongeur construit un barrage, celui-ci provoque l’inondation des terres aux alentours et favorise l’implantation de milieux humides qui attirent faune et flore. « Lorsque le castor s’installe à un endroit, il crée un milieu extrêmement riche en biodiversité », souligne Denis Fournier, en parlant du sud du Québec.
C’est ce qui s’est produit dans des champs abandonnés de L’Île-Bizard, qui se sont transformés en un grand parc-nature prisé par les ornithologues. « De nombreuses espèces d’oiseaux aquatiques viennent désormais nicher, s’alimenter et faire des pauses migratoires à cet endroit », observe Denis Fournier. Ce milieu humide profite aussi aux plantes, aux poissons et aux invertébrés.
Mais s’agit-il d’une bonne nouvelle pour les régions nordiques ? « Si vous aimiez l’Arctique tel qu’il était auparavant, la perspective n’est pas très bonne, dit Ken Tape. Mais ce “ nouvel ” Arctique, au climat potentiellement plus chaud, pourrait être profitable pour plusieurs espèces. »
Pister les castors
L’effet environnemental des castors sur la toundra reste toutefois méconnu. « Le pergélisol contient beaucoup de carbone stocké, ajoute le chercheur. Quand les barrages de castors causent des inondations, le pergélisol dégèle et libère du dioxyde de carbone et du méthane dans l’atmosphère. Peut-être qu’à long terme, les barrages de castors créeront des zones humides qui piégeront le carbone. Pour l’instant, on l’ignore. »
Pour évaluer l’ensemble des changements qui surviennent avec l’accroissement du nombre de castors en Arctique, Helen Wheeler, biologiste de la faune de l’Université Anglia Ruskin, au Royaume-Uni, ira mener des recherches sur le terrain au cours des trois prochaines années.
En collaboration avec Philip Marsh, chercheur spécialisé en hydrologie arctique de l’Université Wilfrid-Laurier, en Ontario, ainsi que des Inuits, elle se penchera sur l’effet des castors sur l’hydrologie, la qualité de l’eau, le pergélisol et la disponibilité des poissons, qui tend à diminuer lorsqu’il y a un barrage à proximité, un problème soulevé par les communautés nordiques. « Nous examinerons différents endroits en Arctique pour comprendre ce qui se passe et évaluer l’effet sur les poissons. »
Tout un réseau de scientifiques du Canada, de l’Europe et des États-Unis s’intéresse à la présence actuelle et passée du castor en Arctique pour comprendre si ces animaux sont de passage ou s’ils resteront durablement dans la région : il s’agit du Arctic Beaver Observation Network. Ses membres observent les castors directement sur le terrain et utilisent la télédétection pour observer les changements hydrologiques.
« Nous testons également le recours à la dendrochronologie, c’est-à-dire l’analyse des anneaux des arbustes. Lorsqu’un castor coupe un arbuste, celui-ci arrête de croître. Nous pouvons ensuite comparer les anneaux de croissance avec ceux d’autres arbustes poussant dans le même environnement pour estimer l’année à laquelle les castors étaient présents sur ce site », explique Helen Wheeler, qui espère pouvoir reconstituer l’histoire de leur présence et, en parallèle, de l’évolution de l’environnement.