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27 juin 2022
Temps de lecture : 4 minutes

De quoi rit-on?

Image: Shutterstock

Des comédies athéniennes aux gags sur la guerre en Ukraine, l’humour et le rire n’ont jamais cessé de susciter le scandale, mais aussi la réflexion.

Sur la vidéo de type caméra cachée, une femme sort d’un restaurant avec une amie. Le voiturier revient avec leur véhicule en mentionnant avoir entendu un bruit suspect dans le coffre. Les deux femmes l’ouvrent et se mettent à hurler de frayeur : à l’intérieur, un rat géant gigote ! Sauf qu’en réalité, ce n’est qu’un acteur affublé d’un costume bon marché. La surprise passée, les deux femmes éclatent de rire… et mon amie aussi. « Ce sont des farces idiotes, mais je ne peux pas m’empêcher de rire quand j’en vois ! Les autres ne comprennent pas à quel point elles m’amusent », confesse-t-elle.

De mon côté, la vidéo me laisse de marbre. J’éprouve par contre un malin plaisir à rebattre les oreilles à mon entourage de calembours de qualité douteuse. Alors que ma collègue, elle, pouffe de rire quand quelqu’un est mal à l’aise.

Mais pourquoi tout cela nous fait-il rire ? Qu’est-ce qui est drôle au juste ? Depuis toujours, les penseurs ont de la difficulté à s’entendre là-dessus. C’est sans doute que l’humour et le rire ont plusieurs visages. De fait, on rit pour bien des raisons… et l’humour ne sert pas qu’à faire rire.

Philosophes et psychologues notamment se sont d’abord demandé ce qui suscitait le rire. Dans la Grèce antique, l’humour n’avait pas toujours bonne réputation. Si Aristophane n’hésitait pas à mettre en scène des blagues grivoises, Platon condamnait les comédies, vils divertissements qui, selon lui, corrompaient l’âme du public au lieu de l’élever vers un idéal moral. Il voyait le rire comme une émotion violente, signe d’une perte de contrôle de soi. Et si Aristote appréciait les traits d’esprit dans la conversation, il notait que l’effet comique est souvent obtenu aux dépens de ceux qu’on tourne en ridicule…

Quant à Freud, il considérait que le rire servait plutôt à libérer une accumulation de tensions nerveuses. Pour lui, les blagues étaient l’expression de pensées et de sentiments réprimés.

De nos jours, on retient plutôt la théorie de l’incongruité. Elle postule que l’humour naît de la surprise ou de la contradiction. La majorité des blagues ou des situations drôles contiennent en effet un élément inattendu ou illogique. La chute du gag vient résoudre cette incongruité, suscitant la satisfaction − quand on « comprend » la blague, bien sûr.

Dis-moi de quoi tu ris…

En psychologie, il existe un adage voulant que les chercheurs s’intéressent aux thèmes qui les concernent personnellement. C’est certainement le cas de Julie Aitken Schermer, professeure à l’Université Western Ontario. Elle raconte avoir commencé à étudier l’humour… pour développer un meilleur sens de l’humour ! « Ce serait super si je pouvais amuser les gens… surtout mes étudiants ! J’y travaille encore », soupire-t-elle.

La recherche sur l’humour est un vrai défi, d’autant qu’il n’y a pas de consensus sur ce qui peut être défini comme comique. « Si l’on demande aux gens de juger si quelque chose est drôle, chacun aura un point de vue différent. Certains se tordent de rire en regardant les Monty Python, alors que d’autres froncent les sourcils », dit la professeure. Ces différences individuelles la fascinent. (Je me demande ce qu’elle penserait de la vidéo du rat géant dans le coffre d’une voiture !)

Le Questionnaire des styles d’humour, publié en 2003 par le chercheur canadien (désormais retraité) Rod Martin, apporte toutefois de l’eau au moulin. Traduit en 12 langues et cité plus de 2 000 fois dans la littérature scientifique, cet outil validé permet de désigner le style d’humour d’un individu. Il en existe quatre types, qui sont bénéfiques ou néfastes sur les relations sociales et la santé mentale.

Souvent utilisé par les extravertis, l’« humour affiliatif » sert à amuser les autres. C’est un badinage amical et bienveillant qui facilite les relations et réduit les tensions. Pensez à ces plaisanteries qu’on échange autour de la machine à café.

Quand on est seul, on peut se rabattre sur l’« humour rehaussant l’image de soi ». C’est la capacité à rire sainement de soi-même et des situations négatives du quotidien. Il aide à faire face au stress, à maîtriser les émotions et favorise l’estime de soi. « C’est un humour essentiel ! Imaginez une personne qui doit réapprendre à marcher après un accident. Si elle chute durant ses exercices de réadaptation, elle peut s’en vouloir, adopter un point de vue négatif et se dire qu’elle n’arrivera jamais à remarcher. Ou bien elle peut essayer d’en rire et, alors, elle est bien plus susceptible de continuer ses efforts », soutient Julie Aitken Schermer, qui a coécrit un article sur l’usage de l’humour par les professionnels de la réadaptation plus tôt cette année.

Les deux autres styles d’humour du Questionnaire ont un visage plus sombre. Ainsi, l’« humour agressif » ridiculise une personne ou un groupe : sarcasmes, moqueries, critiques… Il vise à écraser les autres pour mieux dominer. « Bien qu’il soit surtout considéré comme inadapté, j’estime qu’il peut aussi renforcer la cohésion dans un groupe, relativise la professeure. Pensez aux équipes sportives qui raillent leurs adversaires : à l’intérieur de l’équipe, l’effet est positif. Mais c’est horrible à entendre pour la formation adverse ! »

Quant à l’« humour autodestructeur », on devrait peut-être s’en méfier… C’est une sorte d’autodénigrement, une tentative désespérée de se faire accepter des autres aux dépens de l’estime de soi. « À petites doses, ça peut aller, mais si une personne en fait usage constamment, c’est préoccupant », met en garde la spécialiste.

Ce style d’humour est en effet fortement associé aux symptômes dépressifs, à la dépendance à l’alcool, au trouble de la personnalité limite et à des comportements tels que l’automutilation. Et ceux qui y recourent risquent plus de se sentir seuls. « En se rabaissant continuellement, ils mettent les autres mal à l’aise et les font fuir », avance Julie Aitken Schermer.

Les cliniciens qui remarquent ce type de discours chez leurs patients devraient rester aux aguets, car il peut indiquer un dégoût de soi. « Il pourrait être intéressant d’enseigner à ces patients d’autres façons d’utiliser l’humour », indique-t-elle. Et inutile de se transformer en clown : le simple fait de se remémorer une anecdote comique permet de se remonter le moral et empêche la rumination.

Humour salvateur

Et l’humour noir ? Il n’est pas forcément du côté sombre de la force. De nombreuses recherches démontrent que l’humour se faufile régulièrement là où l’on ne l’attend pas… notamment dans les unités de soins palliatifs. « Un patient mourant essaiera d’utiliser l’humour pour atténuer la détresse des membres de sa famille et de ses amis. Ce n’est pas qu’il trouve la situation drôle, c’est qu’il essaie de rendre la chose plus facile pour ceux qui viennent le voir », souligne Julie Aitken Schermer. Comme titrait la couverture du défunt magazine satirique Croc, c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle…

Dans les services des urgences et chez les premiers répondants (pompiers, policiers, ambulanciers), l’humour noir est d’ailleurs fréquent, révèle une synthèse canadienne publiée en 2010 dans le Journal of Loss and Trauma. « Dans des situations de vie ou de mort, l’humour noir permet de ventiler ses émotions, d’augmenter la cohésion du groupe et de prendre de la distance pour pouvoir agir de manière efficace », écrivaient Alison Rowe et Cheryl Regehr, toutes deux rattachées alors au Département de travail social de l’Université de Toronto. Bref, un moyen éprouvé de faire face au stress du métier. Par contre, gare aux professionnels qui badineraient en langage cru devant les patients, les victimes ou leur famille : ce serait absolument déplacé !

Rire des tragédies serait une réaction normale et saine, et non un manque de sensibilité, selon les spécialistes. À preuve, lors de crises majeures, même M. et Mme Tout-le-Monde utiliseront éventuellement l’humour scabreux pour remettre la tragédie en perspective. Les blagues pandémiques ne sont-elles pas légion ?

Le tout suit un cycle prévisible, postulait en 2003 le spécialiste américain du folklore Bill Ellis dans un article portant sur les blagues inspirées par les attentats du World Trade Center. On observe d’abord une période de latence, en signe de respect pour les endeuillés. Puis, on cherche des boucs émissaires. Enfin, on s’oriente vers une résolution. Chacun sachant que ces blagues sont socialement inacceptables, les premières apparaissent généralement sur le Web, où l’anonymat permet d’évacuer sa tension émotionnelle sans risquer d’offenser directement les gens touchés…

Qui mème me suive

Si le Web regorge de caricatures amusantes, de diaporamas drôles, de gazouillis à la répartie aiguisée et d’hilarantes vidéos de bricoleurs maladroits, les mèmes constituent un phénomène socioculturel à part entière.

Ils peuvent prendre plusieurs formes, mais classiquement, on pense à une image (photo d’un quidam, d’une vedette, d’une peinture célèbre…) sur laquelle est apposée une courte phrase. Le mème peut prendre la forme d’un commentaire sur l’actualité, d’une simple anecdote à laquelle on peut s’identifier en souriant, d’une image visant à ridiculiser un politicien du camp adverse, etc.

« On associe généralement les mèmes à l’humour, mais en réalité, le message derrière est souvent sérieux. Ils sont de nature humoristique pour capter l’attention et être partagés plus efficacement », nuance Megan Bédard, doctorante en études sémiotiques à l’Université du Québec à Montréal et codirectrice de l’ouvrage collectif Pour que tu mèmes encore, paru l’an dernier.

Plus qu’une simple image comique, un mème est surtout une variation sur une syntaxe déjà connue. « Un mème efficace enveloppe son propos dans un récit visuel basé sur la répétition de choses que l’on connaît déjà. Notre cerveau est donc plus apte à reconnaître ce genre de contenu que si l’on était face à quelque chose de totalement nouveau. Les mèmes deviennent un langage qu’on peut utiliser pour être de connivence avec d’autres. Mais pour les comprendre, il faut avoir les références… C’est un humour partagé par une communauté », note l’étudiante.

D’ailleurs, un mème qui circule abondamment en inspirera d’autres à son tour, nourrissant ce processus d’imitation-modification par lequel les mèmes évoluent.

Les mèmes offrent aux chercheurs une porte ouverte sur la psyché collective, une façon prometteuse d’étudier la réaction populaire à des faits d’actualité, mentionne Megan Bédard. « Ça permet de voir ce qui intéresse les gens, ce qui se partage, quel est le discours dominant, quels contenus récoltent des votes négatifs ou positifs. »

La spécialiste de la culture populaire constate que ces images infiltrent même les salles de cours universitaires : « Les mèmes ont une vertu pédagogique certaine pour expliquer des sujets plus abstraits, obscurs ou difficiles à comprendre. Grâce à l’humour et à l’utilisation de références connues, les étudiants assimilent vraiment plus facilement la matière. »

Plusieurs études laissent d’ailleurs penser que diverses formes d’humour peuvent améliorer les performances scolaires, notamment en diminuant l’anxiété des étudiants. Ce fut le cas des participants à une étude américaine publiée en 2012 dans la revue Humor : ceux qui avaient regardé des images comiques avant un examen de mathématiques ont rapporté moins d’anxiété et obtenu de meilleurs résultats que ceux qui avaient plutôt lu des poèmes avant l’épreuve.

L’humour agirait aussi comme un déclencheur du jeu dans le cerveau. Il aiderait à réfléchir de manière moins strictement logique, à être plus ouvert aux idées originales et à résoudre les problèmes de manière plus créative, selon la littérature sur le sujet.

Mais ces vertus ne sont pas universelles. En Chine, par exemple, les étudiants sont plus ambivalents à l’égard de l’humour en classe, le considérant comme une perte de temps ou une source de stress ! Il faut dire que, dans la culture chinoise, la relation maître-élèves est très hiérarchisée, ce qui rend l’exercice humoristique plus périlleux. Comme quoi en matière d’humour, tout est question de contexte…

Personnage de film culte (Pikachu, le Joker de Batman, Bob l’éponge), photo iconique (la gifle donnée à Chris Rock par Will Smith durant la cérémonie des Oscars), chorégraphie tendance… tout élément facile à reconnaître peut servir de matière première pour créer un mème.

De 25 % à 30 %

des publicités feraient appel à l’humour. Une façon pour les marques d’être plus « aimables » et d’ainsi gagner en influence auprès des consommateurs.

Images: Facebook.com/memesQC; Shutterstock; Twitter

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