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31 mars 2014
Temps de lecture : 4 minutes

Dyscalculie: le vertige des chiffres

 

Pour certains enfants, apprendre à compter est une lutte de chaque instant. Leur problème? La dyscalculie, un trouble méconnu encore mal pris en charge.

Aussi loin qu’elle se sou­vienne, Aurélia s’est battue avec les chiffres. Encore aujourd’hui, à 20 ans, des opérations aussi simples que 7-3 la laissent perplexe. «La réponse ne me vient pas spontanément, ou alors j’ai un doute sur le résultat, donc je vérifie en comptant sur mes doigts. À l’école, je n’arrivais pas à lire l’heure ni à apprendre mes tables de multiplication», explique-t-elle.

Certes, équipés de téléphones intelligents et de calculatrices, nous sommes aujourd’hui nombreux à avoir un peu oublié nos tables de 7 ou de 9… Mais Aurélia, elle, a fait tous les efforts du monde pour combler ses lacunes en maths. Elle a suivi des cours particuliers et travaillé d’arrache-pied pendant toute sa scolarité. Sans grand succès; la jeune femme souffre de dyscalculie développementale, sorte d’équivalent numérique de la dyslexie. Pour elle, les chiffres sont indéchiffrables.

«La dyscalculie se définit comme une difficulté d’apprentissage spécifique au domaine des mathématiques, plus précisément de l’arithmétique, chez des enfants d’intelligence normale. C’est un trouble du calcul, en somme», résume Daniel Ansari, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurosciences cognitives du développement et chercheur spécialiste de ce trouble à l’université de Western Ontario, à London.

Selon les études, entre 3% et 6% des enfants seraient dyscalculiques. Autant de petits pour qui les opérations élémentaires sont une vraie torture, sans parler de la règle de trois ou des nombres négatifs.

«Leur compréhension des nombres et des symboles numériques est altérée. Ils ont par exemple du mal à dire lequel de deux nombres, disons 53 et 32, est le plus grand. Idem pour les quantités», précise Daniel Ansari.

Des conséquences au quotidien

Voilà qui rend laborieuse, voire impossible, l’estimation des distances ou des durées, l’évaluation du nombre de sièges libres dans une salle de cinéma ou de la quantité de fruits dans un panier à l’épicerie. «Cela me pose des problèmes dans la vie quotidienne, pour rendre la monnaie correctement, pour faire une conversion d’unités. C’est handicapant et stressant», poursuit Aurélia, inter­viewée par l’intermédiaire d’une page Fa­ce­­­book con­sacrée à la dyscalculie (dyscalculie-Infos).

«Les enfants dyscalculiques évitent les jeux où il faut lire des nombres ou compter, comme la cachette et le Monopoly. Quand ils jouent avec des dés, ils doivent recompter chaque fois le nombre de points sur les faces du dé; ils ne mémorisent pas ce que tout le monde connaît par cœur», observe Anne Lafay, fondatrice de la page dyscalculie-Infos et orthophoniste de formation.

La jeune femme, qui a travaillé plusieurs années en France avec des enfants dyscalculiques, effectue un doctorat en médecine expérimentale à l’Université Laval, à Québec. Elle tente de mettre au point des jeux et des outils pour aider ces petits à retrouver – ou acquérir – le sens des nombres. «C’est un trouble très méconnu sur lequel il existe encore peu de recherches, déplore-t-elle. En 2007, pour 14 études publiées sur la dyslexie, il n’y en avait qu’une sur la dyscalculie.» Pourtant, ces deux troubles seraient aussi fréquents l’un que l’autre.

D’où vient cette étrange réticence au calcul?

C’est ce que cherche à comprendre le neurobiologiste Daniel Ansari grâce à l’imagerie cérébrale par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Son équipe a été la première, en 2007, à montrer que lorsque de jeunes dyscalculiques évaluent ou comparent des quantités (des amas de points, par exemple), leurs cerveaux ne « s’allument » pas de la même façon que ceux des enfants du groupe contrôle.

« On a remarqué un déficit d’activation des neurones situés dans le sillon intrapariétal, une aire du cerveau normalement impliquée dans le traitement des nombres, précise le chercheur. Nos travaux en cours montrent aussi que leur cerveau est ‘câblé ‘ différemment ». Récemment, plusieurs études ont également souligné que la dyscalculie était associée à un volume de matière grise (de neurones) plus faible dans cette zone du cerveau et à une organisation anormale des fibres nerveuses. Autant d’anomalies biologiques qui pourraient altérer cette sorte d’intuition mathématique que nous avons tous dès la naissance, et que les spécialistes désignent comme le sens inné des nombres.

Un trouble génétique?

Est-ce à dire que l’on naît dyscalculique ? « C’est une question à 1 million de dollars! répond Daniel Ansari. La dyscalculie est probablement en partie génétique. Mais comme tous les troubles d’apprentissage, c’est un problème complexe : beaucoup de facteurs entrent en jeu. On parle de dyscalculie développementale, car le développement joue un grand rôle : le sens inné des nombres peut en effet être déficient, mais la difficulté peut aussi se situer au niveau de la compréhension des symboles. »

Car, pour manier les maths, en plus de percevoir les quantités, il faut être capable d’associer le symbole 2 à deux pommes, à deux maisons, et de l’utiliser dans un tout autre contexte pour désigner la deuxième place dans une compétition ou pour couper une tarte en deux. « Or, il n’y a pas de connaissance innée des symboles, qui sont des inventions culturelles. Ils doivent être appris, et ce processus d’apprentissage peut être altéré dans la dyscalculie, poursuit le chercheur. Certains enfants sont incapables de faire le lien entre ces symboles et la perception des quantités.»

Des difficultés cumulées

Bref, il y a probablement autant de types de dyscalculie que de dyscalculiques. Il n’y a d’ailleurs pas de consensus sur la définition précise du trouble. « En théorie, la dyscalculie est un trouble isolé en mathématiques, mais les enfants atteints cumulent très souvent d’autres difficultés, notamment concernant la lecture, le langage ou le raisonnement », précise Anne Lafay.

C’est ce qu’a confirmé en 2013 une étude menée à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni, auprès de 1000 enfants de 10 ans. « Parmi eux, nous avons cherché ceux qui étaient de niveau moyen ou élevé dans toutes les matières, mais mauvais en maths sans pour autant présenter d’autre problème, tel un trouble d’attention ou une dyslexie, explique Kinga Morsanyi, chercheuse en neurosciences de l’éducation à Cambridge. Nous avons trouvé 43 de ces dyscalculiques ‘purs’ et nous avons réalisé qu’ils avaient aussi des difficultés à résoudre des problèmes logiques dans lesquels aucune notion de nombre n’était incluse. »

Autrement dit, en cas de dyscalculie, l’aire cérébrale des nombres n’est pas seule en jeu : elle interagit avec de nombreux processus, dont le langage, la mémoire, la logique et l’imagination. La bonne nouvelle ? « Grâce à ces interactions dynamiques entre les aires du cerveau et les habiletés intellectuelles, il est possible de rééduquer certaines fonctions, à condition de déceler tôt les problèmes », ajoute la chercheuse.

Un trouble mal reconnu

Hélas, le trouble, méconnu des profs et des parents, passe souvent inaperçu. D’autant que certains enfants contournent leurs difficultés en comptant sur leurs doigts, en apprenant par cœur les tables de multiplication ou en appliquant des règles de calcul sans en comprendre le sens. « À l’école primaire, où on demande peu aux enfants de raisonner, passe encore. Mais quand ils commencent à apprendre l’algèbre ou les fractions, ceux qui n’ont pas compris la numération de base se retrouvent complètement perdus », dit Yvon Blais, de Gatineau, un orthophoniste spécialisé en dyscalculie.

« Les maths sont une matière cumulative, souligne de son côté le neurobiologiste Daniel Ansari. Si on n’en comprend pas profondément les bases, on ne peut pas rattraper le retard. Les élèves sont stigmatisés toute leur scolarité, et ils développent une angoisse des mathématiques. »

Aurélia, elle, n’a reçu son diagnostic (et la prise en charge en orthophonie) qu’à l’âge de 12 ans…  Le ventre noué avant l’examen, le cerveau incapable de réfléchir, la panique devant un problème d’algèbre, elle connaît bien. « Enfant, personne n’a pris mon problème très au sérieux, raconte-t-elle. Les profs disaient que j’étais un peu plus lente que les autres, ou que c’était de la mauvaise volonté. J’ai fini par ne plus aimer les maths, je les redoutais. Quand on devait passer un test, en classe, je perdais tous mes moyens. » Aujourd’hui, malgré son suivi en orthophonie, elle se débat encore avec les nombres et peine à réussir ses examens pour devenir kinésithérapeute.

« Si on ne dépiste pas rapidement la dyscalculie, on empêche les enfants d’aller au bout de leur potentiel », croit Daniel Ansari. Il vient de mettre au point un test rapide (deux minutes), destiné aux enfants en garderie, qui devrait permettre d’aider dès le plus jeune âge ceux qui sont mal pris avec le calcul. « La capacité des tout-petits à comparer des quantités – nombres de points ou chiffres – présage leur niveau en arithmétique en première année du primaire », affirme-t-il.

Rééducation mathématique

Comment repêcher les plus perdus ? En leur faisant lire des nombres, estimer de petites quantités, ranger des groupes d’objets par ordre de taille, s’entraîner grâce à des jeux d’arithmétique comme La course aux nombres. « Il est possible de progresser, de compenser les lacunes, affirme toutefois Anne Lafay. Même si le calcul reste fatigant et que certains dyscalculiques auront besoin d’une calculette toute leur vie.»

Encore faut-il trouver les professionnels capables de mener cette véritable rééducation mathématique… « Tous les orthopédagogues ne sont pas formés pour prendre en charge la dyscalculie. Et il n’y a qu’une vingtaine d’orthophonistes qualifiés au Québec », note Yvon Blais, l’un des premiers de sa profession à s’être formé à la rééducation mathématique… en France.

Pourtant, dans notre société high-tech, des connaissances minimales en numératie sont aussi essentielles que les compétences en lecture. « Maîtriser les maths est un véritable atout. Malheureusement, les parents n’en sont souvent pas conscients. Ils ne s’inquiètent pas si leur enfant est « nul en maths », parfois même ils s’en amusent. On sous-estime gravement l’importance des nombres dans la vie quotidienne, par exemple pour calculer les pourboires, gérer ses finances, ou comprendre une ordonnance médicale », estime Daniel Ansari. Il est donc temps de tendre la main à ceux qui se battent avec les chiffres, le plus tôt possible, pour éviter qu’ils ne décrochent complètement.

La dyscalculie
– Entre 3% et 6% des enfants d’âge scolaire sont touchés, selon les rares études sur le sujet (autant que pour la dyslexie).
– Environ les deux tiers présentent un trouble associé (dyslexie, TDAH, etc.).
– Pas de critères diagnostiques précis.
– Diverses manifestations possibles: mauvaise lecture et écriture des nombres, stratégies erronées de calcul, pauvre estimation des quantités, difficulté à mémoriser les tables d’addition et de multiplication, difficulté à ordonner les nombres.
– En 2009, une étude a estimé que 2,95% des adultes français seraient potentiellement dyscalculiques, et 0,55% auraient une dyscalculie «profonde».

Image : istockphoto/fÉ
Article publié en avril-mai 2014.

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