Photo: Usman Yousaf/Unplash
L’interprétation de la douleur sur le visage d’autrui n’est pas universelle. Une équipe de recherche québécoise pense qu’elle serait différente selon nos origines ethniques.
Vous arrivez à l’hôpital à la suite d’un accident de la route. Vous avez besoin que l’on soulage votre douleur. Votre origine ethnique influera-t-elle sur la perception de votre souffrance par le personnel médical ? Ou encore : l’origine des médecins aura-t-elle un effet sur leur compréhension de ces crispations qui affligent votre minois ?
Tout le monde espère que non. La réalité est… que c’est probable, selon des travaux émergents menés par la professeure de l’Université du Québec en Outaouais Caroline Blais et son équipe de la Chaire de recherche du Canada en perception visuelle et sociale.
Le visage relaie des informations importantes, dont plusieurs émotions : la joie, la colère, la peur, etc. Ce langage non verbal nous permet de nous comprendre et d’interagir de manière pertinente. L’expression de la douleur et notre interprétation de ces signaux sont essentielles puisqu’elles nous communiquent à quel point une victime a besoin d’aide. Si ces signes sont difficilement décodés, particulièrement lorsque des soins sont prodigués, cela peut avoir des conséquences malheureuses.
La psychologie de la perception examine depuis plusieurs années les différentes expressions du visage. Mais les études possèdent un grand défaut : la grande majorité des personnes participantes sont « WEIRD ». Cet acronyme anglophone signifie que ces individus sont occidentaux, éduqués, et viennent de pays industrialisés, riches et démocratiques. Ce faisant, la science est-elle en train de se construire sur une littérature faussée par des préjugés culturels ?

Un exemple d’image avec du « bruit » soumise aux personnes participant aux études de Caroline Blais.

Voici à quoi ressemble un visage en douleur selon les réponses des individus d’ascendance canadienne et ceux d’origine chinoise. L’équipe a utilisé une plateforme québécoise pour mener ses expériences : Pack&Go, de VPixx Technologies.
Images Caroline Blais
Une image mentale de la douleur
Tout le monde ne décode pas le langage non verbal de la même manière. Pour mieux comprendre l’importance des différentes zones du visage permettant à chaque personne de détecter la douleur chez l’autre, l’équipe de recherche a principalement utilisé une méthode dite de « corrélation inverse ».
Il s’agit de prendre le contour d’un visage et d’y ajouter du bruit (qui ressemble à de la « neige » dans une télévision) au hasard. On y génère ainsi des zones plus claires et plus foncées de différentes intensités. On crée ensuite des dizaines et des dizaines de ces images, que l’on montre à chaque participant et participante des études. Chaque fois, on leur demande d’indiquer le niveau de douleur apparent.
Évidemment, aucun de ces visages très sommaires ne présente de vrais signaux de douleur. Mais en synthétisant les réponses de chacun, l’équipe est alors en mesure de recréer l’image mentale d’un visage en douleur propre à chaque individu, à savoir où les parties plus sombres et plus claires doivent être placées pour que cette personne décrypte la souffrance de l’autre.
« Ce travail est unique, affirme Ken Prkachin, professeur de psychologie à l’Université du nord de la Colombie-Britannique. Être un sujet dans l’une de ces études doit être une chose exigeante. Mais la force de cela est qu’en étudiant un nombre relativement restreint de personnes, on peut apporter des preuves convaincantes sur les changements de configuration des visages qui entraînent une certaine perception chez un observateur. Il devient possible de déduire les caractéristiques que ce dernier utilise pour porter ses jugements sur les autres. »
En faisant la moyenne de ces images mentales par groupe ethnique, il devient possible d’établir des comparaisons. Les résultats des enquêtes de Caroline Blais démontrent qu’il y a bel et bien un effet culturel dans l’interprétation des signes de la douleur selon nos origines. Si on les compare aux personnes d’ascendance européenne du Québec, les participants et participantes venant de l’Asie de l’Est ont besoin de signaux plus forts pour détecter la douleur sur un visage et ont moins de facilité à en détecter les nuances. Dans un second article, l’équipe a conclu que l’intensité des signaux de douleur doit être plus puissante sur le visage d’une personne noire pour être détectée, et ce, indépendamment du fait que la personne qui juge soit noire ou blanche.
À quoi sont dues ces différences ? Difficile de le dire puisque les travaux de Caroline Blais ne permettent pas d’en trouver la cause, seulement de les détecter. Néanmoins, elle et son équipe pensent que l’explication se trouve dans la manière dont on apprend à exprimer la douleur selon notre culture. Autrement dit, notre socialisation modulerait nos attentes et nos habiletés
à déceler l’expérience de la douleur sur un visage. « Plusieurs études évoquent des normes différentes pour l’expressivité de chaque émotion selon les pays, mais on ne s’y intéresse pas de manière expérimentale », indique-t-elle.
Cette hypothèse semble plausible pour Ken Prkachin, mais il croit qu’elle pourrait être posée d’une autre manière. « C’est une interprétation basée sur l’idée que l’expression elle-même, le signal que les gens émettent, est différente dans les deux cultures [celle des Chinois et celle des Canadiens francophones par exemple]. Je pense que les différences documentées sont liées à la façon dont les gens perçoivent l’information plutôt qu’à une différence dans la façon dont le signal est émis. »
Pour en avoir le cœur net, l’équipe de Caroline Blais mène une expérience depuis 2021. Elle a mis au point une plateforme en ligne pour recruter des participants et participantes dans 48 différents pays. À l’aide d’un scénario décrivant une situation de douleur aussi universelle que possible, l’équipe tente de mesurer les attentes des individus par rapport à l’expression de la douleur. Elle leur demande de sélectionner le visage dont les traits correspondent le plus au mal qui serait ressenti lors de cette situation fictive. « On va créer une mappemonde de l’expérience de la douleur », résume Caroline Blais.