L’archipel arctique canadien abrite le quart des quelque 25 000 ours blancs de la planète. Mais, selon des chercheurs des universités de l’Alberta et McGill, ce dernier sanctuaire pourrait bien ne plus être si accueillant d’ici 2100. La glace, indispensable à la survie des ours, se fragilise et se raréfie.
C’est ce qu’indiquent les résultats de leur étude, publiée récemment dans la revue PLOS ONE. Les chercheurs ont estimé l’évolution, mois par mois, de la proportion de surface gelée, de l’épaisseur de la couche de glace et de celle de la couche de neige dans l’archipel arctique canadien, en appliquant un scénario selon lequel le réchauffement global serait de 3,5 °C d’ici 2100. «Cela correspond à ce qui arrivera si nous ne faisons rien», précise le biologiste Stephen Hamilton, premier auteur de l’étude. «Nous avons utilisé un modèle régional, capable de prendre en compte les mouvements de glace et de montrer les changements avec une haute résolution», ajoute Bruno Tremblay, professeur au département des sciences atmosphériques et océaniques de l’Université McGill.
Ces changements relatifs à la glace et à la neige revêtent une grande importance pour la survie et la reproduction de l’ours blanc, notamment parce qu’ils affectent son mets préféré: le phoque annelé. «Il arrive que les ours chassent de petits bélugas ou des narvals, mais les phoques sont la principale raison pour laquelle ils peuvent vivre là», assure Andrew Derocher, professeur de biologie à l’université de l’Alberta et spécialiste de l’ours blanc. C’est leur gras, très riche en calories, qui fait saliver ces géants. «Souvent même, les ours mangent le gras et laissent la viande», commente Stephen Hamilton.
Les phoques plongent sous la banquise et mettent le museau dehors pour respirer par les trous qu’ils maintiennent ouverts dans la glace de mer. Les ours s’arrangent pour être là à ce moment précis et attrapent leur proie. Dans le climat actuel, la plupart des régions de l’archipel ne connaissent pas de périodes sans glaces. Mais d’ici 2100, selon les prévisions de l’étude, les périodes d’eau libre dureront de deux à cinq mois en fonction des zones.
Sans glace, il est presque impossible pour l’ours de chasser. Les phoques sont très difficiles à attraper dans l’eau. Selon les chercheurs, ces conditions pourraient affamer jusqu’à 20% des individus. «Les phoques n’en sortiront pas gagnants pour autant», tempère Andrew Derocher. Selon les prévisions et en fonction des zones du Grand Nord, l’épaisseur de la couche de neige va être divisée par deux, et peut-être même trois, d’ici la fin du siècle. «Parce qu’il y aura moins de glace de mer, la neige tombera dans l’eau et ne restera pas», explique Bruno Tremblay. Or, la neige est un élément crucial pour les phoques qui y creusent des abris pour leurs petits.
Ce n’est pas tout. La glace va s’amincir, devenant de deux à cinq fois moins épaisse, en fonction des zones de l’archipel. Résultat, elle sera plus cassante et se disloquera plus tôt. Un drame. Chez Ursus maritimus, la reproduction a lieu au printemps, après quoi les femelles se constituent des réserves de graisse et s’abritent dans une tanière pendant la gestation. Si la banquise débâcle prématurément, elles en souffriront doublement: elles n’auront pas assez de temps pour constituer leurs réserves et ne seront pas capables d’attendre que la glace se reforme! «Résultat, de moins en moins d’oursons vont naître, ils seront plus petits, et la mortalité sera plus importante», déplore Andrew Derocher.
Alors, les ours s’adapteront-ils ou bien sont-ils voués à disparaître? «Question incontournable, fait remarquer Stephen Hamilton. L’adaptation d’une espèce n’est pas comme celle d’un individu. Si un individu peut apprendre deux ou trois choses, une espèce doit, pour s’adapter, pouvoir transmettre de nouveaux traits génétiques aux jeunes générations. Un processus qui demande beaucoup de temps.»
Et l’hybridation? Les ours blancs peuvent se reproduire avec des grizzlys, et les hybrides nés de cette union peuvent eux aussi se reproduire. Selon le chercheur, il est possible que ces métissages soient plus fréquents à l’avenir, mais ce ne sera pas un moyen de sauver l’espèce. C’est certain, les changements sont trop brutaux pour que les ours blancs puissent compter sur l’adaptation naturelle.
Photo: Andrew Derocher