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07 janvier 2021
Temps de lecture : 2 minutes

Elpistostege watsoni: ce « poisson » qui n’en est pas un

Richard Cloutier pose à côté des morceaux du fossile Elpistostege watsoni. Image: Robert Baronet/JDHP Inc.

L’analyse minutieuse des nageoires d’un fossile mis au jour en Gaspésie permet de faire la lumière sur une période critique de l’histoire de l’évolution.

Certaines découvertes changent le cours d’une vie. Pour Richard Cloutier, professeur à l’Université du Québec à Rimouski, celle d’un « poisson-qui-n’en-est-pas-un », sur la côte sud de la péninsule gaspésienne en août 2010, s’inscrit dans cette catégorie. Ce jour-là, des employés du parc national de Miguasha tombent par hasard sur des restes enfouis dans une strate de roche sédimentaire de la formation d’Escuminac, un important site fossilifère. On établira que le fossile, long de 1,57 m et bien conservé, est celui d’un animal aquatique ayant vécu au Dévonien, il y a environ 375 millions d’années : Elpistostege watsoni.

« C’était inespéré : la communauté scientifique espérait depuis des décennies la mise au jour d’un spécimen complet d’Elpi, raconte le paléontologue. Depuis, nous allons de surprise en surprise à propos de ce poisson… euh, non, de ce tétrapode. » C’est que les apparences sont trompeuses : avec ses fortes nageoires pectorales et pelviennes, son corps allongé recouvert d’écailles et ses branchies, l’animal ressemble effectivement à un poisson. Pourtant, bien cachés dans ses nageoires se trouvent des osselets dont l’organisation évoque des doigts comparables aux nôtres, une caractéristique phare qui distingue les tétrapodes des autres vertébrés. De quoi commettre bien des lapsus !

Les chercheurs ont percé le secret des nageoires d’Elpi grâce à des examens de tomodensitométrie à haute énergie. Image: Richard Cloutier

C’est par de minutieux examens de tomodensitométrie à haute énergie, autrement dit des scans de grande résolution, que le chercheur a pu repérer la présence de ces phalanges. La publication de ces observations dans la revue savante Nature, en mars dernier, a retenu beaucoup l’attention. C’est la première fois qu’on découvre hors de tout doute des doigts enfermés dans une nageoire, ce qui ouvre une fenêtre sur un moment critique de l’évolution : celui de l’apparition de la main et des vertébrés terrestres. « Sans dire qu’il marchait, nous pensons qu’Elpi utilisait ses nageoires pour s’appuyer et se traîner sur le rivage. Cela fournit de précieuses indications sur l’apparition subséquente de nombreuses espèces, des dinosaures aux humains », mentionne Richard Cloutier.

En fait, la bête dont l’allure rappelle vaguement l’alligator était probablement un prédateur. Son crâne massif, aplati et triangulaire, est bâti pour saisir et broyer des proies. Et les restes de son dernier repas, eux aussi bien conservés dans le fossile trouvé en 2010, pourraient indiquer qu’il se nourrissait de proies en eau douce, tout près des rives. « Au Dévonien, la nourriture est dans l’eau plutôt que sur la terre, où il n’y avait que quelques invertébrés, comme des araignées et des mille-pattes. Nous menons actuellement des travaux sur le contenu de son estomac afin d’éclaircir cette partie de l’histoire », explique le professeur.

Richard Cloutier compte profiter de l’avancée constante des technologies d’imagerie et d’analyse pour percer les nombreux mystères d’Elpi de même que pour statuer une fois pour toutes qu’il s’agit vraiment d’un tétrapode − certains paléontologues ont déploré la définition plutôt « large » du doigt utilisée par le Québécois. À moins qu’un autre fossile apparenté n’émerge, la bestiole continuera de faire la manchette, au plus grand bonheur du scientifique, pour qui la retraite a été de facto repoussée aux calendes grecques. « J’attendais sa découverte depuis le début de ma carrière, dans la vingtaine. J’ai aujourd’hui 60 ans. » Mieux vaut tard que jamais.


Ont aussi participé à cette découverte : Roxanne Noël, Isabelle Béchard et Vincent Roy, de l’Université du Québec à Rimouski, ainsi que des chercheurs de l’Université Flinders, en Australie.

L’avis du jury

Il s’agit de l’étude québécoise qui a eu le plus de retentissement international au cours de la dernière année. Avec Elpi, une sorte de chaînon manquant a été mis au jour. Par ailleurs, ce fossile montre à quel point nos parcs nationaux sont importants : leurs ressources sont d’une richesse incomparable. On ne sait jamais ce qu’on va y trouver…

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