De gauche à droite : Catherine Mimeau, Sophie Aubé et Ginette Dionne
Les habiletés langagières des tout-petits peuvent permettre de prédire leurs habiletés d’écriture jusqu’à l’adolescence, une association à long terme qui constitue une première dans les sciences du langage.
Votre progéniture vous tombe sur les nerfs tellement elle parle ? Prenez votre mal en patience : elle est peut-être en train de vous confirmer qu’elle n’aura pas trop de problèmes d’écriture à l’adolescence. Et ce, dès 18 ou 30 mois.
Une recherche menée à l’Université Laval confirme que les capacités langagières des tout-petits peuvent permettre de prédire non seulement leurs habiletés à lire en âge scolaire, mais aussi leurs habiletés à écrire à l’âge de 15 ans. En analysant les habiletés langagières de 316 paires de jumeaux à divers stades de développement, l’équipe de recherche est ainsi parvenue à prouver qu’une corrélation « modeste » mais bien réelle existe entre les balbutiements de la petite enfance et l’écriture, une habileté déterminante pour la réussite tant scolaire que professionnelle. En d’autres termes, un bambin qui parle bien à deux ans a de bonnes chances d’être bon en écriture à 15 ans.
L’idée de se pencher sur cette corrélation a germé dans un cours de psycholinguistique développementale au baccalauréat en psychologie. Sophie Aubé a alors constaté que la littérature scientifique était riche sur le lien entre langage précoce et habiletés en lecture, mais silencieuse sur la continuité de cette association jusqu’à l’écriture.
« Quelques études démontrent une association entre le langage et l’écriture, mais seulement pour des enfants du primaire et sur des intervalles de temps très courts. Rien n’avait été fait sur une longue durée, et sur plusieurs périodes développementales, par exemple du préscolaire à l’adolescence », explique Sophie Aubé, qui a fouillé le sujet dans le cadre de son projet de maîtrise.

L’équipe de Sophie Aubé a fait sa découverte grâce à une vaste étude qui a suivi 650 paires de jumeaux pour recueillir des données sur le développement, dont le langage.
Retour dans le temps
Si Sophie Aubé a pu confirmer cette corrélation, c’est en grande partie grâce à une vaste étude lancée il y a plus de 25 ans. L’Étude des jumeaux nouveau-nés du Québec (EJNQ) a suivi 650 paires de jumeaux nés dans la grande région de Montréal entre le 1er avril 1995 et le 31 décembre 1998 pour recueillir des données sur le développement, dont le langage. Du lot, 316 paires avaient complété un test d’écriture à l’âge de 15 ans ; ce sont elles qui ont été incluses dans l’étude.
« Cela permet à nos étudiants de profiter d’un bassin de données et de poser des questions de recherche sur un plan longitudinal, c’est-à-dire d’étudier une population sur une longue période. Il est extrêmement rare de pouvoir étudier l’intervalle d’un an et demi à 15 ans. Le Québec a une expertise particulière en études longitudinales sur le développement des enfants », mentionne Ginette Dionne, professeure de psychologie à l’Université Laval, directrice de maîtrise de Sophie Aubé et instigatrice de l’EJNQ.
Catherine Mimeau, professeure de psychologie à l’Université TÉLUQ qui a contribué à la rédaction de l’article scientifique paru dans Developmental Psychology en mars 2022, entrevoit d’ailleurs plusieurs pistes de recherche pour faire suite à cette découverte. « Vérifier si les mesures de langage de la petite enfance permettent de prédire par exemple le type d’emploi d’une personne à l’âge adulte. Cela pourrait être utile pour des prévisions à plus long terme », estime-t-elle, en donnant un avant-goût du doctorat qu’entreprend Sophie Aubé.
Au-delà des découvertes fondamentales de ces spécialistes du langage, les résultats soulignent aussi la pertinence d’intervenir précocement chez l’enfant ayant des difficultés langagières. « C’est exactement la raison pour laquelle on fait ça. L’idée, c’est d’outiller ceux qui doivent faire de l’intervention. Encore faut-il avoir accès à un orthophoniste lorsqu’on repère un besoin. Ce qui est très difficile pour un enfant de 18 mois », conclut Ginette Dionne.
Ont aussi participé à cette découverte : Éloi Gagnon, Alexandra Remon et Michel Boivin (Université Laval) ; Mara Brendgen (UQAM) ; Frank Vitaro, Isabelle Ouellet-Morin et Richard E. Tremblay (Université de Montréal)
L’avis du jury
La richesse de cette étude repose sur le suivi des jeunes sur une longue période, ce qui est rare dans le domaine. Elle démontre toute l’importance d’intervenir très tôt chez les enfants.
Photos: Ariane Arsenault; Shutterstock