Le réservoir Batang Ai, dans la province de Sarawak, île de Bornéo, Malaisie.
Les barrages hydroélectriques produisent de l’électricité verte. Un vert qui vient toutefois de pâlir un peu, à la suite d’une évaluation approfondie des gaz à effet de serre émis par les réservoirs.
« C’est énorme, 9000 réservoirs ! » s’exclame Sara Mercier-Blais, agente de recherche au laboratoire de la Chaire UNESCO en changements environnementaux à l’échelle du globe. Ses collègues et elle ont analysé plus de 9000 réservoirs hydroélectriques à travers le monde afin d’étudier le lien entre les émissions des réservoirs et l’impact sur le climat durant le dernier siècle. L’étude offre aussi une estimation de ces émissions pour les années à venir.
L’article est paru en septembre dernier dans la revue Nature Geoscience. « Grâce à des données qu’on avait récoltées sur le terrain, on a pu construire un modèle pour prédire les émissions des réservoirs, à partir de différents facteurs. Puis, on a appliqué ce modèle aux milliers d’autres réservoirs qu’on n’a pas pu visiter », explique Cynthia Soued, première auteure et étudiante au doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) au moment de l’étude.
Les lacs émettent naturellement des gaz à effet de serre (GES), comme le méthane et le dioxyde de carbone, parce que de la matière organique, comme des végétaux, s’y décompose. Mais les scientifiques se sont rendu compte que les réservoirs, ces lacs artificiels, en émettent davantage.

L’équipe a mesuré les flux de dioxyde de carbone et de méthane dans le réservoir Batang Ai.
Le plus frappant : près de 5 % du méthane généré par l’activité humaine provenait de ces bassins artificiels en 2020. Cela est non négligeable, puisqu’à quantité égale, le méthane est environ 34 fois plus dommageable pour le réchauffement de l’atmosphère que le dioxyde de carbone. Cette contribution risque cependant de croître dans les années à venir. L’étude prévoit une augmentation globale de 53 % du méthane issu des eaux profondes des réservoirs d’ici 2040, puisqu’une grande quantité de réservoirs, soit près de 380, selon Cynthia Soued, seront construits dans des pays situés en zones tropicales ou subtropicales. Et la prolifération de bactéries émettrices de méthane augmente avec la température.
« Dans certains pays du Sud, les réservoirs peuvent même émettre plus de GES qu’une centrale au charbon », soutient Yves Prairie, professeur à l’UQAM et titulaire de la Chaire UNESCO en changements environnementaux à l’échelle du globe, qui a participé à l’étude.
Cynthia Soued estime que, même si le rythme des émissions diminue depuis 1987 – l’année où les émissions de carbone ont atteint un pic à la suite de la construction de plusieurs grands réservoirs –, « l’effet sur le climat ne diminue pas encore, car le réchauffement causé par ces émissions a toujours lieu ».
Faudrait-il limiter la construction de barrages en zones tropicales ou subtropicales ? Peut-être, mais d’autres mesures peuvent être prises. « Pour qu’elles diminuent leurs émissions, on propose aux compagnies de placer la prise d’eau de leur barrage moins profondément », explique Sara Mercier-Blais. Puiser l’eau en profondeur, là où s’agglutinent les bactéries productrices de méthane, libère plus de méthane lors du transit dans les turbines.
« Moi, j’aimerais que tout le monde suive nos recommandations et fasse mentir nos résultats », confie Cynthia Soued, mi-convaincue, mi-perplexe. La balle est dans le camp des industries !
A aussi participé à cette découverte : John A. Harrison, de l’Université de Washington.
L’avis du jury
Nous sommes impressionnés par l’ampleur de ces travaux. À l’heure où une transition énergétique s’impose, une information de qualité pour chaque région du monde favorise la prise de décisions éclairées.
Photos: Yves Prairie, Cynthia Soued