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21 janvier 2025
Temps de lecture : 3 minutes

La momie hurlante est-elle morte dans la douleur?

Photo: CC Sahar Saleem

Des chercheuses égyptiennes ont disséqué virtuellement une momie hurlante figée dans une expression d’effroi. Qu’avait-elle à cacher ?

Embaumée il y a 3500 ans, la momie CIT8 fait partie de ces momies « hurlantes » qui intriguent les égyptologues. Hurlant, c’est bien le qualificatif qui s’impose au vu de ces quelques corps retrouvés la bouche figée dans un terrible rictus semblant évoquer la douleur ou l’effroi. Et c’est peut-être le reflet d’une mort violente, selon une étude récente parue cet été dans la revue Frontiers in Medecine.

CIT8 n’est pas la seule à sembler souffrir. En Égypte, on connaît aussi la princesse Meret Amon, décédée peu avant CIT8, ou encore la momie de « l’inconnu E », entreposée au Musée égyptien du Caire et datée du règne du pharaon Ramsès III, qui paraissent hurler de douleur. Voilà qui déchaîne l’imagination et fait couler pas mal d’encre. Ainsi, chaque fois qu’un article scientifique s’attache à trouver une explication à ces étonnantes momies, ses conclusions sont largement relayées dans les médias.

Dernière en date, l’étude qui se penche sur CIT8, retrouvée vers 1935 près de Louxor, a permis de faire une véritable analyse médicale. Mise au jour dans la nécropole thébaine de Deir el-Bahari et conservée au Caire, CIT8 est une inconnue qui reposait dans la chambre funéraire consacrée à Senmut, l’architecte de la reine Hatshepsout (1479-1458 avant notre ère) et à ses proches. Selon les notes du Metropolitan Museum of Art de New York, dont une des équipes a réalisé la fouille à l’époque, CIT8 se présentait entourée de bandelettes (disparues depuis), yeux fermés et bouche grande ouverte.

Dissection virtuelle

La professeure Sahar Saleem avec la momie CIT8. Photo: CC Sahar Saleem

Pour comprendre l’origine de cette terrible expression, Sahar Saleem et Samia El-Merghani, respectivement radiologue à la Faculté de médecine de l’Université du Caire et membre du ministère du Tourisme et des Antiquités, ont tenté d’en savoir plus sur l’état de santé et les conditions de la mort de CIT8. La momie a ainsi été « disséquée » numériquement en utilisant la tomographie assistée par ordinateur. Cette technique permet de découper virtuellement un objet en tranches pour l’étudier sous toutes ses coutures sans l’endommager et de reconstituer son image en 3D. Des outils complémentaires, comme la diffraction aux rayons X, ont aussi permis d’étudier peau, cheveux et perruque en feuilles de palmier.

Résultats : des traces de produits d’embaumement, comme de la coûteuse résine de genévrier importée, montrent une momification réalisée avec soin. Les analyses révèlent aussi la présence peu commune de viscères, ce qui, pour les autrices de l’étude, contredit « la croyance traditionnelle selon laquelle leur non-­retrait signifiait une mauvaise momification ». Une interprétation confirmée par l’égyptologue Annie Perraud : « Durant les 3000 ans où elle est pratiquée, la momification évolue. Il n’y a pas une manière unique de faire, et chaque atelier d’embaumeur peut même tester de nouvelles techniques », observe cette chercheuse de l’Unité d’archéologie et histoire de la Méditerranée et de l’Égypte anciennes, à l’Université Montpellier 3, en France.

Et la bouche grande ouverte, alors ? Pour les chercheuses, l’expression serait le résultat d’un spasme dit « cadavérique », provoqué et figé par une douleur ou une émotion intense au moment du trépas. Une interprétation qui fait débat, notamment chez les médecins légistes. Pour l’archéologue et paléopathologiste français Philippe Charlier, les spasmes au moment de l’agonie sont connus, mais, s’ils restent figés, c’est chaque fois lié à une cause extérieure. C’est le cas d’une momie exposée à Istanbul, par exemple. « Le tétanos a provoqué un spasme musculaire figé par la rigor mortis », dit-il. La rigor mortis, ou rigidité cadavérique, est le phénomène de rigidification du corps qui survient quelques heures après le décès. Les muscles se relâchent habituellement dans les 48 heures avec l’arrivée de la décomposition. Sauf si cette dernière est empêchée. « Dans le cas de la momie d’Istanbul, ce sont les soins d’embaumement qui ont fixé la posture », précise l’expert. Ainsi, à ce jour, le concept de spasme cadavérique, provoqué et figé par la douleur, n’est pas validé sur le plan scientifique. De plus, l’imagerie n’a mis en évidence ni indices de maladie grave ni traces de mort violente chez CIT8, qui souffrait tout au plus d’une légère arthrose de la colonne vertébrale.

Excès d’interprétation ?

Et si la momie ne hurlait tout simplement pas ? Les embaumeurs n’ont peut-être simplement pas eu l’occasion de fixer sa mandibule. Ou bien la bouche de CIT8 s’est-elle rouverte au fil du temps ? Voilà qui semble probable en cas de modification dans l’environnement de la momie, notamment de l’hygrométrie.

Si la publication ne résout pas l’énigme, dans tous les cas, elle illustre notre capacité à imaginer un cri ou autre émotion là où il n’y a probablement qu’une posture anatomique. Pour Patrice Georges-Zimmermann, archéologue et collaborateur du Groupe de recherche en science forensique de l’Université du Québec à Trois-Rivières, c’est que la momie n’est pas un cadavre comme un autre : « Alors que, d’habitude, la mort est cachée à nos yeux, la momie représente le cadavre que l’on peut voir. On peut donc avoir l’impression que ce mort est toujours parmi nous et qu’il peut encore souffrir. »

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