Auke-Florian Hiemstra devant un nid de pie fabriqué avec… des pics anti-oiseaux !
Des oiseaux utilisent de plus en plus de matériaux fabriqués par les humains dans leurs nids. Le font-ils par innovation ou par dépit ?
Auke-Florian Hiemstra arpente chaque semaine en bateau les canaux de Leyde, aux Pays-Bas, pour ramasser des détritus flottants. Il y a quelques années, alors qu’il tentait du bout de sa pagaie de rapprocher une bouteille de plastique, le biologiste remarqua quelque chose d’étonnant : un oiseau ramassait aussi les ordures !
« Ce fut un moment tellement étrange, dit ce chercheur rattaché au centre de biodiversité Naturalis de Leyde. Je me demandais bien ce que cet oiseau pouvait faire de nos déchets ! » Se doutant que l’animal n’agissait pas par militantisme, il l’a suivi. Surprise ! Ce dernier se servait des rebuts pour fabriquer son nid. Depuis, Auke-Florian Hiemstra a fait de l’utilisation des matériaux anthropiques dans l’architecture aviaire le cœur de ses recherches.
Une des constructions les plus étonnantes qu’il lui ait été donné de voir se trouvait dans un arbre sur le terrain de l’hôpital universitaire d’Anvers, en Belgique. Là, une pie bavarde (Pica pica) avait créé son habitat grâce à des pointes… anti-oiseaux ! Ces objets de métal acérés ont pour objectif d’empêcher les volatiles de se percher sur le bord de certains immeubles. Si l’utilisation de tels matériaux pour la construction avait déjà été observée chez des corneilles, qui s’en servaient comme structure de base pour leur nidification, il semble que les pies les emploient de la même façon que les humains : pour repousser des animaux ! Avec leur dôme en pointes, ces petites forteresses deviennent difficiles à attaquer pour les prédateurs qui cherchent à voler des œufs.
Il faut dire que les oiseaux n’ont aucun mal à se procurer ce type de matière première. Selon une étude de 2020, la masse des objets créés par les humains dépasse désormais la biomasse sur Terre. Logiquement, les oiseaux utilisent ce qui est à leur disposition, et les déchets viennent en tête de liste. Une analyse récente publiée par des scientifiques européens montre qu’au moins 176 espèces d’oiseaux utilisent des matériaux anthropiques. Une étude australienne, menée par Kathy Townsend, a même relevé que cette pratique existait dès 1832. À cette époque, environ 4 % des nids contenaient des matériaux manufacturés, une proportion qui a grimpé à 30 % en 2018. Un corbeau aurait ainsi privilégié des fils de fer barbelés pour se créer un nid douillet en 1933 ! Récemment, on a rapporté l’emploi de clous, de vis, voire de seringues…
Se pourrait-il que certaines espèces innovent grâce à nos déchets ? Pour Louis Lefebvre, professeur à l’Université McGill et auteur du livre Têtes de linotte ? : innovation et intelligence chez les oiseaux, paru en 2023, il faudrait démontrer que les choix des volatiles ne tiennent pas simplement au fait que ces matériaux sont plus accessibles que d’autres pour pouvoir parler d’innovation. « Il faudrait étudier la question de façon expérimentale, souligne-t-il en prenant l’exemple de la pie. On pourrait donner le choix à l’oiseau entre plusieurs matériaux naturels et artificiels qui sont piquants et voir à quel point son choix est délibéré. »
La notion d’intention est importante. Un article publié en 2012 dans Biology Letters montre que certains oiseaux utilisent les fibres des mégots de cigarettes dans leurs nids et que cela pourrait diminuer le nombre de parasites qui y élisent domicile (grâce à la nicotine, entre autres). Par contre, l’équipe qui a mené l’étude souligne qu’en temps normal, ce sont les molécules de plantes fraîchement cueillies qui jouent ce rôle. Même chose pour notre pie : elle exploite naturellement des ronces et d’autres végétaux à épines pour protéger son nid. Or, ce genre de plantes n’est pas très populaire dans les jardins de ville…
Cette capacité des oiseaux à s’adapter à l’environnement urbain est-elle une bonne nouvelle ? C’est la grande question que Auke-Florian Hiemstra se pose dans son projet de thèse, et à laquelle il n’a malheureusement toujours pas de réponse. « Le fait qu’ils utilisent du plastique n’est pas nécessairement une bonne chose. Il y a le risque que les oisillons s’emmêlent dedans ou en mangent et meurent à cause de cela », mentionne-t-il. D’autres recherches indiquent que ces pratiques pourraient réduire la qualité isolante des nids et nuire au succès reproducteur de ces espèces.
Et si, à l’égard des oiseaux, on respectait un peu plus le matériau extraordinaire qu’est le plastique ? « Pour eux, ce n’est pas un déchet, c’est un matériau de construction, fait remarquer M. Hiemstra. Le plastique a été fait pour durer : dans les années 1950, on le présentait comme une matière miracle. » L’utiliser pour fabriquer des objets à usage unique est une aberration.
- Nid de pie bavarde, en Belgique.
- Nid de méliphage bruyant, un passereau endémique d’Australie, fabriqué avec des fils de plastique.
- Ce nid de pie a été trouvé en 2018 en Australie, à proximité d’un chantier.
Photos : Alexander Schippers ; Auke-Florian Hiemstra ; Kathy Townsend


