Que cherchez-vous ?

Publicité
20 septembre 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Cessons d’invisibiliser la recherche africaine en français!

Illustration: Pauline Stive

La recherche africaine en français est invisible, selon Mame Penda Ba, une professeure sénégalaise de science politique qui milite pour la pleine reconnaissance des travaux de ses collègues dans cette langue, mais aussi dans les autres langues du continent.

Mame Penda Ba n’a pas la langue dans sa poche. C’est peut-être son bagou qui en a fait la coqueluche du forum La science en français au Québec et dans le monde – Entre richesse et rayonnement, organisé par les Fonds de recherche du Québec au printemps dernier. Impossible de réaliser une entrevue avec elle sur place sans se faire interrompre !

En conférence, cette doyenne adjointe à l’Université Gaston Berger a soutenu que le français pouvait être le porte-étendard des revendications pour le plurilinguisme en science. Bien que l’anglais domine, les autres langues doivent elles aussi occuper un espace, car elles enrichissent les connaissances et permettent de mieux partager celles-ci avec certaines populations.

C’est d’ailleurs cette vision qui est à l’origine de la nouvelle revue savante interdisciplinaire Global Africa, dont la professeure Ba assure la rédaction en chef. Chaque article y est traduit en français, en anglais, en arabe et en swahili. Et ce n’est qu’un début !

Mame Penda Ba est de toutes les tribunes pour défendre et promouvoir la science africaine. Nous avons profité de son passage au pays pour en savoir plus sur la réalité du continent.

***

Québec Science Comment se porte la recherche africaine ?

Mame Penda Ba J’aime utiliser l’image d’un iceberg pour répondre à cette question. Si vous faites une recherche sur le Net, vous trouverez beaucoup de rapports de grandes organisations qui chiffrent la contribution africaine à la science mondiale à 2 %. C’est très peu ! Et ces 2 % sont essentiellement le fait de pays anglophones : Afrique du Sud, Kenya, Égypte. On note quand même une petite participation francophone en Afrique du Nord. En dehors de ces régions se trouverait une grande zone qui ne contribue pas à la science, qui n’existe pas scientifiquement.

Mais le bon sens nous oblige à remettre cela en question. Quelle est la rigueur de ces données ? On sait que seules les revues indexées sont prises en compte et ces référencements se font évidemment en anglais, avec des standards fixés dans les pays du Nord qui éliminent de fait énormément de choses robustes scientifiquement et pertinentes socialement. Ces 2 % ne sont que la pointe de l’iceberg.

QS Qu’est-ce qui reste caché ?

MPB Il faut creuser un peu plus pour le trouver. Nous sommes 2000 enseignants-chercheurs au Sénégal seulement. Cette communauté assez considérable est complètement écartée. C’est un constat difficile.

La seule chose qu’on nous offre, c’est de copublier en anglais avec des collègues étrangers. Les scientifiques des STIM [science, technologie, ingénierie et mathématiques] réussissent cela mieux que nous, les chercheurs en SHS [sciences humaines et sociales]. Ce qui veut dire que lorsque vous êtes en SHS en Afrique francophone, vous publiez et périssez quand même [référence à l’expression « publier ou périr », qui souligne l’impératif de publication en recherche], parce que vous publiez dans de petites revues locales. Vous pouvez y dire les choses les plus extraordinaires, ça ne change rien !

Le reste de l’iceberg, c’est l’ensemble des revues qui se battent pour continuer à produire du contenu dans des conditions artisanales.

QS Il y a donc des revues scientifiques publiées en Afrique francophone ?

MPB Oui, mais elles manquent de moyens. Publier une revue a un coût et demande des secrétaires d’édition, des maquettistes… Pour le libre accès, il faut des compétences en numérique, ce que nous n’avons pas.

Avec les politiques d’ajustement structurel [des programmes imposés par le Fonds monétaire international pour réduire la dette de certains pays à partir des années 1980], les budgets des universités ont été gelés pendant 30 ans, des années 1980 à la fin des années 2000. Les universités ont dû faire des choix. Les presses universitaires ont été les premières à être fermées, l’idée étant de préserver ce qui touchait à l’enseignement.

Une presse universitaire à l’Université de Dakar a résisté. Elle existe encore, mais met cinq ans pour publier un manuscrit, car tout se fait bénévolement.

Il faut se battre pour tout ! Et quand l’ouvrage sort, la plupart du temps, le sujet est désuet. En dépit de tous les efforts, ces publications ne sont pas référencées, reconnues, respectées.

Puis, autour de l’iceberg, il y a la mer.

QS Que voulez-vous dire ?

MPB Comme Africains, on apprend vite que la science que nous faisons est une sorte de copie de la science du Nord. Nous avons de plus en plus accès aux articles écrits dans le Nord. Nous reprenons leurs cadres théoriques, leurs méthodologies, parce que c’est valorisant, parce que c’est ce que nous avons sous la main, et nous les appliquons ici. Parfois, cela donne des aberrations extraordinaires…

On parle souvent de la dépendance de nos élus envers l’aide internationale. Nous, les scientifiques, nous sommes intellectuellement dépendants. Pour arriver à la souveraineté intel­lectuelle, il faut pouvoir se questionner. La mer, ce sont toutes ces choses qui sont sous nos yeux, mais dont nous ne savons plus tirer profit, comme le savoir des femmes, des guérisseurs, et notre manière de concevoir le climat.

QS Justement, on parle beaucoup de « décolonisation » de la science ces temps-ci, du nord du Canada à l’Australie. Ce mot a-t-il un sens pour vous ?

MPB C’est absolument passionnant. Nous sommes des nations indépendantes politiquement, mais la conséquence la plus inconsciente, et donc la plus perfide et persistante, de la colo­nisation, c’est la colonisation des esprits. On nous a inculqué depuis des décennies que la connaissance est blanche ; que la seule chose que nous puissions faire, ce sont des approximations qui ne méritent pas l’étiquette de science. Il faut déconstruire cela.

QS Sentez-vous que la communauté scientifique du Nord est conscientisée sur ce sujet ?

MPB Nous sommes dans un moment de transition. Il ne faut pas le rater. Nos jeunes n’ont pas vécu les périodes de colonisation et de décolonisation ; ils se considèrent comme des citoyens du monde et ils n’ont pas de complexes. C’est une excellente nouvelle pour nos sociétés en matière de démocratie. Sur le plan international aussi, car la jeunesse n’acceptera pas les compromis ni les faiblesses de leurs aînés.

Nos étudiants sont d’ailleurs géniaux ! Les terrains qu’ils font et les questions qu’ils posent sont excellents. Regardez ce qui se passe quand ils arrivent au Canada : ils sont bons, bien formés, ils n’ont rien à envier à personne. C’est tant mieux pour le Nord et le Sud.

QS On parle souvent de l’Afrique francophone comme de la région qui « sauvera » le français, car sa démographie croissante assurera une longue vie à la langue. Comment voyez-vous cela ?

MPB Chaque fois que j’entends ça, je souris : c’est bien la seule fois qu’on parle de la démographie de l’Afrique sans que ce soit affolant ! On ne pense pas aux migrations, on ne parle pas d’être envahi.

Je pense que nous apportons de la diversité au monde, et la diversité est une bénédiction. C’est important que nous prenions la parole, car nous voyons les choses de manière radicalement différente.

QS Comment va la revue Global Africa ?

MPB Nous voudrions traduire les articles dans plus de langues africaines, comme l’haoussa, le bambara, le fulani. Ces langues sont parlées par des dizaines de millions de personnes.

Qu’il s’agisse des objectifs de développement durable, du changement climatique, de la question migratoire, des pandémies, mais aussi de questions locales, nous voulons participer aux discussions mondiales à armes égales avec nos collègues, et le faire dans nos langues.

L’Afrique est un espace fascinant pour se poser des questions : celle du vivant, celle des limites planétaires, celle de la sobriété énergétique, celle de la direction que prennent la technique et la science.

QS Ces dernières années, au Canada, la communauté de la recherche a beaucoup critiqué le gouvernement fédéral, car il est très difficile de faire venir des scientifiques d’Afrique pour des conférences : les visas ne leur sont pas octroyés. Qu’en pensez-vous ?

MPB Je ne me permettrai pas de juger la politique des pays du Nord, parce que je suis trop concentrée à critiquer mes propres décideurs. En fait, si certains espaces nous sont fermés, j’ai envie, moi, de vous accueillir chez nous et de construire des espaces de conversation en Afrique. Qu’on tienne les conférences à Douala ou au Congo ! Cela dit, la mobilité intra-africaine, c’est très compliqué, et très cher. Je voudrais des politiques généreuses et hospitalières, car on apprend de chaque voyage.

QS Ces deux dernières années, plusieurs grandes revues savantes ont prévenu les scientifiques : il est inacceptable d’aller mener des projets de recherche dans un pays du Sud et de ne pas reconnaître l’apport des partenaires locaux parmi les auteurs des publications liées à ces travaux. Cette omission est-elle fréquente ?

MPB Si vous venez d’Angleterre ou des États-Unis et que vous travaillez sur Ebola, le terrain, c’est le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée. Vous avez besoin de médiateurs pour être accueilli, avoir accès aux populations, comprendre ce qui se passe. Une distribution des tâches se fait : le chercheur occidental s’occupe de tout ce qui est théorie et protocole de recherche, et le collègue africain s’occupe des tâches « manuelles », de la « cuisine », d’aller chercher des données. Et comme vous le savez, les théories sont plus valorisées que les autres aspects, qui ne sont parfois mentionnés que dans un remerciement en bas de l’article. C’est tellement violent !

QS Comment jugez-vous les investissements africains en science ?

MPB En 2015, il y a eu beaucoup de bruit : tous les chefs d’État de l’Union africaine ont décidé de consacrer 1 % de leur PIB à la science. Mais personne ne l’a fait !

Les chefs d’État doivent gérer des urgences vitales tout le temps : financer des hôpitaux, des écoles et des routes. Quand vous leur expliquez que vous voulez travailler sur les neutrinos ou le boson de Higgs, ils vous répondent qu’ils n’ont pas le temps de jouer à ça, car le prochain mandat, c’est dans cinq ans.

Ce qui est problématique, c’est qu’ils ne comprennent pas qu’il faut expliquer à la société pourquoi c’est important d’allouer 1 % à la science. Dans trois, quatre, cinq ans, on pourra utiliser les résultats de ces investissements dans l’agriculture ou l’élevage. Il faut donc outiller les universitaires africains pour faire de la diplomatie scientifique.

Publicité