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06 avril 2023
Temps de lecture : 3 minutes

Les réservoirs des barrages se remplissent de sédiments

Photo: Shutterstock

Les sédiments qui s’accumulent derrière les barrages font perdre une quantité énorme de réserves d’eau, ce qui entraîne de lourdes conséquences pour la sécurité alimentaire et énergétique.

Construire un barrage, c’est essentiellement bloquer un cours d’eau pour créer un réservoir en amont et contrôler le débit en aval. C’est une des principales stratégies de stockage d’eau à travers le monde, que ce soit pour irriguer les terres agricoles, produire de l’hydro­électricité ou approvisionner la popu­lation en eau potable. Seulement, les sédiments qui étaient autrefois transportés dans la rivière se retrouvent eux aussi retenus par le barrage. Au fil du temps, ils prennent de plus en plus de place dans le réservoir… et en laissent de moins en moins pour l’eau. Si bien que les réservoirs dans le monde auraient collectivement déjà perdu 16 % de leur capacité de stockage initiale, selon une étude publiée en décembre dernier dans la revue Sustainability.

L’article scientifique brosse un portrait alarmant d’une situation qui ne fait que s’aggraver. L’étude menée sur plus de 47 000 grands barrages à travers le monde prévoit qu’en 2050, les réservoirs pourraient contenir 26 % moins d’eau qu’à leur début. Il s’agit d’une perte de 1650 milliards de mètres cubes d’eau, soit l’équivalent de l’utilisation annuelle en eau de l’Inde, la Chine, l’Indonésie, la France et le Canada combinés ! Une perte que même la construction de nouveaux barrages ne pourrait compenser.

« On sait depuis longtemps que la sédimentation est problématique, mais on n’en parle jamais comme d’un enjeu mondial », indique Duminda Perera, coauteur de l’étude et chercheur à l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies, qui est basé à Hamilton, en Ontario. « Notre objectif principal était de porter cet enjeu à l’attention des décideurs politiques. »

Alors que la population mondiale augmente, tout comme la demande en nourriture et en énergie, la gestion hydri­que pose un défi. Une diminution de la capacité des réservoirs ajoute une cou-che de complexité à l’équation, alors que 40 % de la production agricole mondiale en dépend pour l’irrigation des terres.

« Les barrages ont été construits massivement à une certaine époque [des années 1930 aux années 1960], mais ils commencent à dater et à être beaucoup moins efficaces, voire dangereux dans certains cas », explique Damien Pham Van Bang, ingénieur hydraulicien et professeur à l’Institut national de la recherche scientifique.

Depuis leur construction, le monde a évolué rapidement. Davantage de déforestation, d’urbanisation et de cultures : autant de changements qui favorisent l’érosion du sol. En conséquence, plus de sédiments sont transportés dans les rivières, ce qui entraîne un vieillissement prématuré des infrastructures. « Les barrages ne représentent plus une pratique durable sans plan d’action à long terme », selon Duminda Perera.

On peut tout de même augmenter leur longévité grâce à des stratégies de maintenance comme le dragage, qui consiste à retirer les sédiment accumulés. Cependant, le dragage est souvent évité, car il est dispendieux. « À certains endroits où il n’y a pas eu de maintenance, c’est jusqu’à 90 % de la capacité du réservoir qui a été perdue en seulement 60 ans d’existence », raconte Damien Pham Van Bang.

Et au Québec ?

Peut-être lisez-vous ce texte avec une pensée inquiète pour l’économie d’ici. Après tout, le Québec est l’un des plus grands producteurs d’hydroélectricité au monde. Près de 6000 barrages et digues jalonnent ses rivières (dont 681 appartenant à Hydro-Québec) ; qu’arrivera-t-il si les sédiments prennent le dessus ?

« Ce n’est pas un problème ici, affirme la géomorphologue fluviale Mylène Levasseur, qui travaille chez Hydro-Québec depuis 2009. Il y a très peu d’érosion en amont des barrages au Québec, alors nos réservoirs ne se remplissent pas de sédiments. On n’a même pas besoin de faire de dragage. »

Pourquoi ? Cela s’explique par la géographie particulière du Québec. La majorité des barrages québécois sont situés sur le Bouclier canadien, une formation géologique composée de roche très dure et donc qui ne s’érode pas facilement. En plus, ils sont souvent entourés de forêts : les arbres maintiennent le sol en place grâce à leurs racines et atténuent le ruissellement de surface.

Le climat joue aussi en faveur du Québec. Qu’on les aime ou non, ses hivers sont très efficaces pour prévenir la sédimentation. « Les vagues sont un des principaux facteurs d’érosion des berges, explique Mylène Levasseur. Mais quand les réservoirs sont couverts de glace, il n’y a pas de vagues. » L’érosion est pratiquement mise en pause quatre mois par an !

La situation est plus inquiétante sur le reste du continent américain, qui affiche une des plus fortes réductions du volume d’eau, selon l’étude. « Il faut agir ! » insiste Duminda Perera. Il prône la maintenance des barrages et la recherche de solutions de rechange.

L’amélioration de la gestion de l’eau est d’ailleurs le défi de la décennie selon l’Organisation des Nations unies, qui affirme qu’il s’agit d’une crise de gouvernance, bien plus que de disponibilité de la ressource.

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