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27 juin 2022
Temps de lecture : 4 minutes

Le rire: l’arme secrète des bébés

Image: Shutterstock

Ils sont trop jeunes pour comprendre nos blagues. Pourquoi les bébés rient-ils autant?

C’est un moment magique dans la vie des parents. Quelques semaines après la naissance de leur enfant, ils sont gratifiés d’un premier sourire. Un peu plus tard apparaissent d’irrésistibles premiers rires.

« Les bébés rient beaucoup plus que nous. Pourquoi ? Est-ce important ? Que veulent dire les rires ? À quoi servent-ils ? Voilà ce que je me demandais quand j’ai commencé à étudier le rire chez les poupons il y a 11 ans », relate Caspar Addyman, directeur de l’InfantLab au Goldsmiths College, l’une des composantes de l’Université de Londres.

Mais bonne chance pour étudier ce comportement en laboratoire ! « On a d’abord essayé de chatouiller des bébés. Cela semblait être un moyen garanti de les faire rire », raconte le psychologue du développement. Mais dans cet environnement peu familier, ils ne rigolaient pas.

Même problème quand le chercheur et un parent riaient à tour de rôle pour voir si Bébé les imiterait. « Il vous regarde avec attention, mais ne rit pas ! Par contre, quand on fait semblant de bâiller, il bâille. Peut-être que nos rires sur commande n’étaient pas assez convaincants… », suppose Caspar Addyman.

Le rire chez les bébés a longtemps été négligé par le monde de la recherche. Les spécialistes des bébés ne s’intéressaient pas au rire et les spécialistes du rire ne s’intéressaient pas aux bébés ! Qu’à cela ne tienne… Caspar Addyman − dont le frère est humoriste, tiens, tiens ! − était convaincu qu’étudier scientifiquement le rire chez les poupons pouvait nous aider à mieux comprendre les bébés, mais aussi l’humour chez les humains de tous âges. Le scientifique a donc eu l’idée de se retirer de l’équation. « On a mené un sondage international pour demander aux parents ce qui faisait rire leurs tout-petits », dit l’universitaire. Une méthode plus « naturaliste » qui a porté ses fruits.

Des créatures sociales

Première découverte étonnante : si le premier rire apparaît en moyenne vers trois mois, certains bébés rient dès l’âge d’un mois ! Mais au début, ce n’est pas tant l’humour qui les fait rire. « Ce sont d’abord et avant tout les gens. Fondamentalement, les humains sont des êtres sociaux, et cela vaut aussi pour les bébés, soutient Caspar Addyman. Dès qu’ils sont capables de retenir notre regard, ils veulent interagir avec nous, mais ils ont peu de moyens pour le faire. Pendant des mois, ils ne sont pas en mesure de parler, ne peuvent pas nous dire ce qu’ils veulent… et d’ailleurs ils ne savent probablement même pas ce qu’ils veulent ! Mais ils peuvent nous regarder, sourire et rire avec nous. »

Le chercheur poursuit : « D’un point de vue évolutif, notre espèce est plus sociale et plus intelligente que d’autres. Mais les tout-petits humains sont moins autonomes et ont besoin d’apprendre énormément de choses, surtout du point de vue social. Si l’on considère que le rire sert à créer des liens sociaux, les bébés doivent établir ces liens avec le plus de gens possible ! »

Rire est une manière pour Bébé de capter (et de garder) l’attention des autres membres de la famille pour apprendre d’eux… une forme de communication précoce, avant même l’acquisition du langage.

Un avis partagé par Elena Hoicka, professeure à l’Université de Bristol et spécialiste du développement du sens de l’humour chez les enfants. « Au début, bien sûr, le bébé ne comprend pas tout à fait ce qui est drôle. Par exemple, son parent fait un geste bizarre, puis tout le monde sourit et rit. Le bébé rit aussi. Et petit à petit, il découvre ce qu’est l’humour », décrit la scientifique.

L’an dernier, elle a proposé dans la revue Behavior Research Methods la première échelle développementale du sens de l’humour chez les zéro à quatre ans, établie grâce à un autre sondage mené auprès de plus de 700 parents de différents pays. Son Early Humor Survey décrit la séquence générale d’apparition d’une vingtaine de types d’humour chez les enfants.

Durant la première année de vie, l’humour « sensoriel » est à l’honneur : les coucous, les chatouilles… La vue et l’ouïe se développent, d’où l’intérêt pour les voix comiques ou les grimaces. Vers un an, les bébés adorent qu’on essaie de les attraper. « Puis vers deux ans, avec le développement du langage, ils aiment qu’on utilise des mots étranges pour désigner des objets », souligne Elena Hoicka. Avec la découverte des tabous sociaux viendront les blagues de pets et autres mots à saveur scatologique… Les jeux de mots ne viendront que plus tard, bien souvent après quatre ans.

Si la fréquence fait l’importance, l’humour joue assurément un rôle sérieux : le sondage a montré que les enfants appréciaient l’humour en moyenne toutes les deux heures et l’utilisaient eux-mêmes toutes les trois heures. De vrais bouffons !

Blaguer pour apprendre

L’humour permet aux enfants d’entraîner et de développer leur cognition sociale, c’est-à-dire leur capacité à comprendre ce que les autres pensent, explique Elena Hoicka. « La plupart du temps, quand on fait une blague, on a un public. On s’apprête à dire quelque chose de déroutant ou à faire quelque chose de bizarre, mais on ne veut pas que les autres nous prennent au sérieux : on veut qu’ils s’amusent. Il faut donc trouver un moyen de communiquer à l’autre qu’on fait cette chose bizarre, ensemble, exprès. Qu’on est sur la même longueur d’onde ! »

Le côté social du rire a aussi été révélé lors d’une expérience effectuée par Caspar Addyman dans une garderie. Des tout-petits regardaient des dessins animés comiques seuls, en duo ou en groupe de quatre à six bambins. « Avec un ami, les enfants souriaient ou riaient huit fois plus souvent que lorsqu’ils étaient seuls. Mais le nombre de rires n’augmentait pas dans le plus grand groupe. » Si le rire provenait d’un effet de contagion, l’écoute en groupe aurait dû engendrer encore plus de rires… Pour le chercheur, le rire est donc d’abord un signal qu’on envoie aux autres pour signaler sa joie, son contentement, son amusement.

À l’avenir, Elena Hoicka espère mieux comprendre comment l’humour influe sur d’autres aspects du développement des tout-petits, comme la créativité ou leur façon de réagir au stress. Avec une plus grande cohorte, on pourrait peut-être aussi distinguer le sens de l’humour particulier des enfants autistes par exemple.

Caspar Addyman voit également d’autres questions intéressantes à étudier. « On n’a jamais entrepris d’études longitudinales qui pourraient indiquer si les bébés qui rient beaucoup à huit mois rient toujours autant à deux ans. Je suis aussi très intrigué par la synchronie [c’est-à-dire la tendance à s’influencer réciproquement] qui s’établit entre la mère et le bébé lors de leurs interactions. Est-ce que cette compréhension mutuelle augmente si le rire est présent ? » s’interroge le chercheur.

Alors que plus tard dans la vie le rire peut avoir des côtés sombres (pensons à l’intimidation dans les cours d’école ou au travail), le rire des poupons est d’autant plus charmant qu’il est pur et authentique. « C’est une récompense que les bébés peuvent offrir à leurs parents pour leurs soins », pense Caspar Addyman. De quoi compenser toutes ces nuits écourtées ?

Dur, dur d’être un bébé

Un bébé de votre entourage est plutôt sérieux ? Pas de panique ! Les sondages menés par les deux experts interrogés montrent surtout la grande fourchette d’âges auxquels surviennent le premier rire ou les différentes étapes dans l’évolution du sens de l’humour. Caspar Addyman se veut rassurant : « Si un enfant rit plus tard que les autres, ce n’est pas en soi indicateur d’un retard de développement. »

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