Une méduse bouton bleu. Son nom est trompeur : ce n’est pas une méduse, mais bien une hydre. Photo: Denis Riek
Le grand nettoyage du vortex de plastique, dans l’océan Pacifique Nord, est une idée séduisante. Des scientifiques osent cependant un bémol : de la vie s’y trouve, et elle rend des services écosystémiques appréciables.
Ben Lecomte regarde devant lui, à travers l’opacité ambiante, tandis que des milliers de flocons viennent frapper la vitre de son masque. L’homme ne descend pas une piste de ski en pleine tempête de neige ; il est à des centaines de kilomètres de toute civilisation, au milieu de l’océan Pacifique, en train de se mouvoir dans une mer de plastique.
Nageur de longue distance ayant traversé des océans, Ben Lecomte a mis sur pied l’expédition Vortex en 2019 pour attirer l’attention sur le vortex de déchets du Pacifique Nord, qu’on appelle parfois « continent de plastique » même s’il est impossible d’y poser le pied. À la clé, la récolte d’échantillons des eaux de surface de cette région pour le compte de Rebecca R. Helm, professeure de biologie marine de l’Université Georgetown, à Washington, qui étudie le neuston.
Ce dernier est composé de multiples organismes dont la taille varie de minuscule à quelques centimètres, comme des escargots, des limaces de mer, des cnidaires et des insectes. Leur spécificité est qu’ils vivent à la surface de l’océan et qu’ils se laissent dériver au gré des courants. Cette apparente paresse ne les rend pas moins fascinants : on retrouve parmi eux des prédateurs qui doivent entrer en collision avec leurs proies pour les dévorer et d’autres qui s’accrochent au hasard à leurs semblables pour se reproduire.
Surtout, ils ne sont pas sans importance puisqu’ils offrent plusieurs services écologiques qui profitent à la vie en surface comme en eau profonde, et même au-delà. Rebecca R. Helm a conclu dans une étude de 2021 que le neuston est à la base de la chaîne alimentaire de plusieurs espèces d’animaux océaniques, dont des poissons, des tortues et des oiseaux. Le neuston bénéficierait aussi aux barrières de corail, voire aux occupants des fleuves, des lacs et des rivières. Certains poissons, comme la morue et le saumon, en dépendent dans leur jeune âge.
Or, il est peu étudié. Cette relative ignorance inquiétait Rebecca R. Helm. Si les plastiques sont concentrés dans un endroit précis de l’océan par l’action des courants, n’y a-t-il pas des chances que le neuston s’y trouve rassemblé aussi, et ce, depuis bien plus longtemps ? Et si c’est le cas, nettoyer ces milliers de tonnes de pollution à grand coup de filet ne risque-t-il pas de créer des dommages écologiques imprévus ?
- Un petit crabe nageur des sargasses dans des algues.
- Un jeune poisson volant.
- Dosima fascicularis est un crustacé qui produit son propre flotteur (la masse du haut) pour demeurer à la surface de l’eau.
- Deux dragons bleus du genre Glaucus. Ce sont des nudibranches, soit de petites limaces marines.
- Velella sp. est un cnidaire qui flotte grâce à son corps aplati.
Photos : Songda Cai; Denis Riek; Rebecca R. Helm
Un nettoyage compliqué
Les résultats des analyses sur les échantillons prélevés par Ben Lecomte et son équipe sont récemment parus dans la revue PLOS Biology. Rebecca R. Helm et ses collègues y démontrent que plusieurs espèces appartenant au neuston existent en quantité appréciable dans ce tourbillon pollué, probablement portées là par les mêmes courants que ceux qui y ont entraîné les détritus. « C’est fascinant, dit Ben Lecomte, parce qu’en nageant, je n’en voyais aucune. »
C’est pourquoi Rebecca R. Helm met en garde la communauté internationale contre l’envie de ramasser tout ce plastique. Différents projets proposent de passer la traîne pour débarrasser la mer d’une partie de ses déchets, mais ce faisant, ils risqueraient de tuer les organismes qui s’y trouvent. « L’objectif de la restauration environnementale devrait toujours être de réduire le nombre de perturbations d’origine humaine, explique la biologiste. À chaque perturbation, nous supprimons un morceau de la fondation de l’écosystème. Le plastique est perturbateur, le changement climatique est perturbateur, le transport maritime est perturbateur. Accroître cette perturbation en tirant d’énormes filets ne fera que continuer à détruire la structure et le fonctionnement de l’écosystème. » Elle souligne que certaines initiatives font déjà ce compromis. L’Ocean Voyages Institute, par exemple, collecte les déchets plastiques les plus nuisibles, comme les filets, les lignes, les cordages et les flotteurs de pêche, à la main, pour minimiser la perturbation.
Le professeur de l’Université Laval Philippe Archambault, spécialisé en biologie marine, applaudit ce genre d’étude, car ces endroits sont peu accessibles. « On n’y est pas présent toutes les semaines ni tous les mois, alors toutes les façons de [récolter des données] sont positives. » Par contre, il souligne les limites de la science citoyenne – il y a parfois une certaine incompatibilité entre les réalités d’une expédition qui n’est pas scientifique à la base et les nécessités méthodologiques pour obtenir les données de la plus grande qualité possible. Cela fait en sorte qu’il faut prendre certaines conclusions de l’article avec des pincettes.
Selon lui, il s’agit d’une excellente étude pilote qui démontre l’intérêt d’investiguer avant d’agir dans cette région du globe. « La beauté de cet article, c’est qu’il permet d’ouvrir la porte à ce questionnement », indique-t-il. Pour déterminer s’il faut enlever le maximum de fragments de plastique ou préserver au mieux la vie qui s’y trouve, le chercheur estime qu’il faudra des protocoles scientifiques plus solides, conçus par des équipes multidisciplinaires, et des expéditions vouées à la collecte de données.




