Le premier grave accident nucléaire au monde a eu lieu en Ontario en 1952, suivi d’un second incident en 1958. Retour sur ces épisodes, alors que le gouvernement fédéral s’apprête à dédommager les travailleurs qui ont nettoyé les dégâts.
Au bout du fil, George Kiely n’a plus de mots. En ce matin de juillet, je l’appelais pour connaître sa réaction au budget fédéral présenté trois mois plus tôt. Une mesure avait attiré mon attention : 22,3 millions de dollars étaient alloués aux quelques centaines de travailleurs qui ont décontaminé les laboratoires de Chalk River après deux accidents nucléaires survenus dans les années 1950. Je n’avais jamais entendu parler de cette page d’histoire.
George Kiely, lui, la connaissait trop bien. Avec d’autres retraités de la société d’État Énergie atomique du Canada limitée (EACL), il se battait depuis 13 ans afin d’obtenir une forme de reconnaissance pour les risques courus lors des évènements. Au moment de mon appel, il n’avait toujours pas eu vent du succès de la démarche. Je suis aussi perplexe que lui !
Après un long silence, il évoque son collègue et ami Al Donohue, qui a soufflé ses 92 bougies cette année. « J’espère qu’on vivra assez longtemps pour voir la compensation », dit l’homme lui-même âgé de 89 ans.
***
Cette histoire commence à l’Université de Montréal. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’établissement accueille un laboratoire secret issu d’une alliance entre le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Quelques centaines de chercheurs et techniciens y mènent des recherches nucléaires.
« Le laboratoire de Montréal avait deux objectifs : construire des réacteurs pour fournir de l’électricité et produire du plutonium pour éventuellement fabriquer une bombe, explique Gilles Sabourin, auteur de Montréal et la bombe, publié en 2020. On y a tenu des expériences et, surtout, on y a réalisé la conception du réacteur de recherche NRX [National Research Experimental] et d’une usine d’extraction de plutonium. » On prévoit les construire à Chalk River, à 180 km au nord d’Ottawa.
Puis, en 1945, la première bombe atomique au monde est testée au Nouveau-Mexique. Deux autres sont lâchées sur le Japon quelques semaines plus tard. La guerre se termine.
***
Un mois après les bombardements, les laboratoires de Chalk River (qui se situent en réalité à Deep River !) ouvrent. Au public, on affirme y effectuer des recherches nucléaires pacifistes. Mais des objectifs militaires demeurent : le Canada fournit aux États-Unis de l’uranium à des fins militaires pendant deux décennies après la guerre ainsi que 252 kg de plutonium entre 1959 et 1964.
Le NRX devient opérationnel en 1947. Avec sa capacité de 20 mégawatts (MW), c’est alors « le plus puissant réacteur [de recherche] du monde et le meilleur pour réaliser des expériences », assure James Ungrin, un retraité de la section de physique des accélérateurs, qui me fait visiter le musée de la Société pour la préservation du patrimoine nucléaire du Canada, à Deep River, qui regorge d’artéfacts intrigants, dont des sous-vêtements rouges portés par les travailleurs en zone « active », une couleur qui permettait de ne pas oublier de se changer complètement avant de rentrer à la maison !

Le NRX est devenu opérationnel en 1947, après des investissements de 20 millions de dollars. Image: Toronto Star Photograph Archive
« Du jour au lendemain, EACL et Chalk River ont acquis une renommée internationale, poursuit M. Ungrin. Certaines expériences ne pouvaient se dérouler qu’ici, et nulle part ailleurs, donc les experts affluaient. »
Plusieurs se disent époustouflés par « le campus ». « Toutes les descriptions de l’endroit datant des années 1950 tournent autour de la nature, de la beauté du paysage », indique Frances Reilly, une historienne qui s’est intéressée à l’influence de l’atome sur la culture populaire canadienne.
Je comprends pourquoi ! Le consortium privé qui exploite l’endroit pour EACL depuis 2014, les Laboratoires nucléaires canadiens (LNC), m’a ouvert ses portes. Après un contrôle de sécurité à l’entrée du lieu de 10 000 acres, je parcours quelques kilomètres sur une route sinueuse bordée d’arbres et de marais. Puis j’arrive au regroupement de bâtisses qui a pour toile de fond la rivière des Outaouais et les falaises québécoises.
Le bâtiment du NRX, fait de briques rouges et de multiples fenêtres hautes de plusieurs étages, est magnifique. Un design comme on n’en voit plus ; on confine désormais ce type d’installation dans des structures bétonnées par mesure de sécurité.
Au centre de la lumineuse usine trône le réacteur, contenu dans une enceinte de béton surmontée de passerelles, de rails et d’une grue. À l’époque, l’installation était à la fine pointe de la technologie, avec des systèmes automatiques et de contrôle à distance. « Des machines, servant entre autres à changer le combustible, se promenaient sur le dessus du réacteur, décrit Gilles Sabourin. Ça faisait très science-fiction ! »
Le cœur du réacteur, qu’on appelle « calandre », contenait 175 longues barres insérées à la verticale : 163 remplies de combustible (uranium) et 12 autres pleines de carbure de bore, qui absorbait les neutrons et stoppait les réactions de fission en chaîne. Dès qu’aussi peu que 7 de ces 12 barres dites « de commande » se trouvaient dans le réacteur, aucune fission ne pouvait se produire et, à l’inverse, il fallait en sortir pour mettre le réacteur en marche. On pouvait aussi contrôler la réactivité en jouant avec le niveau de l’eau lourde dans la calandre. Cette eau ressemble en tous points à de l’eau ordinaire, mais ses atomes d’hydrogène sont des isotopes plus lourds. Dans le réacteur, sa présence ralentissait les neutrons pour qu’ils participent efficacement à la fission. En revanche, la retirer signifiait la fin des réactions en chaîne. Enfin, de l’eau ordinaire circulait dans les barres de combustible pour maintenir le tout à une température acceptable.
Dès la première année d’activité, la série documentaire de l’Office national du film du Canada Eye Witness visite les lieux. Le narrateur explique que la sécurité est prise au sérieux. « La contamination radioactive est silencieuse et mortelle. Une équipe médicale surveille les travailleurs constamment. Et chaque travailleur se teste lui-même avant de quitter l’usine », décrit-il, ajoutant que même la peinture des murs est renouvelée après quelques mois !

Le directeur général du déclassement et de la remédiation environnementale aux LNC, Kristan Schruder, fait visiter la salle de contrôle du NRX à notre journaliste. Photo: Patrick Quinn
Dans la salle de contrôle, quatre boutons étaient très importants, relate James Mahaffey dans Atomic Accidents : A History of Nuclear Meltdowns and Disasters, publié en 2014.
• Bouton 1 : un lot de 4 barres de commande sort du réacteur.
• Bouton 2 : les 8 autres barres de commande sortent du réacteur.
• Bouton 3 : le courant du système électromagnétique qui tient les barres augmente.
• Bouton 4 : les 12 barres sont poussées dans le réacteur à l’aide d’un système à air comprimé. Si ce système échoue, les barres peuvent redescendre par simple effet de gravité.
Une confusion autour de ces boutons a déclenché le « vendredi noir » de Chalk River.
***
Le vendredi 12 décembre 1952, vers 15 h, la dernière expérience de la journée est sur le point de commencer. La configuration du système de refroidissement est modifiée pour l’occasion, le flux d’eau est alors réduit, ce qui n’inquiète personne, puisque l’expérience requiert peu de puissance.
En faisant des vérifications de routine au sous-sol, un opérateur évalue que des vannes du système à air comprimé sont dans une mauvaise position. Il les replace. Ses manœuvres font sortir trois barres de commande de la calandre. Des lumières rouges s’allument dans la salle de contrôle. Un superviseur descend et constate avec effroi l’erreur commise. Il s’empresse de faire redescendre les barres sous l’effet de la gravité. Malheureusement, une seule entre complètement dans le réacteur ; les autres descendent juste assez pour que les voyants rouges s’éteignent.
Pour s’assurer que les barres sont bien dans le réacteur, le superviseur décroche le téléphone et demande à son assistant d’appuyer sur les boutons 1 et 4. Ce dernier dépose le combiné pour exécuter la commande et n’entend pas son patron réviser son propos : il s’agit plutôt des boutons 3 et 4. Quatre autres barres de commande sortent du réacteur, pour un total de 7 sur 12. La puissance dans le réacteur double toutes les deux secondes.
Les lumières d’alerte s’allument de nouveau. L’assistant tente de réinsérer le lot de quatre barres. Une seule entre… au bout d’une minute et demie. C’est la panique dans la salle de contrôle. « Il n’y aurait quand même pas eu de problème si l’on n’avait pas modifié le système de refroidissement pour le test de ce jour-là », assure Gilles Sabourin.
L’eau ordinaire se met à bouillir au lieu de circuler pour faire sortir la chaleur du réacteur. L’instrument qui mesure la température n’arrive d’ailleurs plus à suivre la situation. Les barres d’uranium finissent par fondre, contaminant l’eau de refroidissement. Capable de supporter jusqu’à 30 MW, le réacteur monte quelque part entre 60 et 100 MW. Les employés vident l’eau lourde dans un réservoir pour cesser la fission, ce qui fonctionne. La perte de contrôle n’a duré que 62 secondes.
Néanmoins, le personnel n’est pas au bout de ses peines. Le superviseur au sous-sol entend un bruit de pistons poussés par la pression de l’air suivi d’un bruit sourd, selon l’ouvrage Nucléus : l’histoire de l’Énergie atomique du Canada, Limitée. C’est une explosion causée par le contact entre l’hydrogène qui s’est formé dans le réacteur avec la fonte de l’uranium et l’air qui parvient à entrer dans le réacteur. De l’eau lourde jaillit ; le réacteur n’est visiblement plus étanche.
L’accident est terminé, mais la radioactivité, elle, se disperse. Celle contenue dans les 4,5 millions de litres d’eau ordinaire qui s’accumulent au sous-sol équivaut à sept fois celle de la production mondiale totale de radium de l’époque, selon Canada’s Nuclear Story, un ouvrage commandé par EACL dans les années 1960 et rédigé par le journaliste Wilfrid Eggleston. Impossible, donc, de l’envoyer vers la rivière.

Des équipements de protection utilisés dans les années 1950 à Chalk River. Image: Toronto Star Photograph Archive
L’air aussi est contaminé. Les détecteurs sonnent l’alerte, non seulement dans le bâtiment, mais aussi dans des édifices adjacents. Al Donohue se trouve non loin ; il est alors affecté à la construction des fondations d’un nouveau réacteur. Dès que les sirènes retentissent, il sait que l’heure est grave. « Quand j’avais commencé à travailler là, j’avais fait des recherches pour savoir dans quoi je m’embarquais ; je savais donc que la radiation était probablement dans l’air. J’ai immédiatement sorti mes hommes. On a attendu dans des bus en dehors du périmètre. »
Ce fut le premier cas de fusion d’un cœur de réacteur au monde. « C’est un accident assez grave, commente Gilles Sabourin. Il est assez élevé sur l’échelle internationale qui, un peu comme pour les tremblements de terre, classe les accidents nucléaires selon leur gravité, de 1 à 7. Le pire jamais survenu, c’est Tchernobyl : un 7. Chalk River, parce qu’il y a eu fonte du cœur, est de niveau 5. »
Un drame pour EACL : était-ce la fin du NRX ? « Ils se sont demandé s’ils allaient s’en remettre parce que personne n’avait vécu ça avant », dit James Ungrin.
***
Les travaux de décontamination et de remise en service du réacteur s’étalent sur 14 mois. Un pipeline est construit afin de drainer l’eau dans une zone de sable prévue pour la décontaminer avant qu’elle parvienne à la rivière. La calandre aussi : « On l’a enterrée dans un endroit sablonneux et voilà ! C’était assez rudimentaire », rappelle Mahdi Khelfaoui, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et spécialiste de l’histoire nucléaire canadienne. On raconte que les chauffeurs se relayaient au volant du camion la transportant pour éviter une surexposition. Elle était si contaminée que se trouver à un mètre de distance pendant moins d’une heure aurait suffi à absorber une dose létale…
En plus des quelque 800 employés d’EACL, des militaires canadiens et américains participent aux efforts. « Les Américains commençaient à fabriquer des sous-marins propulsés au nucléaire et le combustible était testé à Chalk River, précise James Ungrin. Ils avaient donc intérêt à ce que le NRX reprenne du service si possible et aussi vite que possible. »
Il faut aussi rassurer le public, car des rumeurs se mettent à circuler. Par exemple, à Pembroke, située à 50 km, on parle des boutons du manteau d’un policier qui auraient été ternis par les radiations ! « C’est la première grande opération de communication publique d’EACL, poursuit Mahdi Khelfaoui. [La société d’État] venait justement d’embaucher son premier professionnel des relations publiques. »
Deux jours après l’accident, deux journalistes de l’Ottawa Citizen visitent les lieux. La version des faits qu’ils rapportent est étonnante! Un responsable leur a indiqué que la santé des travailleurs n’avait jamais été en danger et qu’on avait plutôt eu peur que les radiations endommagent l’équipement. Le journal titre d’ailleurs que les dégâts sont « négligeables ». « On nous a entraînés vers le bâtiment du réacteur où la fuite est survenue, écrivent-ils. Chaque minute, il devenait plus évident que les histoires de radiations dangereuses étaient complètement exagérées. […] Nous n’aurions pas pu être plus proches et, pourtant, nous étions moins en danger qu’un homme traversant une rue à Ottawa. » L’état du réacteur n’était pas encore connu et cela a mené à des déclarations un peu trop optimistes, selon une communication scientifique d’EACL datée de 1980.

Travaux sur la nouvelle calandre de NRX, en 1954. Image: Toronto Star Photograph Archive
Les employés des laboratoires de Chalk River ont beaucoup appris de l’évènement. « Ce qui s’est passé exactement, comment cela a pu arriver malgré tout le soin apporté au contrôle et à la mise à l’arrêt de l’appareil, quels en ont été les effets, comment réparer les dommages et comment s’assurer qu’un tel accident ne se reproduise pas sont toutes des questions qui ont été examinées de façon approfondie entre le vendredi noir et le jour où le NRX a repris du service, 14 mois plus tard », écrit Wilfrid Eggleston.
Le stockage des déchets radioactifs s’est également raffiné au fil des décennies et a été l’objet de nombreuses recherches chez EACL. Car l’épisode de 1952 a donné lieu à une part d’improvisation. En 2005, des spécialistes ont examiné l’endroit où avaient été enterrées les barres de combustible fondues. Ces dernières se trouvaient en contact direct avec le sol, ont-ils découvert, car les boîtes en bois les renfermant s’étaient dégradées avec le temps. De plus, 32 pièces ont été trouvées, alors que les archives en répertoriaient 19, signale une étude d’EACL. Le tout a été déplacé en 2007 dans une zone de stockage mieux adaptée.
Une fois remis sur les rails, le NRX a eu une longue vie : il a fonctionné jusqu’en 1993.
***
Un réacteur de recherche plus puissant, le National Research Universal (NRU), d’une capacité de 200 MW, commence à fonctionner en 1957, à un jet de pierre du NRX.
Le 24 mai 1958, le réacteur est à l’arrêt : il faut en sortir des barres de combustible endommagées, à l’aide d’une grue et d’un vaisseau de transfert refroidi à l’eau, et aller les déposer dans une piscine de stockage. En sortant la deuxième barre, les opérateurs constatent que le vaisseau ne contient pas d’eau, raconte James Mahaffey dans son livre. Danger !

Le bâtiment le plus imposant sur la droite abrite le NRX, tandis que celui en construction sur la gauche abritera NRU. Image: Toronto Star Photograph Archive
L’opérateur de la grue tente de remettre la barre dans le réacteur, mais elle se coince sans entrer complètement. Des employés enfilent combinaisons et masques et l’arrosent au boyau avec plus ou moins de succès. La grue essaie alors de reprendre la barre, mais n’en retire qu’une partie qui prend feu. On la déplace vers la piscine quand un morceau d’uranium de 90 cm s’en détache et échoue dans la fosse de maintenance.
« [La radioactivité] résultant de la combustion de l’uranium était dispersée par les fumées sous forme de poussières, contaminant toute la salle du réacteur et d’autres parties du bâtiment. Puisque [la radioactivité] était élevée, le personnel a été évacué. Personne ne pouvait rester dans cette zone plus d’une brève période : 2 minutes », écrit David A. Keys, directeur général des installations de Chalk River, dans un rapport cité par Wilfrid Eggleston. Des employés, dont un comptable, vont tour à tour verser des chaudières de sable sur le morceau du haut d’une passerelle. En 15 minutes, le feu était maîtrisé.
«On savait que notre santé était à risque. Chaque quart de travail était une torture.»
Al Donohue
Cette fois, Al Donohue est aux premières loges de l’incident ; il travaillait alors aux opérations du NRU. Il me dit avoir porté des poubelles de sable vers un ascenseur, « probablement le lendemain ». « On savait que notre santé était à risque. Chaque quart de travail était une torture », déclare-t-il, assis à côté de son ami George Kiely dans sa coquette maison de Pembroke. Il affirme que ses collègues et lui ont rapidement dépassé la limite de radiations considérée comme acceptable. Par la suite, il a été chargé de préparer les volontaires à entrer dans le bâtiment à décontaminer.
George Kiely se souvient avoir été habillé par un des hommes d’Al Donohue. En temps normal, il travaillait dans le bâtiment de la métallurgie. Il a accepté de participer au nettoyage sans hésiter. Les superviseurs lui ont expliqué sa mission : entrer dans l’usine plongée dans le noir, repérer un gros boyau servant d’aspirateur et l’utiliser pour ramasser des « granules fluorescentes » au sol pendant 10 minutes. « C’est une chose d’entendre ça, mais c’en est une autre de parvenir à le faire ! Le boyau était très long, environ 8 pieds, et au bout il y avait un coude qui bougeait d’un bord et de l’autre : il était attaché avec du duct tape ! Le temps que je comprenne comment manipuler tout ça, on me criait déjà de sortir. J’ai seulement réussi à nettoyer une section de 10 pi2. » Ce sont encore une fois plus de 800 employés d’EACL qui ont pris part à l’opération ainsi que 300 militaires.
L’accident de 1958 était moins grave que le précédent. Il n’a pas été classé, mais il serait potentiellement de niveau 4 à 5. Le réacteur a été fermé seulement six mois. Lui aussi a connu une longue carrière : il a été une source majeure d’isotopes médicaux pour la planète entière dans les décennies suivantes avant d’être officiellement arrêté, en 2018.
Les évènements de 1952 et 1958 ont ouvert la voie à l’ajout d’un dispositif de sécurité supplémentaire quand est venu le temps de concevoir des réacteurs pour la production d’électricité, les fameux CANDU. « Au Canada, en plus des barres qui rentrent par gravité ou avec un ressort, on a un autre système, complètement indépendant : une injection de poison, note Gilles Sabourin, du gadolinium, qui absorbe les neutrons. »
Rosaura Ham-Su, chef de direction de la division Durabilité des réacteurs des LNC, mentionne que les NRX et NRU, dans les décennies suivant les accidents, ont permis de simuler toutes sortes de situations catastrophiques. « Tous deux servaient à tester le combustible. Pour ce faire, on portait [le réacteur] à la température attendue, et même au-delà par moments [pour étudier les effets de la manœuvre]. Dans le NRU, par exemple, il y avait un endroit pour mettre le combustible utilisé pour le CANDU dans des conditions de vapeur. Cela revenait à simuler un accident où l’eau se vaporisait pour voir ce qui arriverait. Ces tests ont été extrêmement importants, car ils nous ont permis d’avoir des réacteurs très sécuritaires. »
Malgré leur importance scientifique, les deux accidents ont à peu près sombré dans l’oubli. C’est dommage, selon Mahdi Khelfaoui. « On devrait s’y intéresser davantage, notamment du point de vue des travailleurs qui ont été exposés à des doses radioactives lors des travaux de nettoyage. »
***
Sur le balcon de leur domicile à Hampstead, ville enclavée sur l’île de Montréal, Gordon et Karen Edwards me reçoivent à l’eau embouteillée. « Après toutes ces années à entendre Gordon parler des risques du nucléaire [la contamination de cours d’eau entre autres], je ne peux pas boire l’eau du fleuve », rigole la femme.
Gordon Edwards est cofondateur du Regroupement pour la surveillance du nucléaire. En 1979, il a reçu un appel de représentants d’un organisme communautaire montréalais. « Ils m’ont dit : “Un ancien militaire nous a contactés au sujet d’un accident survenu en 1958 dans un réacteur nucléaire à Chalk River. En avez-vous déjà entendu parler ? Cet homme a de multiples cancers et il essaie d’obtenir une pension pour les dommages subis durant son service.” »
Gordon Edwards a accepté d’aider cet homme, Bjarnie Hannibal Paulson, opéré des dizaines de fois pour traiter des carcinomes basocellulaires dans la région anale, sur la poitrine et le visage. Des particules radioactives se seraient logées dans ses follicules pileux. Elles n’auraient pas été détectées sur le corps de M. Paulson après ses passages dans la zone dangereuse et les douches qui s’ensuivaient, car il s’agissait de particules alpha, plus difficiles à déceler que le rayonnement bêta ou gamma en raison de leur courte portée.
Le caporal Paulson vivait à la Base militaire de Saint-Jean quand il a été envoyé à Chalk River pour participer à la décontamination durant deux semaines. Il a notamment sectionné le tuyau du légendaire aspirateur afin que ce dernier puisse être sorti et enterré.
En 1982, Gordon Edwards et le professeur en épidémiologie de l’Université McGill Duncan Thomas ont réalisé une étude sur la santé des militaires avec qui ils ont pu entrer en contact. « On en a localisé 65 et 15 d’entre eux ont contracté un cancer, ce qui signifie quatre fois l’incidence normale du cancer parmi la population en général », déclarait l’épidémiologiste à la Commission canadienne des pensions, d’après un article du Devoir.
La même année, le ministère des Anciens Combattants demande à des chercheurs de l’Université d’Ottawa d’étudier la mortalité des militaires qui ont nettoyé les dégâts à Chalk River ou qui ont assisté à de dangereux essais dans le désert dans les années 1950 afin de se former à la guerre nucléaire.
Dans leur rapport publié en 1984, les chercheurs spécifient que leur étude ne porte pas sur tous les militaires concernés, car un incendie survenu à la fin des années 1950 dans les laboratoires de Chalk River a détruit une partie des documents listant les participants. Les auteurs indiquent ensuite ne pas avoir constaté de hausse anormale des décès chez le millier de militaires étudiés. (Un rapport similaire a été rédigé au sujet des travailleurs d’EACL et est parvenu aux mêmes conclusions en 1986.) Ils soulignent toutefois que cette étude sur la mortalité ne permet pas de statuer quant à la morbidité, c’est-à-dire les maladies qui affectent les individus exposés aux radiations. « Surtout les cancers », précisent-ils. Ils proposent de réaliser une seconde étude pour éclaircir ce point (elle n’aura jamais lieu).
Au cours des six années qui suivront leur rencontre, Gordon Edwards et Bjarnie Hannibal Paulson passeront huit fois devant la Commission canadienne des pensions et y essuieront autant d’échecs. La Cour d’appel fédérale a exigé que le dossier soit revu et M. Paulson a finalement reçu une pension.
Qu’en est-il d’Al Donohue et de George Kiely ? Ils n’ont aucune séquelle. Mais la voix de M. Donohue se brise quand il relate le cas de Raymond Paplinskie, opérateur de la grue du NRU. En raison d’un cancer des sinus, il a subi plusieurs interventions chirurgicales qui l’ont complètement défiguré. « Je l’ai vu à l’épicerie un dimanche et il a changé d’allée parce qu’il ne voulait pas me croiser. Je l’ai tout de même rejoint et lui ai dit que j’étais de tout cœur avec lui. C’est la chose la plus triste que j’ai vue. » Il est décédé sans avoir obtenu de compensation, malgré ses demandes. « Pas un sou… », déplore Al Donohue.

George Kiely et Al Donohue font partie des travailleurs qui ont décontaminé le NRU en 1958. Image: Mélissa Guillemette
Voilà pourquoi les deux retraités d’EACL ont été choqués d’apprendre, en 2008, que les militaires ayant participé aux efforts de décontamination aux laboratoires de Chalk River dans les années 1950 pouvaient réclamer une indemnisation, alors que les civils comme eux n’y avaient pas droit. Cette compensation de 24 000 $ était remise dans le cadre du Programme de reconnaissance des « vétérans atomiques » (qui inclut aussi les militaires ayant assisté aux essais dans le désert). L’idée n’était pas de reconnaître les dommages sur la santé, mais plutôt de souligner le travail accompli. Pour sa part, Gordon Edwards estime que c’était « vraiment trop peu, vraiment trop tard » et que la lumière n’aura jamais été faite sur les effets réels des deux accidents.
***
Quelques années plus tard, la sénatrice Céline Hervieux-Payette a reçu une lettre d’anciens travailleurs d’EACL, dont Al Donohue et George Kiely. « J’ai été au Sénat 21 ans et j’ai répondu à toutes les lettres qui m’ont été envoyées », me dit la pimpante retraitée en se préparant un thé.
Cette lettre n’a pas fait exception ; la sénatrice a décidé d’aider le groupe. « Il faut se rappeler que je suis avocate, je trouvais que j’avais une bonne cause ! Ils sont venus me voir deux fois. » Ils lui ont raconté ce qu’ils avaient vécu et leur sentiment d’injustice. « J’ai d’abord fait des démarches internes, au gouvernement, mais ça n’allait pas très loin. J’ai décidé de passer une motion qui a été adoptée au Sénat sans difficulté en 2016. »

Souvenir d’une rencontre avec la sénatrice Céline Hervieux-Payette
Le dossier est resté lettre morte jusqu’au budget de 2021. Les travailleurs civils, ou leurs descendants, pourront réclamer une somme symbolique. Encore une fois, est-ce trop peu, trop tard ? « Quant à moi, il n’est jamais trop tard pour réparer un tort », dit Céline Hervieux-Payette.
Ressources naturelles Canada a indiqué que, au cours des prochains mois, « les représentants [du ministère] travailleront à définir les paramètres de ce nouveau programme. Nous communiquerons également avec les anciens employés pour nous assurer qu’ils sont au courant du programme ».
George Kiely et Al Donohue me disent qu’ils vont y croire seulement quand le chèque leur parviendra.
Chalk River en 2021
Même si le réacteur de recherche NRU (National Research Universal ) a fermé en 2018 – ce qui a stoppé définitivement la production commerciale d’isotopes médicaux qui faisait sa renommée –, les installations de Chalk River sont toujours grouillantes de vie.