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02 septembre 2022
Temps de lecture : 4 minutes

Et si on abaissait l’âge du droit de vote?

Image: Élections Québec

Les jeunes de 16 et 17 ans devraient-ils avoir le droit de vote ? Le Sénat du Canada en a débattu au printemps. Plusieurs pays le permettent. Qu’en dit la recherche ?

Près d’un Canadien sur cinq a moins de 18 ans. Même s’ils sont et seront touchés par les actions (ou l’inaction) des gouvernements, enfants et adolescents ne peuvent choisir leurs représentants politiques.

Si certains groupes proposent d’abolir l’âge minimal pour voter, des partis politiques et organismes de la société civile, comme le mouvement #Vote16 et Unicef Canada, se sont prononcés en faveur du vote dès 16 ans. La sénatrice manitobaine Marilou McPhedran pilote même un projet de loi en ce sens !

Alors que le Québec s’apprête à choisir son prochain gouvernement, nous avons discuté du sujet avec Valérie-Anne Mahéo, professeure au Département de science politique de l’Université Laval et membre du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique. Spécialiste de l’engagement politique chez les jeunes, elle croit que la société aurait tout à gagner à les éduquer à la démocratie… dès la maternelle !

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Valérie-Anne Mahéo, professeure au Département de science politique de l’Université Laval et membre du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique. Image : Owen Egan

Québec Science : Au Canada et ailleurs dans le monde, l’âge du droit de vote a longtemps été fixé à 21 ans. À quel moment et pour quelles raisons a-t-il été abaissé à 18 ans ?

Valérie-Anne Mahéo : Cette réforme a eu lieu un peu partout dans les pays démocratiques dans les années 1960-1970. L’idée était d’être en phase avec d’autres marqueurs de la vie adulte : comme les jeunes de 18 ans étaient déjà en âge de travailler, d’être parents, de conduire, on considérait qu’ils devaient aussi avoir le droit de voter. Il n’y a pas eu de grand débat.

Cet argument est de nouveau utilisé aujourd’hui par ceux qui sont en faveur du vote à 16 ans. Ils voient dans la situation actuelle une inadéquation entre la citoyenneté économique et la citoyenneté politique.

QS Vous étudiez la désaffection électorale chez les jeunes adultes. Est-ce qu’abaisser l’âge légal du vote pourrait renverser la vapeur ?

VAM Au Canada et dans beaucoup de pays industrialisés, la participation électorale diminue ; chaque nouvelle génération vote moins que les jeunes d’avant. Le contexte du premier vote, à 18 ans, n’est pas forcément idéal : beaucoup de jeunes quittent le milieu familial à cet âge, déménagent pour les études, le travail… On leur demande de s’intéresser à la politique alors qu’il y a tous ces changements dans leur vie ! Certains suggèrent donc d’offrir une première expérience de participation électorale à 16-17 ans, quand ils sont encore chez leurs parents et à l’école. Ces milieux peuvent les aider à s’informer, à se mobiliser et, on l’espère, à aller voter.

QS Le vote à 16 ans existe déjà dans certains pays. Quelles en sont les retombées ?

VAM Partout, quand on donne le droit de vote aux 16-17 ans, ils se présentent aux urnes, du moins la première fois ! On l’a vu en Écosse [où plus de 100 000 d’entre eux ont voté au référendum de 2014], en Autriche, dans les lands allemands et lors de projets pilotes aux municipales en Norvège.

Il est difficile de vérifier si cet effet se maintient dans le temps. Dans plusieurs pays, les données sur la participation électorale par groupes d’âge ne sont pas publiques. Il faut donc se fier à des sondages qui demandent aux répondants s’ils ont voté ou s’ils ont l’intention de voter à la prochaine élection… On ne sait pas si ces études estiment de manière fiable et précise la portée de la réforme.

On peut supposer que ces jeunes votent davantage, même par la suite, car généralement, quand on commence à voter, on continue à le faire.

QS Militez-vous pour la cause ?

VAM Certains de mes collègues se sont déclarés en faveur du vote à 16 ans. Moi, je suis une politologue empirique : je ne me base pas juste sur la théorie pour juger d’une situation, je me fonde aussi sur les preuves. Et pour moi, elles ne sont pas nettement en faveur d’une réforme.

Je pense néanmoins que le vote à 16 ans a le potentiel d’augmenter la participation électorale des jeunes et leur intérêt pour la politique, surtout si on l’accompagne d’éducation à la citoyenneté.

QS Quels sont les arguments de ceux qui s’opposent au vote à 16 ans ?

VAM Ils s’inquiètent de la qualité de la participation électorale. Ils jugent que les jeunes ne sont pas assez matures ou sophistiqués politiquement pour avoir un vote informé. La démocratie pourrait en pâtir, selon eux.

QS Les jeunes de 16 ans sont-ils vraiment moins matures que ceux de 18 ans ?

VAM Avec mon collègue Éric Bélanger, nous avons comparé les attitudes, l’engagement et la sophistication politique des jeunes de 16-17 ans avec ceux des 18-20 ans. Nous avons démontré que les 16-17 ans connaissent mieux les institutions politiques. Ils sont encore à l’école et c’est donc frais dans leur mémoire. Ils ont aussi plus d’intérêt pour la politique que les 18-20 ans. Cela nous amène à penser que les 16-17 ans voteraient probablement autant que les 18-20 ans si on leur accordait ce droit.

Par contre, les 18-20 ans se sentent un peu plus outillés pour comprendre la politique. Et quand nous leur posions des questions sur différents sujets, leurs idées étaient plus cohérentes. Mais la différence n’était pas très marquée entre les deux groupes. Et dans l’ensemble, nous n’avons rien trouvé qui laissait craindre un danger pour la démocratie si les 16-17 ans votaient.

QS Certains contestent l’idée même d’un âge minimal pour voter. Accorder le droit de vote à 12 ans ou même aux plus jeunes, est-ce réaliste ?

VAM Personnellement, je ne suis pas en faveur de cette idée. Ce serait un gros poids sur les épaules d’enfants qui ne possèdent pas forcément les outils, d’un point de vue cognitif, pour assumer cette responsabilité. Je pense qu’il faut mettre des limites, mais où ? Là est la question.

QS On considère souvent que les jeunes sont influencés par leurs parents. Mais vous étudiez aussi l’inverse : l’influence qu’ont les enfants sur leurs parents !

VAM La théorie sur la socialisation politi­que, soit l’apprentissage de la politique, a toujours vu les enfants comme une page blanche que les parents et les professeurs peuvent remplir de leurs valeurs. Mais les enfants ne sont pas passifs !

Il y a quelques années, j’ai donné un atelier sur la démocratie dans la classe de maternelle de mes enfants. Après, des parents m’en ont reparlé : leur enfant avait vu des pancartes électorales et les incitait à voter. À cinq ou six ans ! J’étais ébahie ! Cela m’a fait réaliser que l’apprentissage de la politique n’est pas nécessairement unidirectionnel. Les enfants peuvent éduquer leurs parents, éveiller leur intérêt et même les mobiliser.

QS Comment stimuler cette dynamique ?

VAM En 2017, avec Élections Québec, nous avons testé une activité d’éducation à la démocratie dans des classes de cinquième et sixième année. Nous y abordions le vote, les pétitions, les manifestations, la relation avec son député et les médias. Après l’atelier, les jeunes avaient plus de connaissances par rapport à la politique. Leurs parents aussi, et ceux-ci sont davantage allés voter aux élections municipales que les autres !

Puis, en 2018, il y a eu les « petits bureaux de vote » aux élections provinciales. Le but était d’offrir aux enfants une première expérience de participation électorale : remplir un bulletin de vote et le déposer dans l’urne [ils ne choisissaient pas de candidats, mais se prononçaient sur l’importance du vote]. Certains enfants ont aussi reçu un carton les invitant à venir voter. Cela a fonctionné : au lieu de voter seuls, les parents se sont rendus au bureau de scrutin avec leurs enfants. Voir son parent voter est un modèle fort.

QS Pourquoi est-ce important que les jeunes participent aux élections?

VAM Les jeunes ont des besoins différents du reste de la population, que ce soit en matière d’éducation, de logements abordables, de santé. Ils sont plus ouverts à la diversité et plus inquiets des changements climatiques. S’ils votent moins, c’est dramatique, car les politiques publiques ne refléteront pas leurs intérêts.

QS Le pays de Galles a nommé une commissaire aux générations futures. Elle aide les décideurs à soupeser l’effet à long terme de leurs décisions. Si l’on avait la même chose ici, qu’est-ce qui changerait ?

VAM Cela pourrait compenser un peu le fait que les jeunes votent moins. Les constructions d’autoroutes, le troisième lien [un projet de tunnel entre Québec et Lévis] et l’exploration pétrolière ne seraient probablement pas aussi populaires si l’on avait des mécanismes législatifs pour mieux aligner les politiques publiques sur les préoccupations des nouvelles générations.

Faire voter les enfants ?

En décembre 2021, 13 Canadiens de 12 à 18 ans ont déposé à la Cour supérieure de l’Ontario une contestation judiciaire de l’âge du droit de vote. Appuyés par l’organisme d’aide juridique Justice for Children and Youth, ils arguent que les empêcher de voter est anticonstitutionnel et discriminatoire.

L’article 3 de la Charte canadienne des droits et libertés prévoit en effet que chaque citoyen canadien a le droit de vote. L’article 15 stipule quant à lui que les lois s’appliquent à tous de manière égale, peu importe l’âge. Le recours pourrait être entendu au plus tôt l’an prochain.

Une poursuite similaire avait été rejetée en 2002 en Alberta. Le tribunal avait reconnu la violation des droits constitutionnels des jeunes, mais jugé qu’elle était justifiée par l’importance de protéger l’intégrité du système électoral.

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