Tabac, climat, amiante : des entreprises, des lobbys et des gouvernements ont brouillé des débats à teneur scientifique en les inondant de fausses informations… et le font encore de nos jours. Regard sur la science qui étudie la production volontaire d’ignorance.
En mai dernier, dans le cadre d’une consultation menée par la Commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards, l’Alliance forêt boréale, un regroupement de travailleurs forestiers et d’élus, a déposé un mémoire dans lequel elle nie le déclin des populations de caribou. L’Alliance déplore, peut-on y lire, « que le gouvernement du Québec souhaite élaborer une stratégie de protection pour le caribou forestier sans connaître réellement l’état des populations de caribous forestiers sur l’ensemble de l’aire de répartition ».
En consultant ce mémoire, Martin-Hugues St-Laurent, l’un des spécialistes québécois de la situation du caribou, a cru lire du théâtre burlesque. « Des dizaines et des dizaines d’études scientifiques menées par des experts en pleine forêt depuis plus de 15 ans ont démontré hors de tout doute que le caribou forestier est en déclin rapide au Québec, et que la raison première de ce déclin est la perturbation de l’habitat causée par les activités de l’industrie forestière, dit le professeur du Département de biologie, chimie et géographie de l’Université du Québec à Rimouski. Dire qu’on ne connaît pas l’état des populations, c’est de la désinformation pure. »
Laisser entendre qu’un savoir scientifique n’existe pas, alors qu’il existe bel et bien. Une stratégie qui rappelle celles déployées à très grande échelle par l’industrie du tabac dans les années 1950. À cette époque où beaucoup de gens fumaient, des études de plus en plus nombreuses arrivaient à la conclusion qu’il existait un lien de cause à effet entre le tabagisme et le cancer du poumon. Les compagnies de tabac se sont solidarisées et ont créé leurs propres « instituts » de recherche pour contredire les travaux légitimes et semer le doute dans la population sur les méfaits de la cigarette. Résultat : elles ont réussi à faire écran au vrai consensus scientifique et ont retardé l’adoption de mesures de santé publique antitabac.
Les pétrolières ont fait de même pour semer le doute sur la science des changements climatiques. Idem pour l’industrie du sucre, afin de maquiller les dangers d’une surconsommation de leur produit, et bien d’autres encore (voir plus bas). En fait, les cas de manipulation de la science ont été si nombreux qu’ils ont donné naissance à un champ de recherche qui leur est consacré : l’agnotologie. Alors que la désinformation semble omniprésente, l’agnotologie vit-elle son âge d’or ?
Pour l’agnotologiste, l’ignorance n’est pas qu’une absence de savoir, elle peut aussi être l’occultation intentionnelle d’un savoir existant.

Illustration: Sophie Benmouyal
Tristes dossiers
Faire fi d’un consensus scientifique, cacher des données importantes, semer le doute sur des informations solides en leur opposant des études « alternatives ». L’histoire moderne est parsemée de ces « moments de grâce » où des industriels ou des politiciens (ou les deux !) ont tenté d’imposer l’ignorance là où se trouvait pourtant la connaissance. En voici quelques-uns :
- Les risques sanitaires d’une exposition à l’amiante ont commencé à être connus au tournant des années 1900. Malgré cela, le Canada et le Québec choisissent de favoriser l’industrie au détriment de la santé, en minimisant les risques. Ce n’est qu’en 2016 que le gouvernement canadien bannit finalement l’utilisation d’amiante au pays, de même que son exportation et son importation.
- Les fabricants de préparations pour nourrissons diabolisent le lait maternel depuis 1878 (!) afin d’augmenter leurs ventes. Ils ont initialement présenté cette préparation comme une façon de lutter contre la mortalité, les maladies et la malnutrition des petits, d’abord en Occident, puis en Afrique et en Asie.
- L’industrie des sports professionnels a longtemps nié la gravité des cas de commotions cérébrales et leurs conséquences, malgré les données scientifiques. C’est un sujet que les agnotologistes ont pu étudier.
- Malgré un consensus scientifique atteint dès le milieu des années 1990 au sujet du rôle des activités humaines sur le climat, des industries et des groupes de réflexion ont misé sur les incertitudes des modèles pour faire persister le doute dans l’espace public.
La science du faux
Inventé en 1995 par l’Américain Robert Proctor, historien des sciences, le terme agnotologie signifie l’« étude de l’absence de connaissance » ou de la création volontaire de l’ignorance. « Pour l’agnotologiste, l’ignorance n’est pas qu’une absence de savoir, elle peut aussi être l’occultation intentionnelle d’un savoir existant, explique Serge Larivée, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, qui creuse depuis des décennies les questions de fraudes scientifiques et de pseudosciences. Si l’épistémologie s’intéresse à la façon dont se crée la connaissance, l’agnotologie, elle, se penche sur l’ignorance et les stratégies utilisées pour la maintenir et la propager. »
L’ignorance peut prendre plusieurs formes. « Il y a l’ignorance native, c’est-à-dire celle qui existe naturellement avant qu’on cherche des réponses, précise Martin Carrier, philosophe des sciences à l’Université de Bielefeld, en Allemagne. Ensuite, il y a l’ignorance passive, celle qui naît des choix de recherche. En mettant l’accent sur les antibiotiques pour combattre les microorganismes pathogènes, par exemple, on a complètement écarté les phages, ces virus qui attaquent les bactéries. On a donc entretenu indirectement l’ignorance à leur sujet. Et il y a l’ignorance planifiée, en tant que stratagème. Les compagnies, les gouvernements, l’armée créent beaucoup d’ignorance. »
Il existe plusieurs stratégies pour aboutir à ce troisième type d’ignorance. « On peut supprimer des données, comme la pharmaceutique Merck qui a dissimulé les risques de décès causés par le Vioxx, son médicament destiné à soulager les douleurs arthritiques, poursuit-il. On peut aussi souligner les biais méthodologiques des études défavorables. L’industrie du tabac considérait que les essais sur des rats n’étaient pas valables et que la seule bonne façon de vérifier la toxicité aurait été des tests sur des humains. Mais comme c’était impensable, on devait laisser la question ouverte ! » Il faut d’ailleurs souvent des scientifiques pour arriver à produire de la mauvaise science crédible.
Grâce à leurs recherches, les agnotologistes ont pu dresser une liste des petits et grands stratagèmes déployés par celles et ceux qui ont déjà tenté de noyer la vérité. Parue dans PLOS ONE en 2021, leur liste en compte 64, répartis en 19 catégories (l’industrie du tabac coche les 19 !). Du financement de programmes de recherche « sûrs » à l’embauche de firmes juridiques et de relations publiques pour gérer ces recherches, en passant par des campagnes de publicité pour discréditer la science défavorable et le salissage de réputation de scientifiques, le petit livre d’instructions de l’agnogénèse (la fabrication d’ignorance) est bien fourni.
Pourquoi tant d’efforts pour semer l’ignorance ? L’étude de PLOS ONE indique que « ces efforts servent […] à affaiblir les politiques publiques, à prévenir les litiges et à maximiser l’utilisation des produits/pratiques de l’industrie – ce qui maximise la rentabilité de l’entreprise ». Bref, une histoire d’argent.
Même si l’industrie forestière québécoise ne déploie pas les grands moyens des cigarettiers d’autrefois, elle semble avoir des intérêts à préserver dans le dossier des caribous. Les acteurs du milieu craignent que des pans de la forêt boréale soient désignés comme zones protégées pour sauver l’espèce et que le bois que ceux-ci contiennent devienne inaccessible. Dans tous les cas, leur discours sème le doute.
« Même leurs arguments économiques sont tordus, juge Martin-Hugues St-Laurent. En 2015, l’Institut économique de Montréal, financé en partie par l’industrie forestière, a publié des notes prédisant les ravages économiques que l’application du plan de sauvegarde proposé entraînerait, par exemple la perte de 31 emplois pour chaque caribou sauvé. Alors que les conséquences économiques réelles ont été calculées et qu’elles sont minimes. » La stratégie semble fonctionner : au cours des 15 dernières années, le Québec n’a pris aucune décision sérieuse pour sauver l’espèce.
L’Alliance forêt boréale ne voit pas les choses ainsi. « Les données fournies actuellement [par les scientifiques] sont sur des inventaires très différents [de ceux des territoires concernés]. Il est donc quasi impossible d’avoir un état de fait clair sur le territoire donné et ces inventaires sont souvent trop âgés », réplique Yanick Baillargeon, préfet de la MRC du Domaine-du-Roy et président du conseil d’administration de l’Alliance.
Il assure que son regroupement ne défend pas l’industrie, mais le développement des communautés forestières. « Nous sommes aussi pour la protection de l’espèce, mais pour ce faire, il faut que tous les paramètres soient pris en compte, particulièrement les changements climatiques, les maladies, la prédation, les prélèvements humains, mais également l’exploitation forestière, l’impact de la tordeuse du bourgeon de l’épinette, les incendies de forêt… [Il faut] faire le calcul sur l’ensemble de l’aire de répartition du caribou, au-delà de la limite nordique, si l’on veut avoir un portrait sérieux. »
Le doute fait son chemin dans l’esprit des politiciens : en octobre dernier, lors d’un passage au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a déclaré en entrevue à Radio-Canada que « la base purement scientifique de l’enjeu n’est pas suffisamment démontrée », ce qui a soulevé l’ire de biologistes.
Jusqu’aux sphères politiques
Les politiciens, politiciennes et fonctionnaires aussi peuvent contribuer à semer l’ignorance. Le monde scientifique américain avait d’ailleurs été fortement ébranlé lorsque le gouvernement de Donald Trump avait interdit l’utilisation de certains termes aux Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, dont l’expression « données probantes ».
Au Québec, l’ancien directeur de la santé publique Horacio Arruda a-t-il agi de manière à maintenir l’ignorance quand il a demandé que soient retirées d’un rapport des statistiques de cancers inquiétantes liées aux rejets d’arsenic de la Fonderie Horne dans l’air de Rouyn-Noranda? Le principal intéressé a affirmé publiquement ne rien avoir voulu cacher : il souhaitait plutôt reporter le dévoilement des données. Difficile, avec cette excuse, de l’accuser d’agnogénèse. « Je suis plutôt d’avis qu’il s’agit d’une manœuvre politique et non d’un cas d’agnotologie au sens strict », suggère Serge Larivée.
Comment, donc, lorsque survient un débat et que des visions scientifiques et économiques s’affrontent, savoir si l’on a affaire à des stratégies agnotologiques ? Les études rassurantes sur le temps d’écran acceptable pour les enfants sont-elles orientées par les fabricants de jeux vidéo ? Comment ne pas voir des complots partout, mais les repérer quand c’est le cas ?
Pour monsieur et madame Tout-le-Monde, il faut remonter aux sources et trouver d’où proviennent les informations scientifiques avancées, recommande Serge Larivée. « Les données ont-elles été publiées dans une revue sérieuse, avec processus de révision par d’autres experts, ou sont-elles diffusées directement par les chercheurs ? Les études ont-elles été menées dans des lieux de recherche indépendants, comme des universités, ou par des “instituts” créés spécifiquement par l’industrie impliquée dans le débat ? Les décideurs tiennent-ils compte de toutes les études crédibles disponibles ou retiennent-ils seulement celles qui confirment leur position ? Les réponses à ces questions devraient dicter le niveau de confiance qu’on peut accorder à des études et aux décideurs. »
Dans tous les cas, à la lumière de ce qui s’est passé avec la pandémie de COVID-19, les autorités de santé publique et le personnel de la santé « devraient être formés pour identifier les stratégies agnotologiques », écrit le chercheur brésilien en maladies infectieuses Carlos Magno Castelo Branco Fortaleza.
Quant aux chercheurs et chercheuses qui s’intéressent aux politiques publiques, « ils doivent cesser d’ignorer l’ignorance », affirmait un duo autrichien dans la revue savante Policy Sciences en 2019. Il soutient que l’analyse des politiques publiques demeure centrée sur la connaissance et qu’elle est donc « incapable de rendre compte de la production active d’ignorance en tant que caractéristique essentielle et constitutive de l’élaboration des politiques, ainsi que des politiques et des luttes de pouvoir qui la façonnent ».
Aujourd’hui
Si les cigarettiers ont réussi dans les années 1950 et 1960 à instiller un doute suffisant pour retarder de 50 ans l’implantation de règlements contraignants, la production d’ignorance est-elle aussi aisée de nos jours ? La pilule passe moins facilement. « Limoilou en est la meilleure démonstration », répond d’emblée Isabelle Arseneau, qui termine un doctorat en didactique des sciences et qui regarde la « saga des poussières de Limoilou » de son œil de chercheuse.
Le 26 octobre 2012, les rampes des balcons, les rebords des fenêtres et les capots des voitures de ce quartier de Québec se sont couverts d’une fine poussière rougeâtre, qui tombait du ciel. Des analyses chimiques et des enquêtes ont permis d’élucider le mystère en quelques semaines : la poussière rouge était de l’oxyde de fer généré par des activités de transbordement de minerai qui se déroulaient dans le port, juste à côté. Mais on a surtout découvert que l’air en provenance du port charriait souvent dans les quartiers qui le bordent de très fines poussières de sulfure de nickel, invisibles celles-là, plus précisément de la pentlandite, un composé au potentiel cancérigène avéré. Les citoyens et citoyennes de Limoilou ont alerté tous les ordres de gouvernement pour que les choses changent.
Dix ans plus tard, non seulement la qualité de l’air du quartier ne s’est pas améliorée, mais le gouvernement du Québec vient de rehausser la norme de nickel autorisé dans l’air ambiant : de 14 nanogrammes par mètre cube (ng/m3), elle est passée en avril dernier à 70 ng/m3. L’Institut national de santé publique du Québec avait pourtant conseillé au gouvernement de ne pas aller de l’avant avec cette idée, attaquant la qualité douteuse des données avancées par des parties qui semblaient en conflit d’intérêts avec la norme précédente.
Le Conseil des ministres affirme baser sa décision sur les normes européennes et ontariennes, qui sont plus permissives qu’ici. Or, l’Association québécoise des médecins pour l’environnement a dénoncé en février le fait que cela repose sur une erreur scientifique fondamentale : les normes étrangères ne sont pas basées sur la pentlandite, mais sur un autre composé du nickel moins dangereux. « Les décideurs ont tendance à placer les citoyens dans une situation de déficit de connaissance et de déficit de compréhension… On considère qu’ils ne sont pas équipés pour comprendre les enjeux et que la décision finale doit être laissée aux experts. C’est une posture technocratique dépassée, dangereuse et contre-productive. On oublie que “les citoyens” ne sont pas un groupe homogène. Certains ont un bagage scientifique qui fait d’eux des adversaires de taille dans un débat », souligne Isabelle Arseneau.
Voilà donc un champ de recherche que les scientifiques devront continuer à creuser. Car, comme le disait Robert Proctor, en 1995, « on en sait trop peu sur l’ignorance ».
Illustrations: Sophie Benmouyal