Peinture de la chambre funéraire de Sennudem. The Yorck Project (2002). Domaine public.
Et si l’agriculture avait émergé non pas pour nourrir les humains, mais pour les vêtir?
C’est la thèse qu’avance le préhistorien Ian Gilligan, de l’Université de Sydney, dans son livre Climate, Clothing, and Agriculture in Prehistory: Linking Evidence, Causes, and Effects (2019).
Pour lui, il y a un lien clair entre la révolution textile et la révolution agricole. Sous l’effet d’un réchauffement climatique brutal, les humains ont dû innover pour mettre au point des vêtements légers, plus perméables à l’humidité. C’est la nécessité d’avoir des fibres en abondance qui aurait motivé l’élevage et l’agriculture. D’ailleurs, les premières plantes cultivées étaient peu nutritives… mais très fibreuses. Entrevue.
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Québec Science : Nous n’avons pas de restes archéologiques des premiers tissus. De quand daterait leur apparition selon vous?
Ian Gilligan : Le passage des peaux animales aux vêtements tissés a eu lieu lors du réchauffement climatique à la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 12 000 ans. De manière globale, le climat est devenu plus chaud et plus humide. Les vêtements faits de cuir et de fourrure sont devenus inconfortables et trop chauds; ils conservaient l’humidité. La raison qui a motivé ce changement est que les vêtements tissés, au contraire, sont poreux et permettent à la transpiration de s’évaporer.
Les plus vieux restes de tissu ont été trouvés au Pérou et sont âgés de 11 000 ans. D’autres, en Israël et en Turquie, sont datés de 9500 ans.
QS Les moutons font partie des premiers animaux à avoir été domestiqués. Et les premières plantes cultivées ressemblaient à de l’herbe. Vous suggérez que l’agriculture a d’abord servi à nourrir le bétail, est-ce exact?
IG Oui, le passage des peaux animales au tissu pour confectionner des vêtements coïncide avec l’émergence de l’agriculture. La plupart des premiers animaux et végétaux domestiqués fournissaient des fibres, soit directement, comme c’est le cas avec les moutons ou le coton, ou alors indirectement, pour nourrir les animaux (blé, orge, millet, maïs, seigle).
Le fait qu’ils produisent de la laine explique, selon moi, pourquoi les moutons étaient nourris et élevés. Tant qu’on les gardait en vie, ils produisaient de la laine : les animaux vivants étaient donc une source renouvelable de fibres. En revanche, pour obtenir de la viande, il fallait tuer les animaux, donc la chasse gardait tout son sens. La chasse et la cueillette sont longtemps restées plus efficaces pour nourrir les populations.
Je précise qu’en réalité, les premiers animaux domestiqués ont été les chiens, mais ils l’ont été passivement. Les chiens ont probablement commencé à suivre et à approcher les humains pendant la glaciation, puisque les gens des régions plus froides sont devenus semi-sédentaires, vivant dans des grottes et des abris. La même chose s’est passée avec les cochons en Asie, qui se sont plus ou moins domestiqués tous seuls lorsque les premiers villages agricoles se sont établis.
QS En plus de la laine, quels types de fibres ont été utilisés pour l’habillement?
IG La laine des moutons, des chèvres, des lamas et des alpagas était importante, tout comme les plantes fibreuses. Le coton était d’ailleurs la culture dominante dans l’agriculture péruvienne précoce, ainsi qu’en Inde et au Mexique. Le lin était très cultivé en Asie du Sud-Est et en Égypte, car il était bien adapté à la confection de vêtements légers.
Avant la domestication, et souvent en parallèle avec l’agriculture, les fibres issues de plantes sauvages étaient aussi employées pour le tissage. Nous avons beaucoup d’exemples : ortie, carex, armoise, glycine, jute, yucca, asclépiade, ainsi que des fibres provenant de diverses écorces et racines d’arbres.
Un cas intéressant est la banane en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où l’agriculture a émergé de façon précoce et indépendante. Déjà il y a 8000 ans, on y cultivait des bananes sur les plateaux. Or les bananes sauvages sont quasiment immangeables, donc elles n’étaient probablement pas cultivées initialement pour nourrir les gens. En revanche, elles produisent des fibres textiles, qui étaient largement utilisées en Mélanésie pour faire des vêtements.