La coopérative Le Coteau vert, dans le quartier Rosemont, à Montréal, comprend un système de géothermie, une enveloppe haute performance, des toits verts, des panneaux solaires et des espaces verts partagés. Image: Nickel Rot/Fondation HOLCIM
Construire à neuf est très énergivore et gruge souvent de précieux espaces naturels. Comment loger tout le monde sans détruire la planète ?
Partout au Canada, les logements abordables se font rares. La Société canadienne d’hypothèques et de logement estime que, pour ramener le marché immobilier à des prix plus raisonnables, il faudra ajouter 5,8 millions de logements au pays d’ici 2030. Alors que les gouvernements promettent d’accélérer la construction de nouvelles maisons, le concept No New Buildings prône plutôt la rénovation ou la conversion de bâtiments existants : usines désaffectées, églises vides, centres commerciaux moribonds…
Une approche écologique qui gagnerait à être utilisée plus souvent, considère l’architecte montréalais Daniel Pearl. Cofondateur de la firme L’ŒUF Architectes et professeur à l’Université de Montréal, cet expert en architecture verte fait dans l’activisme social depuis 30 ans. Sa spécialité ? Essayer de nouveaux modèles ambitieux, les évaluer, puis partager les leçons apprises pour changer les façons de faire.
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Québec Science : Au lieu de toujours bâtir à neuf, le mouvement No New Buildings propose de transformer des bâtiments existants. Est-ce une bonne idée ?
Daniel Pearl : Absolument ! Mais il faut tenir compte du contexte. Transformer un hôtel en immeuble résidentiel est généralement assez simple : les besoins en électricité, en eau et en gestion des déchets sont déjà assurés. Mais souvent, les hôtels sont situés dans des zones qui encouragent l’usage d’une voiture. Donc, si l’on améliore l’accès au logement, on garde un style de vie problématique d’un point de vue écologique.
Par comparaison, un bâtiment industriel sur le canal de Lachine, à Montréal, sera plus compliqué à convertir : il faudra changer le zonage, transformer la structure… Mais cela en vaut la peine, car on est déjà à côté d’une piste cyclable, du transport en commun, des lieux de travail, d’un marché public… Ce sont toutes des dimensions nécessaires à un style de vie durable.

L’architecte montréalais Daniel Pearl. Image: Caroline Corbex
QS Qu’entendez-vous par « style de vie durable » ?
DP Je m’inspire beaucoup de la vision de l’architecte Salvador Rueda, fondateur de l’Agence d’écologie urbaine de Barcelone, pour qui l’avenir de l’abordabilité se trouve autant dans le quartier que dans le logement comme tel. On ne peut pas se contenter de créer des logements à bon prix. Il faut les implanter dans des quartiers dits « complexes », où, en 5 à 15 minutes de marche, on a accès à la nourriture, aux sports, à la culture, à l’éducation… Ainsi, le recours à la voiture devient exceptionnel, elle n’est pas requise pour les activités quotidiennes, et les résidants peuvent ainsi grandement améliorer leur empreinte écologique. Car au Québec, avec l’hydroélectricité, c’est vraiment le transport qui relâche beaucoup de carbone. La moitié de mes étudiants viennent de la banlieue. Ils constatent aujourd’hui à quel point le style de vie de leurs parents n’est pas durable.
QS Peut-on densifier les quartiers actuels sans braquer la population ?
DP Il faut trouver un équilibre : dense, mais pas trop, pour respecter la capacité d’accueil du milieu. Il y a un sweet spot [seuil optimal] unique à chaque contexte, chaque culture ; en Asie, en Australie, en Afrique, à Montréal, ce n’est pas pareil.
Même dans la région montréalaise, il y a plusieurs types de milieux : le centre-ville avec les tours d’habitation ; les abords du marché Atwater avec des immeubles de trois à six étages ; la banlieue avec ses maisons unifamiliales, où se trouveront les arrêts du REM [le Réseau express métropolitain, un train léger en construction dans le grand Montréal]. Autour de ces arrêts, les promoteurs veulent créer une microdensité, sans comprendre ce que cela veut dire et sans chercher une harmonie avec ce qui existe.
QS Comment résoudre ce dernier enjeu ? Il faut bien densifier les villes !
DP La première étape qu’on enseigne à nos étudiants, c’est de poser un bon diagnostic pour voir, à différentes échelles, où est le potentiel, où sont les dimensions dormantes qu’on veut animer. Il faut des quartiers assez denses pour justifier l’implantation du transport en commun, mais assez aérés, avec de la verdure pour préserver la qualité de l’air et régler les problèmes d’îlots de chaleur.
QS En pratique, l’architecte n’a pas toujours les leviers pour agir sur un quartier complet. On lui demande de rénover une seule maison…
DP Quand on a lancé L’ŒUF Architectes il y a 30 ans, nous avons usé de la stratégie « Robin des bois » : rénover les maisons des riches pour financer des projets d’activisme social. Aujourd’hui, nous pouvons nous consacrer seulement à nos projets pilotes.
Je ne suis pas contre les besoins des riches, mais pour parvenir à réaliser tous les changements nécessaires dans les prochaines décennies, il faut viser la majorité, pas l’exception.
QS Comment former les jeunes architectes à relever ces défis ?
DP Grâce à l’enseignement transdisciplinaire. Parmi mes collègues, il y a un architecte de paysage, un ingénieur en structure et un spécialiste des enjeux socioculturels, économiques et communautaires. Ensuite, on demande aux étudiants de travailler en équipe et sur quatre échelles : le bâtiment, l’îlot, le quartier et même la région pour les questions de biodiversité. Le but est de faire du coapprentissage pour changer un style de vie au lieu d’intervenir seulement sur les bâtiments.
QS On entend souvent ces mots : coapprentissage, codesign, cocréation… Que veulent-ils dire ?
DP Ils renvoient au fait que l’architecte n’est pas le héros ou le leader, mais plutôt le facilitateur d’un processus qui devrait inclure tout le monde : ingénieurs, urbanistes, paysagistes, mais aussi clients et utilisateurs d’un projet. Ce processus de conception intégré, c’est la clé. Quand l’architecte gère tout, les autres ne prennent pas leurs responsabilités lorsqu’arrive un moment difficile − et il arrive toujours, c’est normal. Si tout le monde est engagé dans le projet, ce ne sera pas juste à l’architecte de sauver la vision mise de l’avant !
QS Pour lutter contre la spéculation immobilière, vous proposez de créer des fiducies foncières communautaires. De quoi s’agit-il ?
DP Dans ce type de fiducie, les résidants sont propriétaires de leur logement, mais pas du terrain. À la revente, ils ne peuvent pas s’enrichir davantage que le taux d’inflation, plus l’argent ou les efforts investis dans l’amélioration du logement. Ce n’est pas une idée farfelue ; il en existe quelques-unes au Canada et aux États-Unis. Nous avons tenté d’en créer une à Benny Farm [réaménagement d’un vaste complexe de logements pour vétérans de la Seconde Guerre mondiale, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal] il y a 20 ans, mais c’était trop innovateur pour l’époque. Par contre, tous les espaces verts extérieurs entre les bâtiments sont une aire commune. Cela favorise le sentiment d’appartenance et la cohésion sociale.
QS Les codes du bâtiment et de la construction sont-ils assez exigeants ?
DP Le nouveau Code national de l’énergie pour les bâtiments, en vigueur depuis janvier 2022, fait preuve d’un certain courage, mais il n’est pas parfait. Il faudrait miser davantage sur la résilience de l’enveloppe − le fait de pouvoir conserver des températures intérieures vivables pendant 72 heures en cas de panne de courant. Actuellement, en été, un logement sans ventilation transversale [portes et fenêtres aux deux bouts] devient trop chaud après seulement 12 heures. Pour des personnes âgées incapables de bouger pendant une crise comme celle du dôme de chaleur de 2021 à Vancouver, c’est important. En hiver, on viserait à garder le logement à 15 °C.
QS Comment y arriver ?
DP Grâce à des matériaux qui ont une certaine masse thermique, à une enveloppe performante et à des fenêtres qu’on peut ouvrir pendant la nuit en été. À L’ŒUF Architectes, nous nous battons pour défendre cette vision à travers nos mandats. Je travaille sur un nouveau projet de logements abordables pour lequel on va tester les résultats avec Ressources naturelles Canada, Hydro-Québec et la Société d’habitation du Québec.
QS Environ 70 % des immeubles actuels seront encore debout en 2050. Comment réduire leur empreinte ?
DP J’aimerais tester les Deep Energy Retrofits. Cette approche consiste à ajouter une enveloppe externe incluant l’isolation, les fenêtres, l’étanchéité à l’air et à la vapeur et qui permet un gain de performance énergétique allant de 50 à 80 %. La plupart des rénovations aujourd’hui améliorent la performance de seulement 25 % : c’est insuffisant pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050.
QS Devant la crise du logement au Canada, les politiciens veulent accélérer la construction de logements neufs. Comment réconcilier cela avec la crise climatique ?
DP Les gouvernements pourraient racheter des terrains contaminés, utiliser des phytotechnologies pour les décontaminer lentement sur 10 ans, puis les réserver aux logements abordables. Ils doivent être des leaders, pas seulement répondre aux visions des promoteurs privés. Mais les trois paliers de gouvernement doivent travailler ensemble.
Si l’on se limite à viser la certification LEED [une certification en matière de construction durable] partout, on va manquer des occasions de faire mieux. Oui, on aura des projets verts, mais on n’apportera que des changements « incrémentaux » au lieu de chercher un nouveau modèle.