Que cherchez-vous ?

Publicité
20 octobre 2020
Temps de lecture : 4 minutes

COVID-19: Les femmes scientifiques écopent

Image: mohamed Hassan/Pixabay

La science redeviendra-t-elle un boy’s club?

Est-ce que la pandémie effacera tous les progrès réalisés par les femmes en sciences ces dernières décennies? La question se pose alors qu’on observe une chute drastique des publications scientifiques soumises par les femmes depuis le printemps, toutes disciplines confondues. Plus spécifiquement, des données montrent que la COVID-19 réunit un boy’s club, tant dans les laboratoires que dans les cercles de pouvoir où s’opère la gestion de la pandémie.

En effet, les femmes ne représentent qu’un tiers de tous les auteurs ayant publié des articles scientifiques depuis janvier sur le virus SARS-CoV-2, selon une analyse de la revue BMJ Global Health. Dans une autre étude publiée dans eLife, des chercheurs ont mesuré la représentation des femmes parmi les premiers auteurs d’articles publiés dans des revues savantes médicales. Ils ont comparé les papiers liés à la COVID-19 à tous ceux publiés en 2019: la proportion de femmes premières auteures était de 19% inférieure.

Les expertes de la COVID-19 brillent également par leur absence dans les médias. Une étude de la Fondation Bill et Melinda Gates révèle que les femmes étaient quatre fois moins susceptibles d’être parmi les experts cités dans les articles portant sur la COVID-19 publiés dans les médias entre le 1er mars et le 15 avril aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Kenya, en Afrique du Sud, au Nigéria et en Inde.

Chez les décideurs aussi, les femmes sont rares. Publiée début octobre dans BMJ Global Health, une analyse des comités gérant la pandémie dans 87 pays révèle que 85% d’entre eux sont constitués majoritairement d’hommes. La parité n’est atteinte que dans 3,5% des cas. Il s’agit d’un «modèle de gouvernance mondiale de la santé toléré de façon inquiétante», écrivent les auteurs, car cela compromettrait l’efficacité des mesures adoptées et pourrait coûter davantage de vies.

Ainsi, la Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique du Canada, semble être une des exceptions à la règle. Le gouvernement du Québec, représenté par des hommes dans ses conférences de presse, a même écarté de son comité d’experts la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières qui a lutté contre l’épidémie d’Ebola en Afrique.

Mona Nemer, conseillère scientifique en chef du premier ministre du Canada, se désole de voir si peu de femmes pendant cette crise majeure. «Le message envoyé, c’est que ce sont les hommes qui résolvent les problèmes, dit-elle. Pourtant, avant la pandémie, on avait commencé à trouver inacceptable l’idée d’avoir des comités uniquement masculins. Il faut se demander si on a vraiment une diversité dans nos institutions.»

Discrimination systémique

Comment explique-t-on un tel fossé? La conciliation travail-famille est entre autres pointée du doigt. En 2014, une étude réalisée auprès de médecins ayant reçu des subventions des National Institutes of Health aux États-Unis a montré que les femmes consacraient 8,5 heures de plus par semaine aux tâches parentales et domestiques que leurs homologues masculins.

À l’Université de Montréal, Vincent Larivière, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante, analyse les prépublications soumises depuis le début de la pandémie dans différents domaines de recherche et il constate lui aussi une diminution de celles des femmes comme première auteure.

«Au début du confinement, des chercheurs ont pu penser qu’être à la maison leur permettrait de terminer plus rapidement leurs articles, mais ceux qui ont de jeunes enfants ont réalisé que c’était irréaliste, explique-t-il. Nos premiers résultats montrent que les conséquences sont pires pour les femmes alors qu’on a vu une baisse importante de leurs prépublications soumises depuis mars.»

La situation a eu tendance à se rééquilibrer en mai et juin, alors que bien des enfants ont repris le chemin de l’école. Mais, les chercheuses auront du mal à rattraper leurs collègues masculins. «Si tu t’arrêtes dans un marathon, même si tu repars et que tu reprends le même rythme que les autres qui ont continué de courir, tu arriveras derrière eux à la ligne d’arrivée», s’inquiète Vincent Larivière.

Mona Nemer ne s’attendait pas à voir une différente aussi marquée entre les hommes et les femmes. Elle dénonce le fait que la recherche n’ait pas été considérée comme un service essentiel dès le début de la pandémie. «C’est un peu contre-intuitif de fermer les laboratoires alors qu’on n’avait jamais eu autant besoin de nouvelles connaissances, dit-elle. Si la recherche, particulièrement en santé, avait fait partie des services essentiels et qu’on avait continué d’offrir des services de garde pour les enfants des chercheurs, les effets auraient sûrement été différents.»

D’ailleurs, une lettre ouverte publiée récemment dans Affaires universitaires dénonce la «discrimination systémique» à l’endroit des chercheurs qui sont parents, particulièrement les chercheuses qui «assument une grande part de la charge mentale et émotionnelle dans leur vie privée, qu’on parle des tâches domestiques, du soin des enfants ou de l’organisation familiale». Les signataires demandent une redéfinition de la culture universitaire pour l’axer davantage sur la contribution communautaire, scientifique et professionnelle plutôt que sur le nombre d’articles publiés, la quantité de citations et les subventions obtenues.

Exceller en recherche ou devenir parent?

«Je vais reprendre mon rythme de publication.» Voilà ce que se disait Julie Hlavacek-Larrondo à l’arrivée de son premier enfant en 2014. La professeure agrégée au département de physique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en astrophysique observationnelle des trous noirs y est parvenue de peine et de misère. Elle évalue ne pas y être arrivée après son deuxième enfant et maintenant enceinte de son troisième, elle s’est résignée à l’idée que l’objectif sera fort difficile à atteindre. «La recherche avance rapidement et c’est impossible de suivre le fil lorsqu’on est à la maison avec de jeunes enfants, explique-t-elle. Revenir d’un long congé représente énormément de travail pour se remettre à jour dans la littérature.»

La COVID-19 l’a frappée de plein fouet. C’est à la maison, en retrait préventif, que Québec Science l’a jointe. La Direction générale de la santé publique (DGSP) inclut la grossesse dans les facteurs de risque pouvant entraîner des complications liées à la COVID-19. L’astrophysicienne et son conjoint ont donc décidé de ne pas envoyer leur petite dernière au service de garde, afin de limiter les contacts.

«Nous avons exploré l’idée que mon conjoint prenne congé pour s’occuper de notre fille afin que je puisse continuer à travailler de la maison. Il est enseignant au secondaire, alors il n’y aurait pas vraiment eu d’impact sur sa carrière», précise Julie Hlavacek-Larrondo. Seul hic: son conjoint était autorisé à prendre un congé… sans solde. Financièrement, ce n’était pas possible pour le couple. La chercheuse reçoit pour sa part 100% de son salaire de l’université pendant son retrait préventif. «Je suis très chanceuse d’avoir un employeur si compréhensif», précise Julie Hlavacek-Larrondo qui prendra donc plus de 16 mois de congé pour son troisième enfant. «Je sais que ma carrière sera affectée, mais pour moi, la famille, c’est très important», dit-elle.

Efforts insuffisants

Les organismes subventionnaires de la recherche sont bien conscients des écueils vécus par les scientifiques en ces temps difficiles. Des mesures pour atténuer les contrecoups de la COVID-19 ont d’ailleurs été prises aux Fonds de recherche du Québec (FRQ). «Il faut souligner que les trois fonds sont dirigés par des femmes et ils sont un levier fort, avec un budget de recherche de 270 millions par année», affirme Janice Bailey, directrice scientifique du Fonds québécois de recherche – Nature et technologies.

Ainsi, une prolongation d’une année de financement a été accordée aux groupes de recherche soutenus par les FRQ, et les futurs concours prendront en compte les répercussions de la pandémie dans l’évaluation des demandes de financement.

Mais cela suffira-t-il? Mona Nemer souligne que pour aller chercher du financement, il faut avoir le temps de faire la demande et ensuite, d’exécuter le travail – ce qui manquait cruellement aux chercheuses qui jonglaient avec le télétravail et la famille pendant le Grand confinement.

«Il faut reconnaître le rôle différent des femmes encore aujourd’hui dans les responsabilités familiales et déployer des mesures d’aide en conséquence, affirme-t-elle. Il y a eu des avancées, mais force est de constater qu’elles sont insuffisantes. Les universités, les organismes subventionnaires et les gouvernements ont leur rôle à jouer. Si on n’a pas de modèles féminins en science, on aura beaucoup plus de difficulté à attirer des filles. Et tous les progrès réalisés ces dernières années seront à recommencer.»

Publicité