L’équipe regroupe un homme blanc, un homme latino-américain, une femme noire et une femme blanche. « On a essayé d’être cohérents et d’avoir une équipe diversifiée ! » dit Vincent Larivière.
Les femmes et les personnes racisées sont sous-représentées parmi les scientifiques. Au-delà de l’injustice sociale, ce manque de diversité nuit à l’innovation.
On déplore depuis un moment déjà le manque de diversité dans la communauté scientifique.
« Quand on parle d’équité en science, on évoque souvent des idéaux de justice sociale. Mais peu d’études quantitatives ont examiné les effets des disparités de genre et de race sur l’avancement des connaissances », dit Vincent Larivière, professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal.
Avec trois collègues, il a examiné sur quoi travaillent les scientifiques en fonction de leur sexe et de leur origine, une approche dite « intersectionnelle ». « Nos données démontrent que les femmes et les personnes racisées étudient des sujets spécifiques que les hommes blancs n’étudient pas », souligne le sociologue des sciences au sujet de l’étude que son équipe a fait paraître dans la revue PNAS en janvier 2022.
L’analyse montre aussi que les thèmes sur lesquels travaillent les groupes minoritaires sont dévalués. Les revues scientifiques où sont publiés leurs travaux, par exemple, sont peu remarquées. « Le facteur d’impact de ces revues [un indicateur numérique qui estime leur visibilité] est plus bas, on les cite moins dans d’autres travaux. Avec pour conséquence que les organismes subventionnaires financent moins ces recherches », dénonce Vincent Larivière.
Qui est qui ?
Pour arriver à ces conclusions, l’équipe a analysé une base de données de 5,4 millions d’articles, publiés entre 2008 et 2019 par des scientifiques rattachés à des institutions américaines. La plupart des articles ayant plusieurs auteurs, seul le premier nom a été retenu — généralement celui de la personne qui a le plus contribué à une découverte.
Ce sont donc 1,6 million de noms qui ont été analysés par un algorithme qui a déduit automatiquement le genre (masculin ou féminin) et l’origine ethnique de l’auteur ou de l’auteure (caucasienne, afro-américaine, asiatique ou latino-américaine). Pour ce faire, l’algorithme s’est inspiré des données du recensement.
« Si vous vous appelez José González, vous avez de fortes chances d’être un homme latino-américain », explique Vincent Larivière. Les prénoms épicènes — comme Claude, à la fois féminin et masculin — sont pondérés selon leur abondance dans chaque groupe. Des erreurs sont inévitables, mais vu le grand nombre de données, on arrive à tirer des conclusions valables.
Qui fait quoi ?
Dans un deuxième temps, l’algorithme a analysé le titre de chaque article afin de le classer parmi différents thèmes de recherche. C’est le croisement des données qui a permis de conclure que certains groupes sociaux sont surreprésentés dans certains domaines de recherche et sous-représentés dans d’autres.
« Si la communauté scientifique était réellement représentative de la population américaine, il y aurait moins de travaux en finance et en économie, et beaucoup plus en santé publique ou sur des enjeux sociaux comme la violence conjugale et les enjeux d’immigration », souligne Vincent Larivière.
Même si l’étude porte sur les États-Unis, des dynamiques analogues existent ici, précise l’auteur : « Quand ton groupe social est dominant, tu as le luxe de choisir n’importe quel sujet. Mais quand autour de toi il y a des problèmes socio-économiques brûlants, tu te sens interpellé, tu travailles là-dessus. »
« Avoir une communauté scientifique plus diversifiée n’est pas qu’une question éthique. Cela fait aussi en sorte qu’on travaille sur de nouveaux sujets, qui n’étaient pas étudiés avant, dit Vincent Larivière. Cela enrichit la science. »
Ont aussi participé à cette étude : Cassidy R. Sugimoto, Diego Kozlowski et Thema Monroe-White.
L’avis du jury
Plus que jamais, le monde de la science parle de diversité, souvent pour des raisons morales, non sans rencontrer des résistances. Cette étude fournit des arguments de plus : l’homogénéité dans le monde universitaire nuit à la qualité de la recherche et entretient des angles morts.
Photo fournie par Vincent Larivière.