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31 mai 2022
Temps de lecture : 3 minutes

«C’est important de s’interroger au sujet des effets de continuellement voir des gens qui portent un masque»

Image: Shutterstock

Alors que les visages font un retour dans l’espace public, avec la fin de l’obligation du port du masque dans la plupart des lieux, des questions émergent.

Pourquoi est-ce si étrange de découvrir certains visages sans masque? Pourquoi certaines personnes ont-elles envie de continuer à porter le masque même si elles ne craignent pas d’attraper la COVID-19? Que penser de ce chapitre où il nous fallait deviner les sourires? On en discute avec Marc Lafrance, professeur au Département de sociologie et anthropologie de l’Université Concordia, dont les recherches portent sur l’image corporelle et l’identité.

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Québec Science : Le masque est actuellement moins présent dans nos vies. Sur le plan social, qu’est-ce que cela signifie?  

Marc Lafrance : Le port du masque a eu un effet monumental sur la population; il ne faut pas sous-estimer l’effet de ce geste social. J’ai passé la plus grande partie de la pandémie en Suède, où le masque n’était pas obligatoire [sauf dans les transports en commun pour une partie de 2021 et 2022]. L’humeur collective était très différente là-bas en comparaison avec le Québec.

QS Comment savoir si c’est à cause du masque, des autres restrictions ou même d’un autre facteur?  

ML Évidemment, on ne peut pas séparer les facteurs. C’est multifactoriel. Mais on avait tellement peur de la pandémie qu’on n’a pas vraiment réfléchi aux conséquences du masque. Soyons clairs : je ne dis pas que le gouvernement a eu tort de l’imposer; mais on n’avait pas le luxe de réfléchir aux effets psychosociaux de couvrir son visage.

QS Quels sont ces effets?

ML Dans un visage, on voit normalement les indices desquels on dépend pour interagir de manière appropriée, plaisante. Avec le port du masque, c’est difficile de lire le visage de l’autre. Le masque réduit la capacité expressive du visage de façon très importante.

Je fais beaucoup de recherche sur la transplantation du visage. On se demande si la transplantation est éthique même quand c’est pour des considérations « esthétiques », c’est-à-dire quand la personne [défigurée] est capable de manger et de respirer [et donc de vivre]. Le côté social du visage est un des arguments qu’on retrouve en faveur de la transplantation : si la personne n’est pas capable de mobiliser son visage pour communiquer, on lui enlève des possibilités. [Une recherche menée aux États-Unis a montré que les personnes qui reçoivent un nouveau visage regagnent une partie de leur capacité d’expression faciale, surtout la joie.]

QS Est-ce à dire que le masque aurait abimé nos relations interpersonnelles?

ML Je ne dirais pas oui, mais je ne dirais pas non. Quand je suis revenu au Canada, ça m’a frappé de manière très vive : entouré de gens avec des masques chirurgicaux, j’avais l’impression d’être dans un hôpital constamment. Je me sentais constamment entouré par la mort et la maladie. C’était un peu gothique!

C’est important de s’interroger au sujet des effets de voir continuellement des gens porter un masque, un objet qui a une connotation très médicale et qui fait allusion à un état d’urgence.

Chose certaine, une déprime collective s’est installée et elle est toujours là; je la vois chez mes étudiants et mes collègues. Ça va prendre du temps à s’en remettre.

QS Il faut dire que certaines personnes, dont des adolescentes, apprécient le masque au-delà de son utilité sanitaire.

ML Si certains ont résisté au port du masque, d’autres ne veulent plus l’enlever.

Pour les gens qui avaient des enjeux avec leur image corporelle, plus précisément avec leur visage, le masque n’a pas nécessairement été une mauvaise chose. Avec lui, ils sont plus en mesure de contrôler les conditions qui caractérisent leurs interactions sociales.

QS Que voulez-vous dire?

ML Avec le masque, on peut contrôler quand et comment le visage est exposé. C’est un contrôle sur comment on est vu par les autres. Le visage dans son état imparfait peut être mis de côté. Il peut n’apparaître complètement que dans le monde numérique, où il est manipulé: les filtres, l’éclairage, le maquillage, avec un angle choisi. Ça fait deux ans que je peux avoir ce contrôle et tout d’un coup, je dois enlever mon masque et le montrer au naturel? Non merci, disent certaines personnes! On est dans une société de plus en plus axée sur l’apparence. C’est le résultat des technologies desquelles on est de plus en plus dépendants.

Chez les jeunes en particulier, je dirais que c’est très typique de cette génération. Ça fait 15 ans que j’enseigne et la différence entre la santé mentale de mes étudiants d’aujourd’hui comparativement à ceux d’il y a 15 est incroyable. C’est palpable. Même avant la pandémie, cette génération était beaucoup plus angoissée que les générations précédentes.

Les médias sociaux sont toujours nommés comme un facteur principal. Mais il y en a d’autres. C’est une génération qui vit dans une situation économique et écologique particulière : ils ont grandi dans un contexte d’incertitudes. Et actuellement, ces précarités explosent, deviennent encore plus concrètes. Leurs insécurités sont complètement logiques.

QS Cela rappelle vos travaux menés auprès des personnes qui vivent avec l’acné. Dans un de vos articles paru en 2018, vous expliquez que toutes sortes de tactiques sont utilisées pour masquer les lésions : foulard, barbe, maquillage… Le masque a agi de la sorte?

ML Normalement, quand on couvre son visage pour camoufler une défiguration ou une maladie de peau, l’effet est contraire à ce qui est souhaité : la manœuvre attire encore plus d’attention. Car en général, sauf pour des motifs religieux, on ne couvre pas le visage. Tout d’un coup, avec le port du masque généralisé, ce problème est disparu. Le masque est une deuxième peau protectrice.

QS Qu’est-ce qui vous occupe ces temps-ci?

ML J’ai mille projets, dont une recherche portant sur comment les gens qui ont de l’acné se présentent au monde dans leurs vidéos YouTube. Je remarque que plusieurs youtubeurs décident de masquer leur acné [grâce à des filtres] même quand ils sont en train de donner des conseils sur ce trouble. C’est étonnant!

 

 

 

 

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