Entre 1967 et 1970, Leo V. DiCara faisait la démonstration qu’il était possible de conditionner des rats à modifier leur rythme cardiaque, leur pression sanguine ou la production d’urine en les récompensant. Le conditionnement des réponses du système nerveux sympathique (involontaire), jugé jusque-là impossible, ouvrait alors la voie à la technique du biofeedback et répondait au vieux rêve entretenu par l’humain d’un contrôle total sur son corps.
Je me souviens d’une rencontre avec DiCara lors d’une de ces conférences mythiques du vendredi après-midi tenues au département de psychologie de l’Université McGill. Un charisme foudroyant, la carrure d’un joueur de football, DiCara était la star de la psychophysiologie. Mais son étoile allait pâlir quand plusieurs chercheurs des États-Unis, empruntant le même protocole, furent incapables de reproduire ses résultats. Le doute commença alors à s’installer. Avait-il falsifié ses données? Neil Miller, coauteur de l’étude, ancien patron de thèse de DiCara et chercheur vénéré, l’invite alors à reprendre son expérience. Échec. DiCara n’y parvient pas. On apprendra son suicide peu après.
Pour un scientifique, perdre sa crédibilité, c’est perdre son honneur. La crédibilité est le katana, – le sabre du samouraï – du chercheur. Il triomphe avec; il se tue avec. La science s’appuie sur cette crédibilité dans ses affirmations. Sans elle, elle n’ajoute rien de significatif au bruit ambiant des opinions.
Dans une lettre percutante parue le 3 février dernier dans Le Devoir, un groupe très important de chercheurs nationaux et internationaux, et d’intervenants en santé publique, dénonçaient le rôle joué par l’Université McGill dans «la promotion de l’amiante». Les auteurs évoquent des conflits d’intérêt (apparents) concernant les recherches produites par l’équipe du professeur J.C. MacDonald dans les années 1970. Cette équipe était largement subventionnée par l’Association des mines d’amiante du Québec et par les propriétaires de la mine d’Asbestos. Et leurs recherches niaient les effets délétères de l’amiante sur la santé des individus. Les auteurs reprochent aussi à l’université d’utiliser des tuyaux en amiante-ciment dans son nouveau centre de santé et de servir ainsi de vitrine pour un matériau jugé dangereux pour la santé. Du même souffle, ils nous apprennent que madame Roshi Chadha siège sur le conseil d’administration de l’université. Or, madame Chadha et son mari négocient avec le gouvernement du Québec une garantie de prêt de 58 millions de dollars pour relancer la mine d’amiante Jeffrey d’Asbestos, dont ils sont propriétaires.
Ce type de nouvelle a de quoi inquiéter. D’abord du fait qu’une institution aussi respectable que l’Université McGill puisse prêter flanc à de telles critiques. D’autre part, cela contribue à affaiblir le rôle de référence ultime que peut jouer la science dans le lot infini des opinions. Dans un contexte où toutes les opinions se valent, la recherche fournit un éclairage unique en ce qu’elle tire ses conclusions de méthodologies éprouvées et qu’elle respecte un strict code d’éthique. Ces balises forcent les chercheurs à la plus grande rigueur et à la plus grande neutralité. Ce rôle est encore plus important lorsque des vies sont en jeu.
L’impartialité, la neutralité, l’absence de parti-pris, tant dans la manière d’avancer les hypothèses de recherche que dans la manière d’y répondre, est un principe sacré en science. Manquer à ce principe, réellement ou en apparence, porte un coup fatal à la contribution scientifique, notamment en ce qui concerne les questions de plus en plus complexes et de plus en plus préoccupantes que se pose le public face à l’utilisation des technologies servant à l’extraction de l’amiante… ou des gaz de schiste, par exemple.
Les soupçons entourant la recherche risquent de se multiplier lorsque l’on constate que certaines de nos plus importantes équipes universitaires agissent comme des sous-traitants pour de grandes entreprises. Comme leur développement, ou leur survie, dépend de plus en plus du financement offert par ces entreprises, le doute s’installe quant au manque d’indépendance des membres de ces équipes vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds. Le code d’honneur du samouraï scientifique est en jeu.
Illustration: Frefon