Vendus à prix d’or, les NFT sont en passe de révolutionner le monde de l’art numérique. Au-delà du marché spéculatif absurde qu’ils ont engendré, ont-ils une utilité?
Yan Crevier se souvient de la première fois qu’il a entendu parler du « courrier électronique », c’était à l’émission Salut, Bonjour ! « Un expert expliquait comment on pouvait communiquer par le biais d’un réseau nommé “Internet” grâce à ce “courrier électronique”. On disait que, pour envoyer ou recevoir un message avec ce fameux courrier électronique, il fallait se procurer un ordinateur à 1 500 $ ainsi qu’un accès Internet à 30 $ par mois. Je me disais : pourquoi ne pas simplement appeler ? Ou bien si ce n’est pas urgent, pourquoi pas une enveloppe et un timbre ? » raconte ce cofondateur de l’organisme Québec Blockchain, lancé des années plus tard, en 2017.
Aujourd’hui, on peut facilement ressentir la même incrédulité quand il est question des NFT, ces objets de collection virtuels prisés des plus geeks qui souhaitent épater la galerie et des investisseurs qui n’ont pas froid aux yeux. Ces non-fungible tokens, ou jetons non fongibles, se vendent à des prix de fou. Pourtant, ce ne sont que de simples certificats de propriété d’une copie authentifiée d’un fichier numérique : un vieux gazouillis ; un album qu’on peut tout aussi bien écouter sur Spotify ; une vidéo de chérubins fesses nues ; une chronique du New York Times sur les NFT (méta !) et déjà accessible en ligne ; un avatar produit par un algorithme ; une bouteille de vin virtuelle dont on vous précise les tanins ; une liste de noms d’objets fantastiques sur fond noir ; un mème archipopulaire depuis 2013… Le record va à Beeple, un artiste américain qui a vendu un collage numérique 69 millions de dollars américains dans des enchères chez Christie’s. Il n’avait jamais vendu une œuvre plus de 100 $ auparavant ! Comment ne pas être sceptique ?
Ne sous-estimons pas le NFT, objecte Yan Crevier, qui reprend son analogie du courriel. « Aujourd’hui, le courriel est partie intégrante de toutes les organisations et entreprises parce que pas mal de personnes brillantes ont retroussé leurs manches il y a quelques années et ont conçu des installations et applications désormais utilisées quotidiennement. Il se passe la même chose présentement, alors que l’écosystème entourant les NFT attire les meilleurs développeurs, entrepreneurs, créateurs. Chaque semaine, voire chaque jour, on annonce un nouvel outil, une solution plus rapide, un nouveau concept. » La technologie est d’ailleurs suffisamment simple pour que n’importe quel regroupement s’en empare. M. Crevier cite le cas du Canadien de Montréal, qui a mis en vente des lots de rondelles numériques, de photos et de billets de matchs commémoratifs en septembre dernier. Il travaille quant à lui à un projet de NFT avec un artiste bien connu, mais il faudra attendre pour en savoir plus.
Puisqu’ils feront peut-être un jour partie de notre quotidien au même titre que les courriels − ils sont assez flexibles pour jouer d’autres rôles que celui qu’on leur connaît dans le monde des collections −, aussi bien tenter de les comprendre dès maintenant ! Ce sont les petits frères des cryptomonnaies, dont les plus populaires sont le Bitcoin et l’Ether. L’émission et les transferts de NFT et de cryptomonnaies se passent toujours sur une chaîne de blocs, ces registres numériques décentralisés et ultrasécurisés.
- Ces derniers mois, le Canadien de Montréal a mis en vente des objets de collection numériques, dont cette rondelle.
- L’œuvre de Beeple qui s’est vendue 69 millions de dollars est composée de 5 000 images (dont celle-ci) réalisées en autant de jours par l’artiste.
- Ces petits personnages, au nombre de 10 000, sont des CryptoPunks. Ils comptent parmi les premiers NFT: ils ont été lancés en 2017, avant même qu’une norme pour les jetons non fongibles existe. Le moins cher du lot vaut environ 500 000 $.
La grande différence est que les cryptomonnaies sont des jetons dits « fongibles » parce qu’ils ont tous la même valeur et sont interchangeables : un Bitcoin vaut n’importe quel autre Bitcoin. À l’inverse, le NFT est un jeton unique dont la valeur varie : un taco numérique produit par une chaîne de restauration rapide en quête d’attention ne vaut pas le fameux NFT de Beeple.
C’est ni plus ni moins qu’une révolution qui a été déclenchée en janvier 2018, quand une première norme pour représenter des actifs numériques non fongibles a été introduite sur la chaîne de blocs Ethereum (qui fonctionne avec la cryptomonnaie Ether). « Les NFT ont ouvert la voie à une nouvelle forme d’économie », assure Victoria Lemieux, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique et fondatrice du groupe de recherche Blockchain@UBC. Ils permettent de transformer en jetons un univers diversifié d’actifs, « y compris des biens physiques, des objets de collection virtuels et des actifs à valeur négative » tels que des prêts. Bref, ils ont été créés pour un horizon bien plus grand que celui auquel on est habitué, soit le monde de l’intangible.
La chaîne de blocs expliquée par la développeuse de logiciels Varthini Bhaskaran
« La chaîne de blocs, ce n’est rien de plus qu’un groupe d’ordinateurs qui travaillent ensemble ! C’est une grande banque de données dont le cerveau est décentralisé. Habituellement, pour n’importe quelle application qu’on utilise, un fureteur par exemple, le cerveau repose sur un seul système. Avec la chaîne de blocs, tous les ordinateurs, qui appartiennent à une variété de propriétaires [qu’on appelle « mineurs »], ont une copie de toutes les données. Si je fais un changement, comme une transaction, tout le monde le vérifie. Il faut que 50 % des acteurs l’approuvent pour qu’il prenne effet. Cela assure la sécurité du système. Et les données elles-mêmes sont plus en sécurité également. Si les serveurs d’Amazon plantaient, toutes leurs données seraient perdues. Avec la chaîne de blocs, même si deux ou trois éléments du système tombent en panne, les données sont en sécurité. »
Des olives aux maisons
Dans les faits, les NFT nous attendent déjà dans un commerce du coin. Le professeur de l’École de technologie supérieure Kaiwen Zhang a récemment acheté une bouteille d’huile d’olive accompagnée d’un tel jeton. « Un code QR sur le produit mène au site Web pour accéder à la chaîne de blocs. Le NFT indique que les olives ont été cultivées à tel moment, que l’huile a été produite à telle date, à tel endroit et que le producteur a fait tant de tests de qualité. La valeur de ce NFT n’est pas marchande ; elle réside dans l’information transmise quant à la traçabilité. Pour moi, c’est ça, le futur. » Pas question donc de le revendre, il deviendra caduc dès que la bouteille sera déposée dans le bac de recyclage. En plus du secteur de l’alimentation, une foule d’industries pourraient utiliser ce type d’outil éphémère (mais inscrit dans la chaîne de blocs pour l’éternité) afin d’offrir plus de transparence et contrer la fraude. Pour ce faire, elles devront mettre au point des techniques qui certifient le maintien du lien entre le produit et le NFT dans toutes les mailles de la chaîne de production, ajoute Victoria Lemieux. Dans le cas de l’huile d’olive, il pourrait s’agir d’analyses génétiques du produit.
Kaiwen Zhang travaille actuellement avec Hydro-Québec ; ils réfléchissent sur les quartiers du futur. Imaginons que chaque maison d’un quartier produit de l’électricité grâce à des panneaux solaires. Les résidants qui ont des surplus peuvent alors les vendre aux voisins. Comment suivre le flot des transactions pour s’assurer de l’équité entre les résidants à la fin du mois ? « Une façon de représenter les transferts d’énergie serait sous forme de NFT parce que chacun est unique. On peut y inscrire la source, la puissance, etc. Ce serait une façon transparente et fiable de comptabiliser des transactions », signale le professeur.
Le monde du jeu vidéo est dans la mire d’Auxiun, une jeune pousse basée à Montréal. Son but est de créer un magasin numérique pour y vendre les biens virtuels des joueurs sous forme de NFT. Il faut savoir que de nombreux joueurs et développeurs passent des heures à améliorer les jeux en proposant des vêtements plus originaux, des armes plus réalistes, un éclairage féérique. Les possibilités sont infinies : une personne pourrait même y vendre de l’espace publicitaire. « Si je conçois un lieu chouette dans le jeu FarmVille et que beaucoup de gens le fréquentent, ça devient un actif, explique la directrice de la technologie de l’entreprise, Varthini Bhaskaran. Je pourrais l’offrir comme emplacement pour le marketing. »
Tous ces éléments peuvent être mis sur la chaîne de blocs afin que les joueurs puissent commercer de façon sécuritaire. « Pour l’instant, les gens le font sur le marché noir. Plus de trois milliards de personnes jouent à des jeux vidéos dans le monde. Le temps, l’énergie et l’argent qu’elles y investissent créent de la valeur qui devrait être régulée de façon appropriée », poursuit-elle.
« La chaîne de blocs est un secteur en émergence; tout est à peu près possible et tout est à faire. »
– Charlaine Bouchard, professeure à l’Université Laval
Et l’énergie gaspillée ?
Contrairement au New York Times, Québec Science préfère attendre que la consommation d’énergie associée aux NFT soit moindre avant de réfléchir à la possibilité de créer un jeton avec cet article… Car c’est la première critique qui surgit dès qu’on parle de ce sujet.
L’achat d’un NFT sur la chaîne de blocs d’Ethereum requiert 170 kilowattheures (kWh), selon les estimations du site Digiconomist, alors qu’une petite maison au Québec consomme environ 50 kWh par jour. Les jetons non fongibles fonctionnent selon le principe de la « preuve de travail », apparu avec le Bitcoin en 2008. En gros, cela signifie qu’une foule de mineurs doivent s’adonner à un casse-tête mathématique, qui leur prend beaucoup de temps et d’énergie, afin de valider une transaction sur la chaîne de blocs. Celui qui résout l’énigme valide le nouveau bloc et est rémunéré pour cela. Le but est carrément de décourager les individus qui voudraient compromettre la chaîne de blocs : cela leur coûterait trop cher en énergie.
Résultat : certaines galeries d’art et artistes refusent de vendre des NFT et certains consommateurs d’en acheter. « Mais de ma perspective de chercheur, c’est aussi un problème de performance, dit le professeur de l’École de technologie supérieure Kaiwen Zhang. Normalement, plus on met de ressources dans un système, plus on s’attend à ce que la performance augmente. Mais ce n’est pas le cas de la preuve de travail ; la performance est toujours constante, avec sept transactions par seconde à l’échelle mondiale pour le Bitcoin, peu importe la quantité d’électricité consommée. »
D’autres méthodes existent. Par exemple, Ethereum prévoit passer à la « preuve d’enjeux » dans un futur rapproché, une façon de faire que de petits joueurs ont déjà adoptée. Elle élimine les calculs énergivores en parallèle. Les mineurs sont remplacés par des vérificateurs choisis aléatoirement dont on présume la bonne foi à travers leur investissement financier dans le système.
Sur son site, Ethereum avance que le titre de propriété des voitures sera un jour consacré par un NFT ; justement, Nissan Canada a combiné une œuvre d’art numérique et les clés d’une véritable voiture dans un jeton cet automne. D’autres pensent que les jetons non fongibles pourraient également devenir un outil de prédilection pour la vente et l’achat de biens immobiliers. La professeure de l’Université Laval Charlaine Bouchard estime cependant qu’il est « trop tôt » pour affirmer cela. Cette titulaire de la Chaire de recherche sur les contrats intelligents et la chaîne de blocs − Chambre des notaires du Québec achève la rédaction d’un rapport sur l’usage de la chaîne de blocs dans le monde par les notariats et le NFT n’y est pas utilisé pour le moment. En même temps, « la chaîne de blocs est un secteur en émergence ; tout est à peu près possible et tout est à faire ».
Elle suit néanmoins le dossier, car le NFT est une forme de contrat intelligent et ce type de contrat est son dada. « Le contrat intelligent permet à M. et Mme Tout-le-monde de garantir l’exécution de certains droits − comme des paiements − qui autrement peuvent traîner ad vitam æternam ou encore ne jamais être honorés. Par exemple, il existe l’assurance récolte : s’il traverse tant de jours sans pluie, l’agriculteur est indemnisé. Avec un contrat intelligent, à partir du moment où des capteurs enregistrent 30 jours de sécheresse, l’agriculteur pourrait recevoir l’indemnité sans avoir à faire une demande à l’assureur ou à le mettre en demeure… »
- Cette œuvre appelée Near Future Technology, créée par Id-iom, est offerte à la fois sur une banque d’images gratuites et comme NFT.
- Quatre des 1 000 bouteilles de la collection BitWine, créée par la sommelière canadienne Lauren Vaile et l’artiste Stephen Osborne.
- Ce robot, nommé Flux, fait partie de la collection Hashmasks, conçue par 70 artistes à travers le monde.
Images: Wikimedia Commons, Creative Commons/ID-IOM
Des artistes incluent d’ailleurs déjà de telles clauses automatiques dans les contrats de leurs NFT pour recevoir des droits d’auteur chaque fois que leurs œuvres sont revendues, un gain majeur. « L’avènement du commerce électronique, depuis 20-25 ans, a été dur pour le marché de l’art ; l’internaute a accès à pas mal tout sans payer. Et si la crise de la COVID-19 a été difficile pour beaucoup d’industries, le marché de la culture a été particulièrement touché. Les NFT, c’est comme une petite bouffée de fraîcheur », dit Charlaine Bouchard.
Le défi pour les objets physiques, comme une maison ou une voiture, est de s’assurer de l’exactitude des données entrées dans la chaîne de blocs. « C’est peut-être pour ça qu’il y a encore beaucoup de barrières à l’adoption des NFT pour tout ce qui concerne le domaine matériel, mentionne le professeur Kaiwen Zhang. On veut éviter de se retrouver avec une information erronée qui persisterait dans la chaîne. Si un titre de propriété numérisé est abîmé, non lisible, le NFT ne contiendra que des données partielles ou faussées. Toutes sortes de processus de validation devront ainsi être mis en place hors de la chaîne de blocs, un travail qui sera manuel. »
Puisque la chaîne de blocs est un lieu hautement sécurisé, elle peut aussi servir de coffre-fort pour nos données médicales individuelles ; le NFT agirait alors comme la clé permettant de l’ouvrir − sans but commercial. « Les NFT sont conçus tels des actifs négociables, permettant de transférer des droits, comme de garde ou d’accès, d’une personne à une autre, rappelle Victoria Lemieux. Ainsi, dans le contexte de la santé, les NFT pourraient être utilisés pour représenter des droits sur des données. » Les gens pourraient gérer eux-mêmes leur dossier médical et choisir de rendre accessibles leurs résultats de tests médicaux ou leur historique de consultation à un professionnel de la santé ou à des chercheurs.
Pour l’instant, les fins demeurent résolument commerciales : pendant la première moitié de 2021, il s’est vendu pour 2,5 milliards de dollars américains de NFT, contre 13,7 millions au cours de la même période de 2020. Est-ce une bulle qui pourrait éclater ? « Ce qui est nouveau fait souvent sensation et, avec le temps, ça se stabilise, commente Varthini Bhaskaran, d’Auxiun. Nous sommes dans un pic ; c’est bien, ça fait connaître le NFT. » Comme le courriel à une autre époque…
Erreur 404
Puisque les objets numériques vendus par l’entremise d’un NFT sont souvent des fichiers lourds, ils ne se trouvent pas, en général, directement dans le jeton ; cela coûterait trop cher. Un hyperlien dans le contrat renvoie plutôt à une plateforme de stockage en dehors de la chaîne de blocs. Un risque émerge alors : celui de se retrouver un jour devant un lien brisé, une URL qui ne mène nulle part parce que des serveurs sont en panne, parce que le site a fermé ou parce que les frais de stockage ont cessé d’être payés. « Certaines plateformes de NFT tentent de résoudre ce problème en hébergeant leurs jetons non fongibles à l’aide d’un InterPlanetary File System, un système de fichiers Web de type pair à pair qui permet de garantir la distribution des fichiers à de nombreux hôtes, mais cette pratique n’est pas universelle », explique Victoria Lemieux, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique. La rumeur veut même que certains investisseurs aient acheté des participations importantes dans les plateformes hébergeant leurs NFT afin d’en assurer l’accessibilité à long terme !